vendredi 14 février 2014

29- Le Juge Arbitre, L'hospitalier et le Solitaire


Trois Saints, également jaloux de leur salut,
Portés d'un même esprit, tendaient à même but.
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses :
Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses,
Qu'en apanage  on voit aux procès attachés,
S'offrit de les juger sans récompense aucune,
Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des lois, l'Homme pour ses péchés
Se condamne à plaider la moitié de sa vie.
La moitié ? Les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le Conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos Saints choisit les hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les malades d'alors, étant tels que les nôtres,
Donnaient de l'exercice au pauvre Hospitalier,
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
Il a pour tels et tels un soin particulier ;
               Ce sont ses amis ; il nous laisse.
Ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras
Où se trouva réduit l'Appointeur de débats :
Aucun n'était content ; la sentence arbitrale
               À nul des deux ne convenait :
               Jamais le Juge ne tenait
               À leur gré la balance égale.
De semblables discours rebutaient l'Appointeur :
Il court aux hôpitaux, va voir leur Directeur :
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
Vont confier leur peine au silence des bois.
Là sous d'âpres rochers, près d'une source pure,
Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
Ils trouvent l'autre Saint, lui demandent conseil.
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
               Qui mieux que vous sait vos besoins ?
Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu'impose à tous mortels la Majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
              Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez celle-ci. Comment nous verrions-nous ?
               La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer.
Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
               Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
               Ainsi parla le Solitaire.
Il fut cru, l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade,
Il faut des médecins, il faut des avocats.
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas ;
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
Ô vous, dont le public emporte tous les soins,
               Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne,
               Quelque flatteur vous interrompt.

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages ;

               Par où saurais-je mieux fini

30 - La Ligue des rats


  Une Souris craignait un Chat
      Qui dès longtemps la guettait au passage.
Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage,
Consulte son Voisin : c'était un maître Rat,
               Dont la rateuse Seigneurie
        S'était logée en bonne Hôtellerie,
        Et qui cent fois s'était vanté, dit-on,
               De ne craindre de chat ou chatte
               Ni coup de dent, ni coup de patte.
        Dame Souris, lui dit ce fanfaron,
               Ma foi, quoi que je fasse,
Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace ;
        Mais assemblant tous les Rats d'alentour,
        Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.
        La Souris fait une humble révérence ;
               Et le Rat court en diligence
A l'Office, qu'on nomme autrement la dépense,
               Où maints Rats assemblés
Faisaient, aux frais de l'Hôte, une entière bombance.
          Il arrive les sens troublés,
          Et les poumons tout essoufflés.
Qu'avez-vous donc ? lui dit un de ces Rats. Parlez.
En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage,
C'est qu'il faut promptement secourir la Souris,
                  Car Raminagrobis
       Fait en tous lieux un étrange ravage.
          Ce Chat, le plus diable des Chats,
S'il manque de Souris, voudra manger des Rats.
Chacun dit : Il est vrai. Sus, sus, courons aux armes.
Quelques Rates, dit-on, répandirent des larmes.
N'importe, rien n'arrête un si noble projet ;
          Chacun se met en équipage (1);
Chacun met dans son sac un morceau de fromage (2),
Chacun promet enfin de risquer le paquet (3).
          Ils allaient tous comme à la fête,
          L'esprit content, le coeur joyeux.
          Cependant le Chat, plus fin qu'eux,
          Tenait déjà la Souris par la tête.
          Ils s'avancèrent à grands pas
          Pour secourir leur bonne Amie.
          Mais le Chat, qui n'en démord pas (4),
Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie.
..........A ce bruit, nos très prudents Rats,
          Craignant mauvaise destinée,
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas (5),
          Une retraite fortunée.
          Chaque Rat rentre dans son trou ;
Et si quelqu'un en sort, gare encor le Matou.





(1) -(2) chacun fait ses préparatifs (s'équipe) pour la campagne de ... Hollande
(3) hasarder le paquet : il faut s'engager dans une affaire douteuse après avoir hésité...
(4) sens propre : il tient la souris !
(5) l'expédition violente qu'ils devaient mener (sus, sus, courons aux armes ...)





jeudi 16 janvier 2014

1- Fluctuat nec mergitur

Voici donc la Cité, le grand navire de la France, la nef amirale de l’Occident, avec l’île Saint-Louis, son matelot à la remorque. Elle est amarrée entre les deux bras de la Seine. A qui vient de l’Orient, elle apparaît dès la boucle de Bercy, et surgit au plus large du fleuve, avec ses mâts de pierre, et le château fort de la cathédrale, puissamment appuyée à l’énorme gaillard arrière, l’abside en dos de lion accroupi. Et la proue de l’Ile, au Pont-Neuf, plus aiguë que l’avant de  la frégate la plus fine, n’attend que le « Largue l’amarre, largue l’écoute », l’ordre du destin, pour filer sur l’Océan, à la poursuite du soleil, vers l’infini de la lumière. C’est ici le cœur premier né, premier battement, et le cerveau de Paris. Cité, tu es la mère de la Ville des Villes : la nef est ton emblème : flotte et ne sombre pas. Ta flèche vers l’Occident est la croisade à la clarté. Ton lest est de science ; ta charge est de toute humanité. Tu es gréée de pensée et pavoisée de plaisir. La joie d’être belle et tout humaine est le vent de tes voiles ; et, dans le triomphe même, au milieu des cyclones et des volcans, tu ne perds jamais le sourire. Tu es l’art même, étant la vie qui invente, qui vole à la beauté et qui toujours anticipe, la vie à son sommet.
Celui qui monte sur la plus haute terrasse de la Samaritaine ou sur la Tour de Notre-Dame, comprend enfin la France, s’il a le sens de la force qui veut toujours créer, et qui recrée sans cesse pour s’accorder avec elle-même. O vocation parfaite de l’unité, trop pure et trop vraie pour se satisfaire. Nulle ville, pour l’harmonie, ne se compare à celle-là. Elle est immense et ses proportions sont aussi justes dans le détail que dans l’ensemble ; elle est colossale, et ce colosse est à l’échelle de l’homme. Sa rumeur est sans bornes, et cette clameur est un chant. Elle a toute la majesté de la puissance, et elle a toutes les élégances. Elle est un monde et cent villages. Son labeur est infini, et elle travaille nuit et jour, depuis les siècles des siècles, dans une robe de plaisir. Toutes les voluptés ont sur ces bords leurs jardins et leurs temples ; et jamais elles ne sont si grossières que la bête y domine ; mais partout au contraire cette Ville des Villes élève au-dessus de ce qui passe et de tout ce qui meurt le visage immortel de l’Esprit. Ainsi la plus femme des villes et la plus amoureuse est aussi la plus virile, puisque l’Esprit est son éternel amant, et qu’il veille à jamais sur elle, tandis qu’elle danse et qu’elle rit, qu’elle souffre et qu’elle enfante.
Or, le Dieu qui sait tout ce qu’il veut et l’enclot dans une forme, a fait de la Cité le dessin même de Paris et tracé tout le plan de cet univers dans la cellule originelle. Dût Paris couvrir un espace triple ou centuple, c’est toujours la figure de la Cité qu’on devrait reconnaître dans la triple et centuple capitale. Sur ses rives, rien n’est ajouté, tout est organe. Je l’ai considérée longtemps dans sa merveille, la plus complexe et la plus une qui soit au monde. Toutes les enceintes successives de Paris répètent les contours de l’Ile. La cité de l’An Cent avant Jésus-Christ, le petit port fluvial où les Nautes de la Seine ont mouillé leurs barques et leurs humbles péniches, a préfiguré Lutèce, la ville de l’empereur Julien, le Paris de Philippe Auguste et de saint Louis, celui de Montaigne et celui de Voltaire, de Louis XIV et de Louis XVI, la ville impériale de Napoléon, la capitale de la République et celle de l’An Trois Mille, s’il doit y avoir encore une Europe.

*

Peu de spectacles plus beaux que la forme des villes. Elle n’est pas seulement dans les lignes telles quelles n’i dans le premier aspect, fut-il séduisant. Pour trouver la vraie figure, il faut la vision du dedans et pénétrer la vie profonde et séculaire de la ville. L’histoire, vaine par ailleurs, est la race de la cité et fait son caractère. Paris a la forme la plus belle, la plus fatale et la plus libre ; la plus une en son plan, la plus illimitée en son développement possible.
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Les méandres du fleuve et les cercles concentriques du sol la déterminent. Paris peut toujours croître : il grandit semblable à lui-même et selon sa logique : ainsi un organe capital se multiplie de sa propre essence et obéit à la loi de son premier éléments, d’où tout le reste doit dépendre. Paris est au centre de la contrée, et la Cité au centre du centre.
Quelle peut bien être la forme où le plus de vie soit incluse et le plus de pensée, puisque penser, aussi bien, est entre toutes la fonction humaine ? C'est assurément celle de Paris, qui est un cerveau traversé par un sexe de femme déesse. La pensée enferme de la sorte l'éternelle génération, l'amour est toujours au noyau de cette puissance.

*

Chaque anneau intérieur de la Ville a la Seine pour diamètre. À mesure que Paris se développe, le cercle le plus éloigné imite plus exactement le cours de la rivière reine. En dépit de ses colères et de ses brusques fureurs, comme cette reine est éprise de ce lieu unique où elle se couche au plus près de la terre avec langueur ! Comme elle aime Pâris ! Pour lui, c'est une Hélène. Caressante, souriante, qu'elle s'attarde volontiers dans la ville de son choix, son orgueil et sa récréation. Les méandres sont des caresses qui ne finissent pas. Ces plis et ces replis sont des lèvres. Les S de la Seine sont les caprices, les courbes délicieuses, les abandons, les tendres bras, les invites de la plus vive et la plus languissante des amoureuses. L'étreinte et le sourire, c'est le double génie de la Seine. Les premiers boulevards, à demi champêtre encore sous Louis XV, de la Bastille à la République, suivent la flèche du fleuve à son entrée dans Paris. Entre la porte de Clignancourt et la porte de Saint-Cloud, les boulevards des fortifs filent précisément du Nord-Est au Sud-Ouest, selon l'incidence de la Seine entre la Concorde et Issy.
Un immense de Paris se dessine déjà, concentrique ou un autre, le Paris qui aura pour limite, à l'Occident la Seine entre Saint-Denis et Sèvres ; au levant, les coteaux et les bois du Bourget à Nogent ; et au Midi, la Marne même de Nogent à Charenton. Et le fermoir de la boucle se place entre Sèvres et Chaville.
Sur la tour de Notre-Dame et sur la terrasse de la Samaritaine, le regard porte l'esprit dans les temps à venir ; et le rêve suscite la merveille : dix fois plus vaste, elle n'en sera la plus belle mais plus surprenante encore : il n'arrive pas souvent que le même élan de la vie pousse à la fois la double fleur de la grâce et de la grandeur.
On ne peut voir une terre mieux articulée, ni plus une dans le complexe, ni plus complexe dans l'unité : elle sur la volonté humaine qui surmontait ici sur la nature ? Ou la nature que la volonté de l'homme a dirigée ? Le miracle est qu'ils s’accordent. La nature à Paris est disciplinée. L'harmonie et la variété font un concert inimitable : ces entrelacs d'eau, de bois, de vallons urbains, et de collines ont été tressés par la main d'un artiste tout-puissant. Or, la vie de Paris toujours plus grand autour de l'Ile, n'est que l'épanouissements cent et mille fois accru, mais toujours fidèle, de la figure primitive.

Vogue, toujours à flot, vogue, Paris.

2- Le Roi et la Dauphine

Le Roi

Henri IV ne quitte pas le Pont-Neuf : la pointe de l’Ile est au Vert Galant ; et lui-même demeure sur le pont. Il  l'a fait jeter sur la Seine, le plus beau pont du monde en son temps, et le plus solide ; aujourd'hui encore, magnifique dans ses assises et par les proportions. Le Roi vif, hardi, malin et sage pour qui Paris vaut bien plus d'une messe, à sa maison à la belle étoile, d'où il regarde le fleuve et les deux rives : son balcon, le haut socle de pierre, où il se tient à cheval, comme à Fontaine-Française.
De là, jour et nuit, il voit passer son bon peuple : n'y est-il pas pour faire l'ordre, comme le sergent de ville aux carrefours ? En bon capitaine de mer, qui commande sur la dunette, il devait se tenir à l'avant du navire, dans le sens de la route et du flot. S'il tourne le dos à l'aval, s'il surveille l'amont, c'est qu'il ne veut pas perdre de vue le grand peuple de Paris. Tant de hâte l'amuse ; tant de presse lui plaît. Toute cette foule, si gaie et si sérieuse à la fois, tantôt musant comme si le plaisir de vivre suffisait à entretenir la vie ; tantôt se ruant aux affaires ; avec une sorte de plaisir encore ; ce soir, docile, complaisante et tranquille ; demain, enragée, ivre de son destin, rebelle et folle : c'est la nation qui va et vient de bord à l'autre ; le merveilleux navire qui roule et qui tangue, qui jamais ne jette l'ancre dans le sommeil, et qui fait la route en même temps qu'il la découvre.
Sur le Pont-Neuf, Paris est toujours le même à travers les siècles. On s'y heurte, on s'y écrase. L'encombrement du charroi n'est pas moindre un aujourd'hui qu'au siècle de Boileau. Les camions valent les haquets, et les autos rappellent les carrosses.
Même à présent, le Pont-Neuf est le centre de Paris. Au Nord et au Sud, à l'Est et à l'Ouest, le cerveau de la ville double, triple, décuple en circonvolutions ; mais le sillon médian ne change pas, et le Pont-Neuf joint les deux hémisphères. Mieux qu'à Avignon, au Pont-Neuf tout le monde y passe, si l'on n'y danse

*
Rien n'est plus peuple de Paris que le gros quartier qui va du Pont-Neuf à la rue Saint-Antoine, et de la Poste Centrale à l'Hôtel de Ville. Par peuple, on entend toute sorte de gens, et non pas seulement les prolétaires. Depuis des siècles, le populaire a déserté la Cité son premier asile et sa première oeuvre. L'art, l'histoire, le trésor de Paris se sont emparés de ce noyau illustre. Et le peuple, d'où les merveilles de la Cité sont sorties, s'est retiré sur les rives. S'il ne vit plus dans l'Ile, ce peuple grouille sur les quais ou la nef s'amarre, et dans le pâté compact de Saint-Eustache. Devant la Cité, voilà donc les Halles, Rivoli, Saint-Antoine qui jettent même la province et la campagne dans Paris. Le ventre énorme et les viscères débordent les entrepôts et les magasins. Les paysans hantent ces parages. Les commis, les employés, les servantes pullulent. Et la marée y porte aussi les métiers de la mer. Le Pont-Neuf est la passerelle de tout ce peuple-là. Le flot le tourne ou le traverse. Il est le lien de la cité Auguste et mystérieuse avec le reste de l'immense Ville ; car il est tout de même posé sur le bout de la langue du Vert Galant.
On la bâtit pour l'éternité. Pas un pont au monde, voilà trois cent cinquante ans, n'a eu cette force qui fut proverbe, ses assises puissantes, ce jet si large de la pierre sur les piliers ronds en corbeille, et ses arches inébranlables. Tel est le prestige du Pont-Neuf, à Paris, et de son nom, qu'il le partage à tout ce qui le touche.
La fameuse Samaritaine n'est plus la pompe qui fournit l'eau à la ville ; mais c'est toujours la maison la plus populaire de Paris ; et plus de trois siècles, en rendant ce nom évangélique inséparable du Pont-Neuf, l'ont fixé sur les lèvres de la foule.
Les images du Pont-Neuf et de la Samaritaine sont innombrables. Pas un peintre, pas une gravure, pas un dessin à la gloire de la Ville, pas une planche, d'Androuet du Cerceau à Sisley, qui ne les montrent dans le tourbillon des piétons et du charroi. Tant et si bien que Paris et le Pont-Neuf se confondent. Le Grand Roi politique, galant et populaire, peut se réjouir de son œuvre : sur le Pont-Neuf, une sorte d'immortalité vivante, qui n'a pas sa pareille et ne ressemble à aucune autre, est sa récompense.

La Dauphine

Ici, comme au Pont-Neuf, on est chez Henri IV. Le Grand Galant et un grand bâtisseur aussi : il aime sa bonne ville, plus féconde, plus riche et plus capitale chaque jour : il se plaît à l'embellir, et veut lui être utile. Dauphine est de trois ans la cadette de Royale. Elle a été conçue dans la fantaisie. Paysage de pierre, à son tour l'imite la pointe de l'Ile. La place royale est restée ce qu'elle fut, et si belle qu'elle ne  le cède qu'à la Concorde et non pas même, peut-être, au grand style de Vendôme. La Dauphine mutilée, alourdie, défigurée, a perdu de son charmant caractère. La volonté du Roi et le talent des architectes en avaient fait à l'aube du Grand Siècle, la place la plus originale de Paris, une scène de roman : l'attendait l'Astrée.
Je ne sache même pas qu'il en fût une autre de ce goût et de ce plan.. À présent, elle est amputée de sa base. La manie moderne de l'uniforme et de l'alignement l'a rendue quelque peu cul-de-jatte. Les deux maisons, qui mènent du Pont-Neuf à la place, montrent encore de quoi elle était faite et dans quel esprit d'allégresse élégante on l’a bâtie.
Ils ont rasé la rue de Harlay, qui devait être si tranquille, si discrète et si sage. On a sottement rangé au cordeau la façade morne du Palais, qui est aveugle en dépit de ces vingt ou trente fenêtres ; et comme si cette face n'était pas encore assez vulgaire, et assez laide, on lui a collé ce grand goitre  d'escalier. Mais quoi qu'on en pense, la Dauphine pourtant est toujours la Dauphine. Place fermée, bien close. Elle ne dort pas, elle sommeille ; elle regarde avec malice, de côté. Elle a son sérieux, qui pèse lourd, les jours d'hiver, quand le ciel bas y coule des nuées noires. Elle est en forme de coin, alors, comme la hache de la justice voisine, posés à terre entre les bras de la Seine. Tandis que l'ordre règne et la paix, l'arme de la justice est inutile. Dauphine, par temps clair, respire le calme et la douceur du travail honnête, intelligent et fin. Si elle sourit à Henri Quatre, elle ne l'appelle qu'à voix basse ; elle serre ses coiffes sur son visage et semble le cacher. La Dauphine est un asile entre les torrents du Pont-Neuf et des deux rives. Dès qu'on y entre, on échappe au tumulte ; le chaos recule et s'efface ; une nappe de silence se couvre soudain le bruit. Elle est dans l'Ile même un îlot  de vieille France et de sage province. Face au présent, le passé est provincial. Elle a un air Touraine et Valois. Vers le Nord, elle est Valois et c'est bien la Seine qui coule là derrière. Mais vers le Sud, par un beau matin de juin, la lumière blonde fait penser par instants que le quai donne sur un bras de la Loire.

Les ateliers en boutique se succèdent d'arcade en arcade. Ils sont pour les métiers comme les vignes d'Italie : elles s'enlacent aux ormeaux ; les ateliers de la Dauphine s'enlacent au pied des vieilles façades. Les artisans d'élite sont établis sur ce préau depuis des ans et des ans : on compose, on imprime, on travaille au livre, et aux instruments d'optique. Les maisons, même celle de l'un et l'autre quai, gardent un peu l'inflexion et le dessin de la place : plus d'une à l'intérieur, suit des lignes obliques. Les corridors, étroits et courbes, sont coupés de marches non prévues : on monte, on descend ; on glisse sur les degrés lisses et polis. Des coins obscurs alternent avec des jours brusques et très étranges. Une lumière verte rêve en biseau sur les parois. Des cellules se dissimulent peut-être dans les gros murs et des caches bizarres dans les refends.
Je me rappelle une antique demeure où j'ai connu un bon grand-père horloger, l'oeil penché sur les roues dentées et les échappements, tout pareil, avec ses longs cheveux blancs sur des joues d'ivoire maigres, à un savant alchimiste en quête de la philosophale et du grand élixir.
Et un vieillard de ses amis ne vivait, en effet, que pour la sagesse des sciences occultes, tireur d'horoscopes, lecteur de Paracelse, versé dans le grimoire, et cherchant depuis un demi-siècle les secrets de Nicolas Flamel avec la poudre de projection.
La Dauphine

Ici, comme au Pont-Neuf, on est chez Henri IV. Le Grand Galant et un grand bâtisseur aussi : il aime sa bonne ville, plus féconde, plus riche et plus capitale chaque jour : il se plaît à l'embellir, et veut lui être utile. Dauphine est de trois ans la cadette de Royale. Elle a été conçue dans la fantaisie. Paysage de pierre, à son tour l'imite la pointe de l'Ile. La place royale est restée ce qu'elle fut, et si belle qu'elle ne  le cède qu'à la Concorde et non pas même, peut-être, au grand style de Vendôme. La Dauphine mutilée, alourdie, défigurée, a perdu de son charmant caractère. La volonté du Roi et le talent des architectes en avaient fait à l'aube du Grand Siècle, la place la plus originale de Paris, une scène de roman : l'attendait l'Astrée.
Je ne sache même pas qu'il en fût une autre de ce goût et de ce plan.. À présent, elle est amputée de sa base. La manie moderne de l'uniforme et de l'alignement l'a rendue quelque peu cul-de-jatte. Les deux maisons, qui mènent du Pont-Neuf à la place, montrent encore de quoi elle était faite et dans quel esprit d'allégresse élégante on l’a bâtie.
Ils ont rasé la rue de Harlay, qui devait être si tranquille, si discrète et si sage. On a sottement rangé au cordeau la façade morne du Palais, qui est aveugle en dépit de ces vingt ou trente fenêtres ; et comme si cette face n'était pas encore assez vulgaire, et assez laide, on lui a collé ce grand goitre  d'escalier. Mais quoi qu'on en pense, la Dauphine pourtant est toujours la Dauphine. Place fermée, bien close. Elle ne dort pas, elle sommeille ; elle regarde avec malice, de côté. Elle a son sérieux, qui pèse lourd, les jours d'hiver, quand le ciel bas y coule des nuées noires. Elle est en forme de coin, alors, comme la hache de la justice voisine, posés à terre entre les bras de la Seine. Tandis que l'ordre règne et la paix, l'arme de la justice est inutile. Dauphine, par temps clair, respire le calme et la douceur du travail honnête, intelligent et fin. Si elle sourit à Henri Quatre, elle ne l'appelle qu'à voix basse ; elle serre ses coiffes sur son visage et semble le cacher. La Dauphine est un asile entre les torrents du Pont-Neuf et des deux rives. Dès qu'on y entre, on échappe au tumulte ; le chaos recule et s'efface ; une nappe de silence se couvre soudain le bruit. Elle est dans l'Ile même un îlot  de vieille France et de sage province. Face au présent, le passé est provincial. Elle a un air Touraine et Valois. Vers le Nord, elle est Valois et c'est bien la Seine qui coule là derrière. Mais vers le Sud, par un beau matin de juin, la lumière blonde fait penser par instants que le quai donne sur un bras de la Loire.

Les ateliers en boutique se succèdent d'arcade en arcade. Ils sont pour les métiers comme les vignes d'Italie : elles s'enlacent aux ormeaux ; les ateliers de la Dauphine s'enlacent au pied des vieilles façades. Les artisans d'élite sont établis sur ce préau depuis des ans et des ans : on compose, on imprime, on travaille au livre, et aux instruments d'optique. Les maisons, même celle de l'un et l'autre quai, gardent un peu l'inflexion et le dessin de la place : plus d'une à l'intérieur, suit des lignes obliques. Les corridors, étroits et courbes, sont coupés de marches non prévues : on monte, on descend ; on glisse sur les degrés lisses et polis. Des coins obscurs alternent avec des jours brusques et très étranges. Une lumière verte rêve en biseau sur les parois. Des cellules se dissimulent peut-être dans les gros murs et des caches bizarres dans les refends.
Je me rappelle une antique demeure où j'ai connu un bon grand-père horloger, l'œil penché sur les roues dentées et les échappements, tout pareil, avec ses longs cheveux blancs sur des joues d'ivoire maigres, à un savant alchimiste en quête de la philosophale et du grand élixir.
Et un vieillard de ses amis ne vivait, en effet, que pour la sagesse des sciences occultes, tireur d'horoscopes, lecteur de Paracelse, versé dans le grimoire, et cherchant depuis un demi-siècle les secrets de Nicolas Flamel avec la poudre de projection.
Au milieu de la place, les arbres font un petit bois violet et roux, l'hiver ; et un charmant bocage de bourgeons et d'oiseau, à la Pentecôte. Qu'on aimerait, alors, entendre une sérénade de Mozart sous les marronniers. La place Dauphine, en son clos retiré, ne serait-elle pas à souhait pour les concerts et la musique ?
La maison qui fait l'angle, au quai de l'horloge, sous Louis le bien-aimé, était celle du graveur Phlipon, le père de la fameuse Mme Roland. Elle y est née, et moins de quarante ans plus tard, on vint l'y prendre pour la mettre en prison et la porter de la, en charrette, à l'échafaud. Pour une bavarde, quel châtiment d'avoir trop parlé. Combien il eût mieux valu pour elle, sur le conseil du bon Rabelais, rester la femme muette. Les Muses de la Révolution finissent toujours mal. La guillotine n'est pas toujours le pis. C'est plutôt quand elles pérorent jusque dans la tombe, leur nez pendant sur leur bouche, leurs rides pavées de fards, leurs cheveux hérissés vers Apollon qui les fuit, et qu'elles inondent de leur éloquence le peuple qui ne les écoute pas et les cède à la nuit. Il reste les vieux singes dans les cages de la renommée, qui leur font des grâces et qui leur envoient des baisers verts et moisis. Pauvre Manon Phlipon, elle a la tignasse échevelée du tribun ; elle ressemble à un vieux jeune homme. Comme on va lui couper la tête, elle harangue encore la postérité : « Liberté, Liberté, fait-t-elle, que de crimes on commet en ton nom. » Et ce cri même est un emprunt à l'antique, où c’est la vertu qu'on apostrophe. Voilà pour apprendre aux femmes à faire de la politique, à lire Plutarque et chatouiller la Révolution.

Plus chère encore aux artistes la Dauphine, s'ils savaient qu'au temps de Pompadour et de Louis XVI, elle fut tout à eux. Le XXe siècle n'a rien inventé : quand les peintres exposent leurs chefs-d'oeuvre en plein vent, à Montmartre, ou à Montparnasse, et qu'ils mettent au soleil leurs meilleures croûtes à griller, ils imitent la mode de leurs anciens, quelque deux cents ans plus tôt. Sur la place Dauphine, au printemps s'ouvrait chaque année « l'Exposition de la jeunesse » : elle portait sans mentir ce beau nom. Les artistes à leurs débuts montraient là ce qu'il pouvait faire ; et c'est à l'ombre des marronniers en fleur de la Dauphine, que Lancret a découvert Chardin. Plaise au ciel, qu'un autre Chardin se révèle à Montparnasse, sinon ce soir, après demain.

3 - LE PALAIS

Ruche d'enfer

Un monde, c'est le Palais : celui de la Comédie Humaine, et elle porte sur la tragédie du destin. L'enfer tient presque toute la place. On sait de tout temps que l'enfer ricane ; et il raisonne à perte de vue. L'enfer est bouffon, comme il est talmudiste et théologien. Il est plein d'atroces farces. Dans les sanglots et les risées, elles se jouent du haut en bas de l'édifice, entre les juges et les accusés, les avocats et la police, les coupables, les innocents, les criminels et les victimes. Des tâches en étage, à la même pièce se recommence. Les trente chambres de la Justice filtrent l'énorme confusion des Pas Perdus et de la Galerie Marchande. Les délits et le bilan de la misère, la menue monnaie de l'infamie roulent leur flot de dégoût et une puanteur grotesque dans les porcheries de la Correctionnelle. On a l'air de dormir dans les chambres : sans gestes et sans bruit, on y remue les millions et les millions, toutes les sortes d'intérêts, toutes les fureurs de la haine conjugale, toutes les trahisons de la famille, toutes les guerres sournoises de la vie privée : au-dessus de ce parquet, les cauteleuses vipères de l'intrigue dardent tous les poisons des inimitiés. Le Palais est le temple de la propriété. Et la propriété est la force égoïste, qui se croit éternelle, et qui se transmet de père en fils pour durer. Le sang hérite. Et le sang hérite dans le sang. La propriété veut la vie : elle a donc toujours raison. Et le Palais la lui assure. Il faut faire la paix et l'imposer à l'avide vermine. Aux Assises  la violence nue, les actes de la haine qui ne se contient plus, qui parle par le couteau et le feu. Les Appels, déserts et graves, jugent  les juges ; et la Cassation ne connaît plus rien, dans un air à la fois plus pur et plus rare, que la pierre impassible des textes, comme si le dernier effort de la justice dût être de comprendre l'oeuvre de l'homme plutôt que l'homme lui-même, lequel est incompréhensible en ses passions : chaque homme passionné étant une espèce, et qui serait soustrait à la loi par l'exacte équité s'il était possible que la loi fut individuelle.
Qu'est-ce enfin que le Palais ? L'Hôpital Général des âmes en proie aux fièvres et aux ulcères de l'argent. Et souvent, les médecins ne sont pas les moins malades.

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Au Palais, l’enfer de la faute t la purgation se confondent. Le domaine de l’Enfer est si vaste qu’on ne voit pas où il finit ; et la part du Purgatoire est réduite à rien, ou presque. Mais le Paradis demeure : la Sainte Chapelle. Vide pourtant, le ciel y est encore, si les hôtes du ciel n’y sont plus, ni les pécheurs rachetés, ni les saints qui les rachètent, ni les élus.
Tout enfer a ses cercles. Le plus cruel est le plus souterrain. Le long de la Seine, sur l’horizon le plus froid, les tours se succèdent : l’Horloge Qui compte l’angoisse et les heures du condamné ; et certes, on peut dire qu’elle bat le pouls de tous les hommes ; la tour de César, où le Saint-Roi avait son cabinet, où il tenait conseil et donnait la signature ; la tour d’Argent, où l’on gardait le trésor royal, nid de violences, antre où l’avarice a couvé des abus innombrables ; et Bon Bec ou la Bavarde, la sinistre au nm railleur, la tour des supplices, le repaire des bourreaux, avec les chambres de torture : là, le plus muet bavarde, en effet, on sait lui rendre la parole : il répond à la question, et tu y répondrais, plaisant qui parles des tourments avec la mine d’en rire. On lui rompt les membres, on l’écartèle, on le dépèce à point pour qu’il vive encore et qu’il puisse parler. La torture est le ballet de la souffrance, réglé au cours des âges par la stupide cruauté : ces brutes veulent des aveux : ils les enfoncent en aguilles déchirantes dans la gorge du malheureux ; puis, ils les arrachent, et ces idiots se félicitent de les avoir obtenus ; ou même ils s’en étonnent, tant ils ont l’esprit de finesse ; on lui desserre les dents à coups de croc ; et s’il n’en compte pas assez, on lui coupe la langue. Il lui reste les cris. Les maîtres en cet art font durer le plaisir, et l’on danse toutes les figures selon les règles. O homme, combien tu as souffert, ô misérable, mon frère.
Halte à l’oasis

Nul endroit au monde où l’homme abuse plus de l’espérance qu’au Palais : elle est son mal et son remède. Même quand elle meurt, il la retient encore. Il en cherche une dernière semence dans le labour dévasté de son désespoir. S’il savait, il lèverait la tête : dans la Cour du Mai, ses yeux verraient le doigt le plus aigu, onglé d’or qui montre le ciel. Il entendrait le cri de ce clocher, qui appelle le salut et qui l’assure, la flèche de la Sainte-Chapelle, qui a promis jadis la consolation aux suppliciés, la guérison aux torturés et à ceux qui vont mourir la vie éternelle. On est ici chez saint Louis. Ce saint est le plus roi entre les rois, étant le plus juste. Le roi, en France, n’est pas la force qui peut, comme le roi du Nord, King ou Koenig. C’est le fort qui règle. Il fait et dit le droit. Et il ne fait pas le droit en vertu d’une puissance arbitraire : l’onction sainte de Reims lui en a conféré le privilège : il guérit ainsi les écrouelles de la Cité. En France, le palais du Roi est le Palais de la justice.
A la Sainte-Chapelle, l’encens de la  charité parfume la serre céleste où pousse le chêne de Vincennes. Cette châsse miraculeuse est un brasier de lumière. Je l’aime surtout par un temps de brume, quand un faible rayon l’allume, qui en fait soudain frémir et brûler la vie intérieure. Ce temps-là est aussi le temps de Paris. En est-il de mieux fait pour la méditation ? a Paris, comme au plus lointain fourré d’une forêt des Indes, il est des lieux où l’âme profonde s’enferme dans son propre monde, où elle vit avec ses rêves, où rien du tumulte extérieur et de la vaine action ne la peut pénétrer.
Saint Louis embarque dans cette nef pour la Croisade. Il ne veut pas conquérir l’Egypte ni la Palestine ni les royaumes de Saladin. Seule, la justice le pousse ; il saigne dans son cœur de laisser le tombeau de son Dieu, aux mains des Infidèles, et la Jérusalem de Jésus au pouvoir sacrilège de l’injure et du blasphème. Il ne s’est point fait gloire, mais délice d’amour, il a versé les plus longues larmes, le jour où il a reçu le don de l’ !empereur d’Orient, les insignes reliques de l’Hostie : la couronne d’épines, l’éponge au vinaigre, la lance meurtrière du flanc. Ion le réclame, pour délivrer l’éternelle victime. Jérusalem est le Paris de Jésus, au sentiment de saint Louis.

Conciergerie


Sous les tours, au plus bas, au niveau de la Seine, le dernier cercle de l’Enfer ouvre ses couloirs dans les ténèbres : la Conciergerie. Pas un nom n’est plus funeste ni plus funèbre. La Grève était plus infernale, étalant sous le ciel si doux et si lointain les horreurs de toutes les souffrances et de tous les supplices. Mais la Grève n’est plus, et le souvenir même s’en dissipe.
Toute parole, toute forme, tout regard sont à jamais inscrits dans l’air qui nous entoure. Nous ne les voyons pas, faute d’un œil qui peut capter les ondes invisibles. Mais tout est là, depuis que le monde est monde. Un clin de clairvoyance, et les visions, le spectres, les réminiscences et les revenants sont avec nous. Toute l’histoire de Paris et de la royauté vit ainsi dans le Palais de Justice. Et la Conciergerie est le charnier de cette prodigieuse chronique ; hélas, quel lieu de douleur. L’angoisse et la mort sont les guichetiers de cette porte. Ils ne la quittent pas, pour être toujours prêts à recevoir le désespoir. Dès la cour, on entre dans le deuil. On est saisi par le chagrin ; et de toutes parts, les ombres se dressent.
D’ici, toutes les charrettes sont parties qui mènent à la roue, à la hart, à l’écartèlement, au bûcher, à la guillotine. Chaque anneau de cette chaîne lugubre semble forger celui qui le suit.
Que ce soient les Templiers ou les Juifs, les ministres en disgrâce ou les hérétiques, Etienne Dolet ou Enguerrand de Marigny, les régicides ou les Rois, Ravaillac ou Marie-Antoinette, qui entre ici est perdu. Tout n’est que condamnés à mort dans ce préau sinistre. Et ceux qui ne le sont pas encore doivent l’être. A la Conciergerie on est déjà au tombeau. Une sorte de communion affreuse associe tous les malheureux ; la reine infortunée expie l’épouvantable supplice que Damiens a subi pour un coup de canif dans la redingote du roi ; et ceux qui ont jeté la Reine à Samson expient le crime de l’avoir condamnée.
Cette cour est d’une placidité noire et muette, d’une torpeur effroyable. On ne se fait pas à l’idée que tant de cris, d’imprécations et de sanglots n’aient pas un écho perpétuel entre ces grilles et ces murailles. Elle est telle, dit-on qu’il y a cent quarante ans, aux massacres de septembre. C’est un enclos louche et morne. Au rez-de-chaussée, les fenêtre plein-ceintre tendent leurs arcs sur des tunnels d’ombre. Partout, des barres et des barreaux. Au milieu de la cour, dans un carré de verdure triste, un petit arbre maigre et grêle meurt sans cesse et remeurt d’être captif, lui aussi.

Passé le seuil, des voûtes admirables. Si l’on poursuit dans la pénombre, au-delà des portes et des guichets, s’ouvrent des galeries et des salles parmi les plus belles de l’Occident. La salle des Gens d’armes est digne du palais des Papes à Avignon. La salle des Gardes a l’harmonie de la plus sombre majesté. Travées doubles, piliers énormes, puissance trapue ; et tous les piliers sont différents. Sur le profil des arcs erre le sourire de l’élégance la plus étrange dans cette gravité cruelle et cette rudesse impitoyable. Toute cette beauté est ensevelie ; et par là même elle est déchue. Un ignoble usage avilit la grandeur ; avec elle, le palais rentre sous terre. Dans ces hypogées, on rêve d’innocence et de lumière. Chaque pas consterne le rêveur éveillé. Une forêt de grilles, de trappes, de herses et de ratières. Des clous, des fers et des rivets. Les murs sont étouffants : ils étranglent le jour. Les couloirs sont en forme de menottes ; et les voûtes en entonnoirs pour la question. Le soupirail retient l’haleine expirante de la geôle. Ces petites portes ferment les cachots : reines, femmes innocentes ou Brinvilliers, princes et pauvres gueux, combien ont passé par là pour aller à l’échafaud. Et même les coins d’ombre, où glisse parfois un poisson d’or, un trait de la lumière sans péché, ont un air d’in-pace et de fosse. Les judas coulent un regard noir dans toutes ces mailles de fer. L’humidité est suspendue des larmes et du sang qui, pendant des siècles, ont coulé dans ce ténébreux silence ; et tout ce dédale souterrain ne fait qu’une énorme camisole en fer et un carcan de pierre.

4 - SAMAR


Celle que tout le peuple de Paris appelle « La Samar », veille à la porte de la Cité puissante et gaie, grenier de marchandises et citadelle de désirs satisfaits, au bout du pont. Là plus qu’ailleurs, l’âme populaire se déploie sans contrainte et prend l’essor. « La Samar » est au peuple ingénu et subtil, au peuple sublime de Paris, où pas un citoyen ne consent à être un automate, où tous prétendent à être des hommes. Voilà ce qu’on ne trouve ni à Berlin, ni à Moscou, ni à Rome. Voilà pourtant le sens de « La Samar », baston des deux rives, entre le Louvre et Notre-Dame. Le bon roi Henry, si hardi et si malin, familier et si politique, l’a fait bâtir en même temps que son grand pont de pierre. En ce temps-là elle ne donnait que de l’eau, comme la femme de la Bible à Jésus, assis près du puits. Les gens de Paris se sont alors désaltérés à « La Samar ». las de la route, au soleil de midi, le Sauveur a besoin de bire : la bonne fille de Samarie lui tend sa cruche et le désaltère. Comme d’eau fraîche, sous le Roi Henry, le peuple a soif de tout ce qui se vend et s’achète à bon compte dans le monde, aujourd’hui, hier et demain, sous notre République.
Samaritaine, quel bon vieux nom pour fait la charité, et pour désaltérer les gens. Voilà bientôt trois siècles et demi qu’elle répand ses bienfaits : c’est la pompe qui puise l’élément nourricier où il est, et qui le distribue à tout venant. Le Pont-Neuf ne serait pas le Pont-Neuf sans la Samaritaine. D’où la Cité tirerait-elle tous les objets nécessaires à la vie. L’énorme maison est la forteresse avancée des Halles. Elle offre au peuple tout ce qu’il désire et tout ce qu’il désire et tout ce qu’il lui faut, sitôt après qu’il s’est nourri. Je trouve admirable que cette place forte, à l’avant du ventre de Paris, soit sise au carrefour de la Cité et des deux Rives, entre Saint-Germain-l-Auxerrois, paroisse des Rois, le commerce de la ville capitale et le Palais de Justice. Il faut savoir que « La Samar » est la plus grande cliente du Palais/ comme elle achète et vend tout ce qui sert à la vie sociale, ses procès sont sans nombre. Il va de soi, étant la Samaritaine, qu’elle est toujours la défenderesse ; ils sont tous assoiffés autour de la source et voudraient tous tarir le puits ;ils espèrent bien, d’ailleurs, qu’aussitôt mis à sec, un miracle l’aura de nouveau rempli. Où que ce soit, la foule est toujours, plus ou moins, le peuple qui vient de traverser la Mer Rouge, et qui attend la manne et les cailles rôties dans le désert.

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Sur le toit, on a sagement aménagé une magnifique terrasse. On y a une vue immense sur l’immense Paris, qui est si beau et si vaste, et si harmonieux dans l’énorme, que tantôt on oublie l’harmonie pour l’énormité, et tantôt l’énormité s’efface discrètement dans l’harmonie. Mais la vue sur la Cité seule est plus belle encore. De là-haut, l’Ile est parfaite. La Nef est mouillée sans lourdeur : elle est prête à partir. Elle est tantôt gréée e nuages et tantôt de lumière. Artimon, misaine et grand mât, les doigts de la nef, les porte-voiles qui se gantent de vent et le retiennent, se dressent purs et vis, pensifs et paisibles ; ils sont orientés vers l’Ouest, comme la Nef et toute la France. Elle vient, en robe d’aurore, au couchant ; elle suit le soleil, elle ne peut s’en déprendre, poussée par les souffles invisibles qui l’animent, doucement respirés, de Rome, d’Athènes, de Sion et de tout l’Orient. Quelle est chrétienne, de là-haut, cette cité qui a mené en pilote tout le monde moderne, et cent fois plus, et plus pure chrétienne que Rome et son Vatican : car elle est cent fois plus spirituelle.  Celui-là, qui ne sait pas droitement lire dans les espaces et les mirages du temps, ne saurait comprendre ce que je veux dire. L’humain n’est pas donné : il faut que la nature humaine se le donne, en épousant l’esprit. La Nef, aujourd’hui est à l’ancre, non pas pour toujours, mais surveillant le choix qu’elle doit faire et la route qu’elle doit prendre.
Les Barbares n’ont rien à faire sur cette terrasse : leurs cris, leurs bonds, leur frénésie sans ordre ni rythme ne sont qu’une orgie de vinasse trempée de sang, et non l’ivresse sainte de dieu qui commande aux Bacchantes. D’ici, de ce haut lieu, ils ne comptent sans doute que les cheminées et les usines, ou parfois les entrepôts de la bête et les étables du plaisir. La merveilleuse mesure de la Ville géante ne trouvera pas le chemin de leur esprit ; le cœur seul y mène, et l’idolâtrie de la quantité en éloigne. Le premier sentiment qu’on doit avoir de Paris, c’est que la Ville est toujours semblable à elle-même, qu’elle soit peuplée de quatre, cinq ou dix millions d’habitants. Et tout de même, avec ses maisons de cinq étages, elle semblera toujours plus haute que New York à cent ou mille étages, cette mâchoire d’âne monstrueux, laissée là par un Samson qui délire, ouverte et dressée contre le ciel

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Vers les cinq heures, le spectacle de « La Samar » devient prodigieux ; peu à peu, il semble que les ateliers et les rues se vident pour confluer aux abords du Pont-Neuf. De toutes ses lumières, de toutes ses portes, de tous ses comptoirs elle aspire le peuple : Elle est l’église du désir et du luxe populaires.
Il est d’autres grands magasins, à Paris et ailleurs, empores de toutes sorte d’objets, réservoirs de toutes marchandises : »La Samar » seule à ce caractère d’être la maison du peuple : il est là chez lui, ce peuple si peuple, qui est pourtant une élite entre toutes les plèbes, car il est plein d’esprit et il même de l’humour. Ce domaine, qui doit lui paraître innombrable, du désir et de la convoitise, s’étale à ses yeux et parfaitement fait pour lui. Tout le luxe des grands lui est offert ici, transposé au ton de ses goûts et de ses rêves, à la mesure de ses moyens. Comme un seul corps est le faisceau de tous les organes, tous ces magasins séparés n’en font qu’un, om la vie sociale se résume. Le besoin de la nourriture et de la boisson s’y fait naturellement sentir et cette métropole le contente. La cathédrale du commerce grouille de femmes et d’enfants. A l’heure du thé ou du dessert, ils y trouvent même ce que la gourmandise exige après l’appétit. Il faut les admirer en train de prendre des glaces, l’été, ou l’hiver, un café chaud, un chocolat qui fume dans la tasse, le petit pain fourré et les gâteaux ; j’au vu des jours où le peuple innombrable obstrue les mille et mille canaux des comptoirs et des étalages. Les bonnes gens de la campagne, encombrées sous le bras de gros parapluies, sont impayables avec leur face cuite et leur peau de plein vent ; Ils ne se pressent pas ; on piétine sur leurs talons ; on ne peut plus faire un pas. Tout affairées qu’elles soient, leur sac serré contre elles, les femmes ici s’énervent moins qu’ailleurs : c’est leurs hommes qui les agacent, indifférents, avares ou trop lents près d’elles. Ni on n’avance ni on recule. Ceux qui sont au dehors ne peuvent pas entrer ; et ceux au-dedans ne peuvent pas sortir. Les portes sont bouchées. Les escaliers tremblent sous les grappes des jupes, étranges espaliers femelles de la Ville. Les grosses commères se poussent en rond, comme des rouleaux à niveler la route, entre les jeunes femmes et les jeunes filles. Que leurs clins d’œil sont curieux entre elles ; que de gentillesse et que d’aigreur ça et là. Comme elles se déshabillent l’une l’autre, comme elles se pèsent aux poids terriblement justes de l’âge, aux fausses balances de la dentelle et de la soie. Toutes les femmes du peuple se sentent chez elles, dans la maison qui étincelle sous le signe de l’Orientale qui donne à boire à Jésus.

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Inconnu, et ne voulant pas se laisser reconnaître, vêtu comme un de ses dix mille commis, plus simple qu’eux, l’œil au guet, les bras sagement rangés le long du corps, infatigable, parcourant son empire d’étage en étage, et de rue en rue, calme, observant tout ce qui s’y fait, sans en avoir l’air, écoutant tout ce qui se dit, toujours en action, toujours en souci, un homme qui porte le poids de cette affaire immense, passe et repasse ; il fait sa ronde au milieu de ce bon peuple, d’où il est sorti, dont il est, sans jamais permettre qu’on l’oublie. Parfois, j’ai traversé avec lui ces foules rieuses, grondeuses et si vivantes. Je l’y vois toujours, allant et venant, sagace et possédant le moindre détail à l’égal de l’ensemble. Et je le regarde avec la joie que j’aurai toujours à trouver au cœur de son royaume, comme dit l’aïeul Homère, un seul maître, un vrai roi.

A l’entrée de la Cité, âme antique, silencieuse et solitaire de la capitale spirituelle du monde, ne fallait-il pas que je misse le puissant bastion où bat et se renouvelle sans cesse la vie charnelle de la Ville ?

5- HORLOGE

Le quai de l’Horloge a, d’abord été le Quai des Morfondus. Il y avait bien de quoi. Le brouillard colle aux os en brumaire. Sur l’autre rive de la Seine, la Grève se profile avec tous ses gibets, son pilori, ses bûchers, ses établis de bourreau, la roue, le billot, la hart et les cordes, toute la boucherie humaine. Puis, les Morfondus se sont noyés dans la brume du fleuve. Le temps est venu du Quai des Lunettes. Enfin, l’optique mène au pendule. Dans la tour d’angle, une horloge compte les heures depuis six cents ans. La place Dauphine et le Palais s’inscrivent alors entre le Quai des Orfèvres, où Henry Quatre installa  les changeurs et les manieurs d’or, et le Quai des Lunettes où s’ouvrirent les boutiques des opticiens, des sages artisans qui mesurent le temps et les distances, faiseurs de montres et de cadrans. Les plus illustres horlogers ont vécu dans ces maisons au front paisible, les Bréguet, qui sont tous inventeurs et physiciens ; et le fameux père des chronomètres, qu’on appelait l’Ingénieur Chevalier.
Sur le quai, face au nord et à la bise d’hiver, il fait très froid, et un froid humide qui n’a pas d’&gal à Paris. En revanche, il y règne un jour d’atelier, une clarté étale et droite mieux faite qu’une autre pour les métiers délicats. L’horloge a son humour : « Au Tirer de Vers de Vase », c’est l’enseigne engageante d’un magasin où l’on offre aux pêcheurs, patients et pacifiques, tous les engins désirés pour la chasse au poisson. Dans une maison voisine, des poissons bien plus gros sont à l’étal, sans compter les petits : une grande plaque de marbre noir annonce aux passants La Gazette des Tribunaux. La vaste bâtisse prend toute la profondeur de l’îlot, avec ses deux façades, l’une sur le quai, l’autre sur le place. Elle a de qui s’en vanter : cette inscription vaut bien la pierre gravée sur la porte d’un innombrable cimetière : Ci le plus immense charnier de la terre, mille ans de crimes, de procès, d’exécutions et d’arrêts, quel tombeau de l’honneur, de l’affection et de toute espérance.

Tout le quartier appartient à la mesure. Quartier de l’heure et du temps, où la grande fiction de la durée et celle de l’espace cherchent à se confondre. Mesure du temps dans le ciel et à la mer : l’astronomie et la science nautique ont, pendant trois cents ans, trouvé ici leurs guides. Sur ce quai, les métreurs de l’espace et du temps ont livré les lunettes célestes et les horloges marines à La Condamine, à Clairault, à La Pérouse et Bougainville. Moi-même, jadis, je vins dans une de ces calmes et graves boutiques prendre un sextant, avec mon frère et le bon amiral Gourdon.
D’un certain biais, presque tous les progrès de la science pourraient aboutir à ces vieilles maisons, si les physiciens et les géomètres finissaient par entendre le philosophe qui leur révèle que le temps de la physique n’est pas celui de l’esprit.
Le quai des Lunettes ne le cède pas aux savant d’Iéna si Paris s’en mêle.
Aux horloges à eau succèdent les horloges électriques. On mesure les onde des mouvements sismiques comme les battements du cœur. Et l’on aune aussi les enjambées du vent. J’aime ces artisans incomparables de la précision.  Un Euclide dort toujours au fond du rêveur, en Occident, et avec lui, il s’éveille.
Ici est né l’échappement libre, le balancier compensateur et le spiral isochrone. Partout où la pensée épouse le temps, la spirale intervient et donne un contour à l’ombre.
Il faut que la force motrice, toujours égale, se distribue avec une parfaite régularité ; ou, du moins, qu’elle recherche assidûment la perfection. Loi pleine de majesté, génie des chronomètres. L’heure n’est plus un vain mot dans ces parages du soleil converti au balancier. Longuement surveillée à terre, dans son avance ou son retard, la montre arrive à bord, pas du navire et son oreille. En cet ordre, presque tout s’est fait sur cette levée de la Seine, jusqu’à Lord Kelvin ; la science de l’heure et du compas est toute de Paris ou de Londres.

Pour l’instrument qui règle la route, on l’appelle un compas, en effet : mot admirable qui compte les pas de la pensée dans l’espace à bord, la courbe le suit ; et les compas ont un chapelain qui est l’officier des montres. Mais quoi ? Tous les mots sont beaux ou vénérables, qui nomment ces outils de la certitude, plus propres à l’homme que tous autres : l’alidade à lunettes, qui repère les angles ; les octants, les sextants, l’astrolabe de mer, qui n’est pas une méduse, et les armillaires à la façon d’Hipparque