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vendredi 18 octobre 2013

Le Souterrain Redoutable


lI était né, et avait toujours vécu, dans un village perché sur un des mots Shan Song. Ils travaillent la terre comme tous les siens, et l'aurait travaillé toute sa vie sans penser à rien d'autre, s'il n'y avait eu un jour cette aventure du grand cochon noir.
Le grand cochon noir appartenait à Wei Yang Tchen, le beau-frère du juge K’ong. Il s'était sauvé et réfugié chez le voisin de Li, un pauvre journalier du nom de Yao. Celui-ci eut beau tirer le cochon par les oreilles, l'animal ne voulut pas bouger d'un pouce, installé dans le petit jardin, au beau milieu des légumes. Wei Yang Tchen accusa le journalier de vol, et le juge K’ong le condamna à la peine du kia hao, le carcan.
Malgré ces protestations véhémentes, Yao fut conduit sur la place publique ; on fixa sur ses épaules une lourde planche percée de trois trous, l'un pour la tête, les autres pour les bras. Combien de temps devrait-il rester ainsi, exposé en plein air, de jour comme de nuit ? Li ne le savait pas. Mais il savait le voisin innocent, comme le savaient d'autres personnes du village, lesquelles avaient assisté à l'arrivée du cochon et aux efforts de Yao pour le chasser. Seulement, ni Wei Yang Tchen ni le juge ne voulut rien entendre : le voisin ne serait libéré que contre paiement d'une amende, sa famille n'avait qu'à s'occuper de trouver l'argent.
C'est le vieux Lam un autre voisin, qui décida d'aller se plaindre aux moines de Shao Lin. Il partit tôt le matin et revint le soir même en compagnie d'un homme très ordinaire d'apparence, au crâne rasé, vêtu d'une robe et chaussé de sandales. 
Le moine alla tout de suite sur la place et, sans rien demander à personne, libéra de sa planche  le condamné au carcan. Yao tomba alors à terre, presque évanoui, tant était grande la souffrance causée par l'immobilisation forcée de ses bras dans une attitude incommode. Le moine raccompagna chez lui en le soutenant.
Bien entendu, Wei Yang Tchen fut prévenu tout de suite par la rumeur publique. Fou furieux, il attrapa un gros bâton et, accompagné de deux domestiques, couru chez Yao. Wei Yang Tchen était fort comme un buffle, ses deux domestiques autant que lui.
Li les vit pénétrer chez son voisin en hurlant des menaces. Il pensa que le moine allait être massacré et, comme les autres, ouvrit au maximum ses yeux et ses oreilles dans l'attente de ce qui allait suivre. En vérité, il y eut d'abord beaucoup de bruit dans la maison, puis on vit, comme un éclair, un des domestiques de passer le seuil à reculons et tomber sur le sol de tout son long ; avant qu'il puisse seulement songer à se relever, le deuxième domestique le rejoignait de la même façon et s'abattait à ses côtés. Wei Yang Tchen, lui, passa par une fenêtre… Le juge K’ong arrivait à ce moment sur les lieux et failli s'en étouffer de saisissement. Lorsque le moine vint le trouver et le lui demanda poliment, il s'empressa de se faire apporter encre, papier et tablette, et d'écrire sur place une note précisant que le cochon noir de son beau-frère s'était enfui de lui-même et que personne ne l'avait volé.
Le moine parti tout de suite après, raccompagné jusqu'au bout du village par le vieux Lam et par la population presque au complet, admirative et déférente. C'est alors que Li décida de devenir moine à Shao Line, au monastère de la Jeune Forêt.

***

Un an plus tard, étant arrivé à vaincre les réticences de sa famille, Li mis son projet à exécution. Le vieux Lam lui expliqua la route à suivre, lui donna aussi quelques conseils :
- et surtout, soit persévérant. Si tu réussis, reste modeste.
Li remercia sans trop écouter. Il n'y avait dans sa besace qu'un peu de riz ; le vieux Lam lui donna quatre galettes. « À quoi bon ? » pensa Li. Il se voyait déjà arrivant au monastère, reçu à bras ouverts, logé, nourri…
-         Bonne route !
Li partit d'un pas vif, tandis que le soleil se levait au-dessus des monts Shan Song. Il marcha plusieurs heures, s'arrêta deux ou trois fois, afin de reprendre son souffle.
Enfin, entre les arbres, apparurent les tuiles rouges des toits du monastère, et le coeur de Li battit très fort tout à coup.
- où vas-tu ? Demanda une voix rude, celle d'un moine brusquement surgi devant l'adolescent.
Ce dernier salua : « je vais au monastère » dit-il
-         Pourquoi faire ?
-         Je veux devenir moine et apprendre à me battre.
L'autre haussa les épaules :
- le monastère est plein, nous n'avons besoin de personne.
- j'attendrai, dit Li en saluant encore.
Le moine s'en alla sans répondre. Li le suivi à distance jusqu'à l'entrée des bâtiments. On ne le laissa pas pénétrer à l'intérieur ; et ne put que répéter sa requête au moine-gardien :
- je veux devenir moine et apprendre à me battre.
- passe ton chemin, garçon.
La lourde porte se referme à l'excellent Li qui reste dehors. Plein de tristesse, il s'assit sous un arbre, un peu à l'écart, et se mit à manger du riz. Des moines entraient, sortaient ; des paysans aussi, apportant du bois, des légumes. Li prêtait l'oreille aux cris qui s'élevaient souvent du monastère, le genre de cris qui s'accompagnent des efforts violents. Non, la vie des habitants de la Jeune Forêt n'était pas avouée seulement à la méditation et à la prière.
Et puis la nuit vint, sans que personne ne semble s'intéresser à Li. Celui-ci s'est endormi près de son arbre, un battant à portée de la main…
- tiens, tu es encore là, toi ! Dit le moine gardien, le lendemain matin à l'aube.
La bouche pleine de morceaux de galette,Li trouva cependant le moyen de répéter à nouveau son plus cher désir, devenir moine et apprendre à se battre. Une nouvelle journée s'écoula, plus lentement que la première. Le soleil descendait à l'horizon, et personne ne s'occupait de Li. En apparence du moins, car le jeune garçon ne savait pas que les responsables du monastère s'inquiétaient de cet inconnu, qui paraissait installé à leur porte pour l'éternité.
- c'est un espion, dit quelqu'un.
- peut-être, il faut voir.
-         ce garçon veut être des nôtres…
-          nous n'avons plus de place.
-         Le supérieur fit taire tout le monde :
- nous devons examiner la chose. Le monastère est archicomble, c'est vrai, mais nous n'avons le droit de refuser aucune bonne volonté. Surtout dans les circonstances présentes, alors que les Mandchous envahissent notre pays. Frère Tang va se renseigner sur ce garçon.
Le soir tombait déjà lorsque le frère T’ang s'en fut trouver Li.
- vas-tu rester ici longtemps encore ?
Li poussa un soupir profond :
- je n'ai plus qu'une seule galette, dit-il.
Frère T’ang poursuivi l'interrogatoire ; il apprit ainsi le nom du village de Li, ainsi que l'affaire du grand cochon noir. En même temps qu'il écoutait, le moine regardait aussi, et Li lui apparut comme un garçon solide, bien bâti. Il le quitta pourtant sans aucune promesse.  Li ne suit même pas qu'un jeune moinillon étaie envoyé sur l'heure vers son village natal, ayant pour mission de s'entretenir à son sujet avec eux le vieux Lam. Et la deuxième nuit tomba sur la forêt de pins et de cèdres. Le pire, c'est qu'au matin la pluie commença à tomber.
-hé ! Garçon, tu vas te transformer en grenouille ou en poisson rouge. Viens te mettre à l'abri.
En un bond, Li se mit debout, n'en croyant pas ses oreilles. Mais non, il ne rêvait pas : la porte du monastère venait de s'entrouvrir, et c'est bien à lui que parler le moins gardien. Il pénétra dans la première cour intérieure.
D'un geste, le moine gardien lui désigna l'auvent du mur ; Li s'installa sous les tuiles, n'osant croire encore à la réalité, et pourtant conscient, au fond de son coeur, qui venait de franchir un pas décisif.
« Ce n'est pas un espion, avait dit frère T’ang ou supérieure ; son histoire est vraie, le vieux Lam nous l'a confirmé, et Lam est des nôtres. »
« Eh bien, avait répondu le supérieur, il faut commencer à le mettre à l'épreuve. »
Voilà pourquoi Li ne resta pas longtemps seul. Dès que l'averse arrêta de faire chanter les tuiles fines au-dessus de sa tête, un gros moine apparu et l'appela :
- dis donc, garçons, crois-tu qu'on gagne sa vie à ne rien faire ? Debout !
Li  s’empressa de le suivre jusqu'aux cuisines.
- tu travailleras ici.
Li aidait à préparer les repas, portait les bols jusqu'au réfectoire, les lavait ensuite dans des baquets de bois, bref accomplissait du matin au soir nombre de besognes ingrates. Il n'était nullement question encore ni d'apprendre à se battre, ni de devenir moine. Cependant, au long des jours et des semaines, certaines épreuves lui étaient imposées à l'improviste, des épreuves très diverses. Ainsi, par exemple, un moine passait tranquillement auprès de lui et se mettaient tout à coup a poussé un cri, tandis qu'un autre moine surveillait sa réaction. Li ne tressaillait pas, c'était bon signe.
Ou bien, une autre fois, un moine lui indiqua une grande quantité de pierre à transporter d'un endroit à un autre, des gros et des petites. Il y commença par les grosses : ainsi lorsqu'il serait fatigué, il n'aurait pu que les petites apportées, et non le contraire. Ce fut aussi un bon point pour lui.
- attrape !
Le moine avait déjà lancé avec force un lourd récipient de poterie dans sa direction. Il le rattrapa au vol, in extremis. Le moine lui fit un grand sourire…
De temps en temps, frère T’ang venait lui parler :
- dis-moi, lorsque le moine de chez nous est venue dans ton village pour l'affaire du grand cochon noir, s'il n'avait pas libéré ton voisin du carcan, mais au contraire s'était mis au service du juge, par exemple pour empêcher d'autres personnes de libérer ton voisin, aurais-tu eu l'idée de devenir moine chez nous est d'apprendre à te battre ?
Li réfléchit
- apprendre à me battre, peut-être..., mais je crois que je n'aurais pas voulu devenir moine.
Et les épreuves ont recommencé. Un matin, on mis dans sa soupe qu'une herbe particulière. Il y avait ce jour là une tâche urgente à terminer. Toute la journée, Li travailla de toutes ses forces, sans se plaindre, bien que son ventre le fasse horriblement souffrir...
Li avait vite compris le sens de ces épreuves ;elles serve à aider apprendre à réfléchir vite avant d'agir et aussi à se tenir sans cesse sur le qui-vive.
- attention !
Un lourd marteau s'écrase au sol à ses pieds, tombant d'une fenêtre. Li le ramasse, lève les yeux en souriant :
- faut-il  vous le remonter, frère T’ang ?
Ce jour-là, frère T’ang annonça au supérieur que Li pouvait passer à une phase supérieure d'enseignement. 
« Qu'il vienne me voir demain, dit le supérieur »
Le lendemain donc frère T’ang vint lui-même en cuisine. Il fit préparer un plateau sur lequel on mise une théière pleine de feuilles odorantes et de bonne fin de porcelaine.
- tu vas porter au plus vite ce plateau au supérieur, dit frère T’ang à Li, mais surtout ne fait pas de bruit, car il médite. Dépêche-toi.
Li prit le plateau est parti en courant. Le supérieur se tenait assis au fond du jardin, sous une tonnelle. Il semblait absorbé par ses réflexions, mais en fait il examinait le jeune paysan, lequel, au lieu de venir directement vers lui zigzaguait entre les arbres et les plates-bandes.
Lorsque Li arriva sous la tonnelle déposa respectueusement le plateau devant lui, le supérieur releva la tête :
- pourquoi cours-tu dans tous sens dans le jardin ? Demanda-t-il sévèrement. Frère  T’ang a dû te dire que j'attendais ce thé avec impatience.
- il me l'a dit, répliqua Li en s'inclinant, seulement il m'a dit aussi : « surtout, ne fait pas de bruit », en appuyant sur le premier mot. J'ai donc essayé de ne pas marcher sur les feuilles mortes.
Le supérieur hocha la tête avec satisfaction.
- très bien. Assieds-toi et prends du thé. Nous avons à parler ensemble.
Li s'inclina plus bas encore.
- pardonnez-moi, mais je ne puis boire le thé avec vous, je ne suis qu'un aide aux cuisines. Ce serait pour moi un trop grand honneur...
Le sourire du supérieur s'élargit encore sur son visage. Il songeait avec satisfaction que, décidément, Li ne faisait aucune faute. Alors il lui fit part de la décision qu'il venait de prendre, Li ne deviendrait pas moine, du moins pour l'instant ; mais il allait commencer à apprendre à se battre. Il le fallait, car la Chine était envahie par les guerriers mandchous du Nord ; au monastère de la Jeune Forêt, les officiers, des hauts dignitaires, fidèls à l'ancienne dynastie impériale des Ming se préparaient à combattre les envahisseurs... Les Mandchous considéraient les Chinois comme des êtres inférieurs ; c'est une chose que l'on ne pouvait supporter.
Li ouvrait des yeux étonnés et approuva de la tête. Au village, personne ne savait rien de tout ça, et les cavaliers mandchous n'étaient pas encore arrivés dans la région.
- veux-tu lutter pour ton pays ? Demanda le supérieur.
Li s'empressa de dire qu'il voulait bien, mais en réalité il ne savait pas trop pourquoi il approuvait le moine.


***

Le jeune paysan commença son long apprentissage du kung-fu. C'est alors seulement qu'il fit véritablement connaissance avec les moines et avec ceux qui s'étaient réfugiés au monastère. L'un de ces derniers, fils de lettré (à cette époque, les « lettrés » constituaient en Chine une classe spéciale de fonctionnaires), lui raconta comment les Mandchous étaient arrivés dans son village et avaient massacré tout le monde parce qu'un des leurs avait été attaqué dans les environs
-         Ce sont de véritables bandits… Des bandits qui sont devenus nos maîtres à tous !
Le cœur de Li commença à se remplir de haine. Il pensa à son propre village où vivait sa famille et tous ceux qu'il aimait. Et cela lui donnera du courage pour apprendre le kung-fu.
L'apprentissage était rude, héritage de trois maîtres qui avaient rendu à Shao Lin son prestige et sa puissance : Chueh Yuan le soldat, Pai Yu Feng et le vieux Li Chieng ; une méthode maintenant très élaborée, des coûts, des prises, la connaissance du corps humain et les réactions de l'adversaire, la maîtrise de soi, de sa respiration profonde de son énergie, bases fondamentales de l'efficacité..
C'était toujours en partant de certains animaux et de leurs réactions qu'on apprenait les techniques et le style, mais ces derniers s'adaptaient aux possibilités de l'homme et à son intelligence supérieure, même si le dragon légendaire symbolisait toujours la vivacité et la concentration, le tigre la résistance, le léopard la vitesse et la puissance, le serpent l’énergie interne et la grue les réflexes (schématiquement, d'après l'ouvrage de Roland Habersetzer kung-fu, l'épopée de la main de fer)
Parfois désespéré de ne pas réussir, Li s'exercait pourtant sans répit, répétant les tao (exercice d'entraînement consistant en une répétition de mouvements d'attaque et de défense) jusqu'à l'extrême limite de ses forces, continuant au-delà et découvrant qu'ils pouvaient le faire...
Cela durera des mois, jusqu'au jour où, brusquement Li  s’aperçu que tout devenait facile, instinctif, naturel. Une transformation complète s'était opérée, une métamorphose. Il pressentait l'adversaire, ses réflexes naissaient spontanément, son corps lui obéissait comme jamais encore et l'énergie vitale jaillissait, lui donnant une redoutable puissance.
Les vieux maîtres du monastère comprirent que Li était prêt. Il fallait pourtant il en fasse la preuve.
Un soir, le supérieur le fit venir et lui offrit à nouveau le thé. Cette fois, Li accepta, mais porta sa première tasse en offrande aux ancêtres devant l'autel consacré. Les moines les plus anciens vinrent se joindre à eux et parlèrent de longues heures avec le jeune homme.
Ils comprirent que Li était sage, que sa force ne lui servirait jamais pour le mal ou pour dominer ses semblables, mais au contraire pour les aider. Ils virent que Li détestait les Mandchous et qu'il était prêt à lutter contre les oppresseurs de la Chine et pour le rétablissement de la dynastie des Ming. Ils s'aperçurent aussi que Li avait acquis au long des mois l'amour du monastère, des moines, et de tous ceux qui apprenaient le kung-fu avec lui. Il était des leurs, prêt à se sacrifier s'il le fallait pour ce qu'il considérait maintenant comme des frères. Alors ils décidèrent de lui faire subir l'épreuve suprême, et en même temps de lui accorder le suprême honneur réservé à ce qui était digne de devenir des maîtres à leur tour, porteur du flambeau de la Jeune Forêt. Habituellement l'épreuve se préparait pendant plusieurs années ; aujourd'hui le temps pressait, le proche avenir s'annonçait dangereux, incertain. Li subirait donc l'épreuve tout de suite. Mais d'abord il y avait le combat traditionnel.
Seul, les poings nus, Li dut affronter deux adversaires à la fois, puis trois, puis quatre, et enfin se défendre contre des combattants armés de sabre, de bâtons, de piques... Le jeune paysan prouva qu'il avait profité des leçons, repoussa ses adversaires, les désarma, montra qu'il connaissait les faiblesses de chacun et qu'il aurait pu les tuer tous s'il s'était agi d'un véritable combat. Sa démonstration fut un triomphe. Pourtant, lorsqu'il s'en fut remercier les vieux maîtres et le supérieur, ceux-ci le regardèrent gravement, avec bonté mais avec compassion.
- l'épreuve suprême est dangereuse, dit le supérieur, tu es jeune, et tu as vite gravi les échelons. Peut-être te manquera-t-il encore de la maturité ?
- je suis prêt pour l'épreuve suprême, répondit Li, puisque Shao Line risque d'être très rapidement en danger.
- très bien, décida le supérieur avec un profond soupir. Ce sera pour demain à l'aube.
Li passa la nuit entière à méditer. Il se sentait fier de ses victoires de la veille, fier d'être devenu un homme considéré dans cette communauté si admirée, à laquelle il avait tant voulu appartenir... Bien sûr, il n'était pas moine et le regrettait un peu. Dans son village on adorait le « Duc du tonnerre, la « Princesse Première des nuages, le « Comte du vent », mille divinités, mille esprits, mille ancêtres, on s'y perdait... Au monastère, on parlait du nirvana, l'état de grâce suprême de l'âme auxquels tous rêvaient d'arriver par les « quatre bons chemins », la pratique des vertus, la bonté, la charité, l'énergie.
Le jeune homme se dit qu'il ne connaissait pas encore parfaitement toutes ces choses, mais qu'il était, lui aussi, pour la pratique des vertus, la fraternité, l'aide à ceux qui en avaient besoin. Qu'il était prêt à défendre son pays et rétablir les empereurs Ming sur leur trône...
L'aube se leva et le monastère dormait encore lorsque frère T’ang vint le chercher.
- es-tu prêt ? demanda-t-il.
- je le suis, répondit Li.
Il était pieds nus, torse nu, revêtu seulement d'une espèce de pagne. Par les couloirs obscurs, les cours, les jardins, Li suivi le moine. Celui-ci le mena jusqu'à une lourde trappe de bois et de fer reposant sur une sorte de margelle de puits. La trappe était à demi repoussée. Li devint grave : comme tous, il connaissait la légende du souterrain redoutable, même si les anciens refusaient d'en parler. Chaque fois qu'il passait devant la trappe, il ne pouvait, lui non plus, s'empêcher d'y jeter un regard de crainte.
- prends garde à toi, dès le moment où tu seras entré, dit frère  T’ang. C'est tout droit, et tu dois en sortir, quels que soient les obstacles.
Li salua et profita de sa courbette pour saisir la trappe à deux mains et la repousser un peu plus. La lumière découvrit des marches de pierre. Les sauta sur la première et se mit à descendre.. Il n'était pas encore au bas de l'escalier que la trappe se referma au-dessus de sa tête avec un bruit sourd. L'obscurité fut alors totale ; il s'immobilisa afin de permettre à ses yeux de s'y accoutumer. Après quelques instants, Li se rendit compte qu'il se trouvait à l'entrée d'un souterrain de la largeur de ses bras étendus. La longueur semblait difficile à évoluer, un vingtième de li (mesure itinéraire chinoise valant environ 576 m. Un 20e de li représente donc une trentaine de mètres) à l'extrémité apparaissait une lueur diffuse, celle du jour. Mais il fallait y parvenir...
Li inspira profondément, fit jouer les muscles de son corps. Les sens tendus, l'esprit en éveil, il commença d'avancer. Et son premier pas sur le sol déclencha la colère aveugle des automates disposés tout le long du souterrain. Huit cent automates, dit-on, mécanismes de bois et de fer, frappant comme un poing ou un pied à hauteur de ventre ou de visage, cherchant à faucher, à déséquilibrer, à renverser, remuant tels des combattants en chair et en os, contre lesquels on ne pouvait que jouer de l'esquive ou tenter d'opposer sa propre force afin de parer ou d'atténuer les coups.
Les attaques se succédaient, rapides, brutales, chaque geste, chaque pas provoquant de nouveaux dangers : une hallebarde entailla le flanc de Li qui s'était pourtant écrasé contre le mur à l'ultime fraction de seconde... Une flèche siffla à son oreille, un sabre s'abattit juste devant lui, d'un large mouvement de faux... Et il y avançait, esquivant, parant, frappant à son tour les madriers de bois et de fer déchaînés autour de lui, blessé, meurtri, souffrant de tout son corps il avançait porter par une volonté farouche, en apparence insensible aux coups. Les automates semblaient redoubler de violence et de vitesse, mais Li allait toujours, évitant le pire, résistant au désir fou de reculer et de s'enfuir pour échapper à la peur et à la souffrance...
Et la lueur du jour se fit soudain toute proche. Entre le jour et Li se dressait seulement un obstacle, le dernier : une énorme jarre de fer. Il chercha à remuer l'objet et sa main se retira aussitôt, car le vase était brûlant... Pourtant il devait le déplacer s'il voulait sortir du souterrain. Le jeune homme saisit donc la jarre en la serrant des deux bras. Une douleur fulgurante traversa le corps. Il la souleva pourtant un ultime effort de ses muscles tendus et la rejeta sur le côté. La lumière du jour se fit intense. Li avança d’un pas, puis d'un deuxième et se laissa tomber sur l'herbe verte avec une immense et merveilleuse sensation de soulagement.
Un arbre, le soleil levant ! Le paysage tournait autour de lui, les arbres, le ciel. Et puis tout s'apaisa, repris sa place. Li respira très fort et s'aperçut que le sang coulait sur son corps de trois ou quatre blessures légères. Il se leva. Une cascade chantait au-dessus de rochers. L'eau glacée et le fit rire d'aise.
C'est alors qu'il remarqua une tache sur son avant-bras et une deuxième sur l'autre. Regardant mieux, il vit que la jarre brûlante avait incrusté deux dessins dans sa chair, comme deux tatouages : d'un côté l'image du Dragon, de l'autre celle du tigre... Le dragon et le tigre étaient les emblèmes du monastère de la Jeune Forêt ; il en porterait désormais toute sa vie la marque indélébile.
Des larmes de fierté montèrent aux yeux de Li

***

En cette année 1645, une nuit, de nombreux cavaliers mandchous entourèrent le monastère de Shao Lin, armés de sabres et de fouet. Ils se lancèrent à l'assaut et la lutte fut terrible. Au matin, les envahisseurs s'étaient rendus maîtres de ce nid de résistance à leur domination... Les paysans virent de hautes flammes s'élever des bâtiments, les toits s'effondrer et monter dans les airs une fumée épaisse.

La légende raconte que 128 m de ces laïques périrent et que cinq seulement des habitants du monastère parvint à échapper aux massacres, cinq maîtres du kung-fu et Li parmi eux, longtemps, sur le flanc de la montagne contemplèrent les ruines de Shao Lin, puis ils décidèrent de se séparer et d'aller chacun de son côté porter à travers l'immense Chine l’âme de leur art et leur haine des conquérants.

Les Quarante-sept Ronins

Pour les samouraï, la pratique des arts martiaux était le meilleur moyen de suivre le « bushido », code d’honneur du guerrier, dont une des lois fondamentale exaltait la fidélité absolue du serviteur à son maître.

En cette année 1701, l’empereur Higashiyama vit à Kyoto, la ville impériale, dans un palais somptueux et glacé. Il est le « fils du soleil », son existence se déroule en une suite sans fin de cérémonies raffinées et inutiles.
Le vrai maître du Japon est le shogun, chef suprême de la classe des guerriers, les samouraï ; il habite Edo, la véritable capitale du royaume, qui possède déjà deux millions d’habitants.
Mais il faut respecter les règles : au début de chaque année, le gouverneur d’Edo s’en va porter humblement  à l’empereur les vœux du shogun et lui jurer de sa part obéissance et loyauté. En revanche, aux premiers jours du printemps, des émissaire du mikado viennent à leur tour assurer le shogun de la confiance de leur maître.
Il s’agit là d’une démarche particulièrement importante, qui montre au peuple la légitimité du shogun, fait reconnaître officiellement son pouvoir. Aussi, en cette année 171, le shogun Tokugawa donne-t-il des ordres pour que les émissaires du mikado soient reçus en grande pompe, le plus fastueusement possible.  Il charge Asano Naganori d’organiser leur séjour.
-Seigneur, dit l’intéressé en s’inclinant, pardonnez-moi, je suis ignorant en matière d’étiquette. Je ne connais pas tous les usages de notre cour et risque de commettre ainsi des erreurs qui feront tort à votre réputation…
-Asano, tu es un des princes qui gouvernent avec moi ce pays. Fais ce que je te demande, et fais-le à la perfection. D’ailleurs, tu demanderas conseil à Kira Yoshihisa, notre grand maître des cérémonies.
-En ce cas, tout ira bien, seigneur.
Asano s’incline et se retire ; il reste cependant préoccupé par la lourde responsabilité que son maître vient de lui donner.
Leprince Asaso n’a pas tort de s’inquiéter, car Kira Yoshihisa est un vieillard corrompu, jaloux et malhonnête, ayant au moins deux raisons de le détester. La première est qu’Asano est vingt fois plus riche que lui, maître du château d’Ako, gardé par trois cents samouraï, et gouverneur de la province d’Iga. La seconde, c’est qu’il est amoureux de la jeune et belle épouse du prince, et que celle-ci, bien entendu, a repoussé ses avances, allant même jusqu’à le menacer du poignard qu’elle porte dans ses vêtements, comme toutes les femmes de la haute société. Par malheur, l’épouse du prince n’a pas jugé utile de prévenir son mari des manèges de Kira, tant elle dédaigne ce dernier.
Ce qui n’arrange pas les choses non plus : le daimyo Asano, lui, a des principes d’honneur et de droiture. Il estime que les fonctionnaires doivent remplir au mieux leurs devoirs, sans qu’il soit besoin de les « acheter » en leur offrant des cadeaux, comme c’est l’usage. Aussi, se contente-t-il d’envoyer des serviteurs au chef du protocole, lui annonçant qu’il aura besoin de lui.
Kira enrage en recevant les serviteurs aux mains vides, ne lui portant que des présents symboliques, de simple politesse. Mais bientôt sa rage se change en joie maligne. Il vient de trouver le moyen de se venger du riche Asano et, par là même, de sa chère épouse.
Que fait-il. Il disparait, simplement. Ainsi, il ne pourra pas aider Asano de ses conseils indispensables. Il se dit que, plus tard, il trouvera une excuse publique à sa conduite : mais le mal sera fait, un mal que le puissant shogun ne pardonnera jamais à son daimyo…
Les envoyés de l’empereur sont annoncés, Asano Naganori essaie de s’organiser au mieux. Ses gens cherchent partout Kira, mais il est facile à ce dernier de se cacher dans la forteresse du shogun, si importante qu’elle possède, dit-on, cent mille serviteurs et gardes !
Le 12 mars, les envoyés de l’empereur arrivent. Ils sont trois, fatigués du voyage mais impassibles et solennels. Ils portent sur la tête un chapeau de tissu laqué, de couleur violette, signe du rang le plus élevé. Le shogun Tokugawa les reçoit aussitôt en audience. Là, tout se passe bien. Puis les émissaires se retirent dans les appartements préparés pour eux.
Asano est sur des charbons ardents :
-Mais où est-il, ce vieux démon de Kira ? Demain, un banquet est prévu, une représentation théâtrale… Malheur sur moi, si le moindre incident se produit !
Le 13 mars, le repas est une réussite et les envoyés du mikado semblent éprouver une grande satisfaction en regardant le spectacle traditionnel du Nô(1). Asano respire, mais il sait ne pas être au bout de ses peines : le lendemain a lieu la grande réception d’adieu offerte par le shogun à ses hôtes. Il faudra y respecter un cérémonial compliqué, que lui-même ignore presque complètement. Il a essayé d’interroger là-dessus d’autres seigneurs, mais chacun explique les choses de façon différente…
Les envoyés illustres sont à nouveau dans leurs appartements ; Asano vient de les raccompagner en personne.
Et voilà qu’au détour d’un couloir il aperçoit au loin une ombre maigre qui trottine : Kira ! oui ! Kira Yoshihisa lui-même ! Il se précipite :
-Kira ! Enfin, je vous trouve !
L’homme n’est pas content, mais il est bien obligé de s’arrêter, un mauvais sourire aux lèvres.
-Demain, l’interroge le prince, que dois-faire, que dois-dire ? Renseignez-moi, je vous en prie, je suis perdu…
-Il fallait s’occuper de cela à l’avance, et dans les règles, réplique, réplique le chef du protocole. Je n’ai pas le temps de vous parler aujourd’hui.
Et il reprend sa marche dans le couloir, en haussant les épaules, content de lui, laissant Asano stupéfait, anéanti.
Un peu plus loin, pourtant, il se retourne et ajoute :
-Que cela vous serve de leçon.
Cette fois, c’en est trop : la phrase est une insulte ! en l’espace d’un éclair, le sabre du prince se trouve dans sa main, tandis qu’un bond prodigieux l’amène face à Kira :
-Vous allez me répondre ! gronde-t-il. C’est l’ordre du shogun, votre maître et le mien.
-Non…, fait l’autre en hochant la tête.
Le sabre ne lui inspire aucune crainte. Comme chef du protocole, il connaît assez les règles pour savoir que son interlocuteur n’a pas le droit de se servir de son arme en cet endroit et à  cette occasion.
Le sabre siffle pourtant, d’un geste d’une précision inouïe.sa pointe coupe de bas en haut la robe de soie de Kira, sans toucher la peau de l’homme. Celui-ci hurle de saisissement devant l’offense, serre l’étoffe tranchée contre son corps. Maintenant, il a peur, sans aucune réserve, ses insultes pleuvent :
-Fou ! Soudard ! Chien galeux ! à l’aide ! crie-t-il
-Vous allez vous taire !
Asano n’en peut plus d’indignation. Et la lame siffle à nouveau, frappant l’homme à la douche d’une longue estafilade. Le sang jaillit… Mais déjà les gardes du shogun sont arrivés ; ils interviennent, arrêtent le prince malgré son rang. La loi est formelle : nul n’a le droit de tirer la lame hors du fourreau dans le palais du chef suprême des samouraï.
-Nous allons prévenir notre maître.
La colère du shogun est grande, sa punition terrible. Sans même écouter le récit complet de l’affaire, il ordonne le hara-kiri(2) pour son daimyo, qui a osé frapper un seigneur désarmé dans l’enceinte de sa propre maison…
Asano Naganori passe la nuit en méditation, vêtu de vêtements blancs immaculés. Il écrit, comme le veut l’usage, un dernier poème, y parle de ses trente-six années d’existence qui vont maintenant se disperser au vent comme des pétales de fleurs…
A l’aube, il dit adieu à sa femme et s’enfonce calmement dans le ventre la lame de son sabre. Selon la croyance des samouraï, c’est dans cette partie du corps que se trouve la source de la force, le siège de la vie.
Ils sont deux cents quatre-vingt-dix-neuf guerriers alignés près de la porte du château d’Ako. Ils se tiennent immobiles, pas un muscle de leurs visages ne bouge. Ils écoutent… ce sont les deux cent quatre-vingt-dix-neuf samouraï de la garde du prince Asano. Le trois centième, Muralami Kiken, est loin en mission ; il ignore tout du drame dont son maître a été la victime.
Devant les samouraï, l’envoyé du shogun est dressé sur son cheval nerveux. Vêtu d’une cirasse légère couverte de poussière du chemin, les deux sabres au côté et sur le vente, il tient en main un long parchemin qu’il lit d’une voix criarde.
Les samouraï n’écoutent pas, ils continuent de réfléchir. Ils savent depuis la veille tout ce que dit le héraut : la mort d’Asano Naganori, la confiscation de ses maisons d’Edo, de son château et de tous ses domaines. Ils savent aussi le rôle de Kira, le maître des cérémonies… et c’est là-dessus que leurs sentiments divergent.
Le propre frère d’Asano est venu les voir la nuit précédente, alors qu’ils tenaient conseil autour d’un vaste feu de bois. Il leur a dit qu’il fallait s’incliner devant la volonté du shogun, devant la justice du shogun. Et beaucoup pensaient comme lui.
Mais d’autres ont réagi de façon différente. Le valeureux Oishi Kuranosuke le premier.
-Eh quoi ! avait-il grondé, nous avons pendant des années servi un maître digne et noble, un maître qui nous a fait confiance et nous a traité comme des frères. Et aujourd’hui qu’il est mort, victime d’un scélérat, nous n’aurions qu’à nous incliner, qu’à dire merci et à partir chacun de son côté en oubliant le passé et l’offense ?
-Nous sommes les serviteurs du daimyo, répliquaient les autres, mais le daimyo est le serviteur du shogun. C’est le shogun qui détient la vérité suprême.
Oishi avait serré les poings, sans se laisser convaincre :
-Non ! je nepeux accepter…
L’homme à cheval termine sa lecture. Il replie le parchemin et annonce en relevant la tête :
-Un autre gouverneur viendra très vite. Il possède ses propres samouraï et n’aura pas besoin de vous. Vous devrez avoir quitté le château avant son arrivée.
Là non plus, les deux cent quatre-vingt-dix-neuf guerriers n’ont aucune réaction. L’envoyé du shogun les regarde un instant, hausse les épaules, tire la bride de son cheval mongol, le talonne et repart au grand galop en direction de la capitale. Il a une longue traite à parcourir, sept ou huit jours de voyage : Edo se trouve à six cents kilomètres de la province d’Iga.
C’est seulement lorsque la silhouette du cavalier a disparu au loin qu’Oishi prend la parole.
-Nous voilà devenus des ronins(3), dit-il calmement. Que ceux qui approuvent mes paroles de cette nuit me suivent. Nous verrons ce qu’il convient de décider.
Quarante-six ronins suivent Oishi, les autres s’écartent. Alors, les quarante-sept guerriers fidèles rédigent ensemble un serment sur un rouleau de papier, avec leur propre sang en guise de peinture. Ce rouleau, ils vont le brûler devant l’autel des Esprits et en boire chacun les cendres dissoutes dans du saké(4).
Oishi leur expose ensuite son plan. Ils jurent tous de n’en parler à personne et de le respecter, leurs quarante-sept sabres tendus vers le soleil.
Et puis, à leur tour, ils vont partir, l’un après l’autre, abandonner le château de leur  maître défunt… Lorsqu’un mois plus tard le nouveau daimyo arrive avec ses soldats, ses seigneur, ses équipages, il n’y a plus un seul guerrier dans la forteresse d’Ako.
Le trois centième samouraï, Murakami Kiken, revient de voyage. En même temps que la tristesse, la colère lui étreint le cœur en apprenant la mort du prince Asano. Il recherche ses compagnons, ne retrouve personne.
-Ils sont tous partis ! s’écrie-t-il. Kira Yoshihisa peut donc vivre en paix ? Ce n’est pas possible ! Je dois revoir les autres samouraï, quelques-uns du moins, savoir ce qu’ils ont décidé…
Murakami se renseigne, bat la campagne. Il finit par retrouver Oishi. Le ronin est attablé dans une taverne proche, buvant du saké, les yeux brillants, le teint rouge, ivre en apparence.
-Oishi ! c’est moi, Murakami. J’ai appris la terrible nouvelle…
-Murakami ! De quelle nouvelle parles-tu ? La mort d’Asano ? Bah ! il meurt des samouraï tous les jours. Assieds-toi, plutôt que de divaguer, et viens boire avec moi.
-Lâche ! crie Murakami. Toi que je considérais comme le meilleur d’entre nous ! oui, tu n’es qu’un lâche !
L’espace d’une seconde, la bouche d’Oishi semble se tordre de colère sous la terrible injure qui le frappe, un éclair flamboie dans son regard, son bras se lève… Puis les lèvres se détendent, les yeux se ternissent, le bras retombe.
-Viens boire ! répète-t-il en hoquetant.
Marakami est déjà parti, pâle de désillusion… il cherche d’autres anciens compagnons, en retrouve encore certains. Mais le premier affirme que la loi du shogun est la loi la plus haute, le second lève les bras au ciel en disant :
-Pourquoi parler de vengeance ? Il faut vivre. Tiens, je viens de m’engager chez un riche marchant. Je pars accompagner une caravane, la protéger des voleurs. Veux-tu venir avec moi ?
Non, personne ne songe à venger le prince Asano. Les uns sont sincères. Quant aux autres, les quarante-sept fidèles, ils cachent leurs sentiments, car ils ont juré de se traire jusqu’à l’heure de la vengeance. Un serment que nul n’a le droit de trahir, même pour Muralami Kiken.
Car ils savent que, à Edo, Kira, le chef du protocole est loin de se sentir en sécurité et qu’il envoie espion sur espion dans la province d’Iga.
Les espions s’en reviennent en disant à Kira Yoshihisa :
-Vous pouvez dormir en paix, seigneur.
-Oishi ?
-Lui ? Il ne fait que boire ! Il est ivre du matin au soir. J’ai tiré moi-même son sabre hors du fourreau : la lame était couverte de rouille.
Kira sourit, soulagé, son visage en grimace d’aise. Malgré la couche de fard qui le couvre, la cicatrice du coup de sabre d’Asano se voit encore, rouge, allant de l’oreille gauche presque jusqu’à la droite.
-Et les autres samouraï ? demande-t-il pourtant.
-Ce sont des ronins… Ils sont dispersés dans tout le pays, pour la plupart au service de marchands ou de nobles.
-Vraiment !
-Muralami Kiken, le seul, semble-t-il qui vous veuille du mal …seigneur, est parti pour l’Empire du Milieu(5), d’où il ne pourra revenir avant des années.
-C’est bien, dit Kira Yoshihisa. Pourtant, au fond de lui-même, il reste troublé…
Il n’a pas tort. En effet le feu couve sous la cendre. Il couvera encore de longs mois, au prix des plus grands sacrifices pour chacun des quarante-sept fidèles.
L’un refuse un jour de se battre alors qu’il est offensé. Il refuse, car il risque de périr au cours d’un duel contre un homme de guerre habile et son serment lui interdit de mourir encore.
Un deuxième vend sa maison dépossède sa femme et son fils : il a besoin d’acheter de bonnes armes pour d’autres compagnons trop pauvres pour en acquérir eux-mêmes.
Un troisième abandonne la fiancée qu’il aime, persuadé que la vengeance se terminera mal, et ne voulant pas qu’elle soit malheureuse. Il se fait passer pour un voleur afin que la jeune fille l’oublie vite.
On dit que la mère d’un autre samouraï du prince Asano se poignarde afin de ne pas être à charge pour son fils, dont elle devine la mission secrète…
Toutefois, la plupart des proches et des amis des quarante-sept samouraï, familles nobles, habituées aux choses de l’honneur, adeptes du bushiodo, ne comprennent pas. Nombre de femmes, d’enfants, de camarades éprouvent honte et mépris, pour leur mari, leur père ou leur ami, oublieux du devoir sacré !
Mais les quarante-sept supportent toutes les offenses, tel Oishi lui-même, le preux chevalier, qui boit comme un trou et brûle à l’intérieur de rage contenue.
Cela jusqu’au jour où il devient clair que Kira Yoshihisa abandonne toute inquiétude, et qu’aucun espion à sa solde ne se trouve plus dans la province.
Déguisé en bateleurs, en joueurs de biwa(6), des samouraï se rendent à leur tour à Edo, constatent que la garde autour du grand chef du protocole est devenue moins nombreuse. Habilement, ils se renseignent sur les faits et gestes de Kira, sa façon de vivre, sur son habitation en ville. C’est là, hors du palais, qu’ils projettent de l’abattre.
La résidence de Kira se dresse au bord d’une rivière, près d’un grand pont de bois, au milieu d’autres habitations de notables, dans un quartier désert.
Elle se compose d’un ensemble de bâtiments de bois, aux lourdes portes soigneusement fermées. Il neige. Silencieusement, des barques accostent sur la rive. Commandés par Oishi, les ronins sautent à terre, casqués, vêtus d’armures, portant tous le Mon, signe distinctif du clan d’Asano. Outre leurs armes, ils apportent des échelles et un lourd bélier. D’autres samouraï, pendant ce temps, franchissent le pont, telles des ombres.
Ils sont au complet, les quarante-sept fidèles, progressant par bonds rapides vers les bâtiments. Ceux qu’occupent Kira sont au fond d’une ruelle bientôt atteinte.
-Les échelles ! ordonne Oishi Kuranosuke.
Aussitôt les échelles sont dressées, des archers montent au faîte du mur. Oishi sourit de contentement.
-Au bélier !
Douze samouraï s’élancent, les plus robustes, portant sur leurs épaules la lourde pièce de bois, ferrée à son extrémité… Un fracas énorme fait sursauter tout le quartier. La porte ayant résisté, les coups de bélier se succèdent…
Douze gardes veillent sur Kira. Réveillés, ils font irruptions, leurs armes à la main, dans la cour intérieure. Les cordes des arcs se tendent, les flèches sifflent
-Benzaï(7) !
La porte d’entrée vient de s’écrouler ; la troupe des samouraï s’engouffre à l’intérieur, hurlant un cri de guerre. Les gardes de Kira, ceux qui ne sont pas tombés  percés de flèches, sont alors balayés en un instant. A peine quelques heurts d’acier contre acier se font-ils entendre. La bataille ne dure guère.-Kira, où est Kira ?
Les samouraï hurlent plus fort encore, affolant les servantes et les serviteurs désarmés. Une femme montre du doigt un réduit utilisé pour serrer le linge sale. C’est là que s’est réfugié le maître des cérémonies, blême d’épouvante…
Les fidèles d’Asano le tirent de sa cachette.
-Qu’on apporte ses sabres ! ordonne Oishi.
Mais Kira se traîne sur le sol, gémit, pleure, implore la pitié, refuse de se battre. A nouveau un sifflement dans l’air.
-Justice est faîte ! dit Oishi


Dehors, les serviteurs des maisons voisines se tiennent en armes devant les portes, mais se gardent d’intervenir dans cette affaire d’honneur. Un des quarante-sept samouraï monte sur un cheval qui l’attend, et part au grand galop : il est chargé de prévenir la famille du prince Asano que celui-ci est vengé. Les autres samouraï se dirigent vers les barques, y prennent place et descendent lentement la rivière jusqu’au temple de sengaku-ji, où est enterré leur maître.
Là, en procession solennelle, ils déposent sur la tombe du prince le sabre qui a tué Kira et une note l’informant de l’accomplissement de la vengeance.
Ensuite, ils vont se constituer prisonniers, sans résistance, auprès de la police du shogun. Leur procès va durer plus d’un an ; le peuple d’Edo les acclame à chaque occasion, et nombre de samouraï viennent leur rendre hommage. Le shogun lui-même les admire. Il les fait pourtant condamner à mort par hara-kari, une mort honorable, comme celle de leur maître.
Comme lui, le 4 février 1704, quarante-sept ronins vêtus de blanc, couleur de deuil, vont écrire chacun leur poème d’adieu, respirer une dernière fois l’odeur d’encens que distillent les brûle-parfum, s’agenouiller, saisir d’une main ferme leur sabre court et mourir de la mort des samouraï.
Ils sont quarante-six seulement, car le shogun n’a pas voulu faire juger le quarante-septième ronin, celui qui était allé prévenir la famille du prince.
Lui va vivre jusqu’à l’âge de quatre-vingt-six ans, avant d’être enterré parmi ses compagnons au temple de Sengaku-ji.
Mais, en vérité, il y a aujourd’hui quarante-huit tombes au temple on y a mis aussi celle de Murakami Kiken, le samouraï parti en Chine, désespéré car, à son retour, lorsqu’il apprit la vengeance, il se sentit si coupable d’avoir traité ses frères d’armes de lâches qu’il voulut partager leur sort et se fit hara-kiri aussitôt

Telle est la légende des quarante-sept ronins fidèles, une légende qu’aujourd’hui encore chaque Japonais connaît par cœur

1 Théâtre lyrique japonais, où se mêlent la musique, la danse, la prose et la poésie
2 Suicide particulier au Japon qui consiste à s’ouvrir le ventre horizontalement au moyen d’un sabre court.
3 Samouraï sans maître
4 Alccol de riz
5 Nom par lequel les Chinois désignaient leur pays.
6 Luth
7 en avant

L'Or du Seigneur Bazashi

Voilà bien longtemps vivaient deux seigneurs, dans une province reculée du Japon le premier s’appelait Awazu, mais tous, à voix basse, le nommaient le « Cruel » l’autre, le Seigneur Bazashi, portant le surnom de « Rat », tant il était avare Awazu et Bazashi ne pouvaient se souffrir
Le jour où le Seigneur Awazu fut tué dans une embuscade, la rumeur publique, bien entendu, accusa aussitôt Bazashi
-Maître, gémit l’intendant de ce dernier, ô maître ! la veuve du seigneur Awazu a envoyé des émissaire en tous lieux, le clan Awazu va réunir ses guerriers ; votre vie est en danger, prenez garde, fuyez, cachez-vous…
Le « Rat » réfléchit, la bouche crispée en une vilaine grimace. L’intendant avait raison et le daimyo de la province ne ferait rien pour le soutenir, à moins de lui verser une fortune ; mais il n’était pas question de fuir ! Tokiwa, sa fille, pourrait en profiter pour faire des dépenses inutiles et ses serviteurs pour le voler ; un bon maître ne doit jamais s’écarter de ses biens, de sa maison…
Sa résolution fut bientôt prise. Il dit à l’intendant :
-Va trouver de ma part Tanaka le ronin ; dis-lui que je l’engage pour me protéger, qu’il vienne ici avec ses hommes.
-Seigneur, répliqua l’intendant en se courbant bien bas, votre décision est sage car Tanaka est réputé de valeur. Seulement… j’ai bien peur qu’il ne se fasse payer très cher.
Bazashi tressaillit, c’était comme si on lui arrachait le cœur ! Que faire ? Il songea au clan de ses ennemis, au danger mortel suspendu désormais au-dessus de sa tête…
-Va, tout de même, décida-t-il. Essaie de ne pas lui parler d’argent, ou bien dis-lui que nous réglerons le problème, une fois  notre affaire terminée.
-Très bien, seigneur.
Et l’intendant s’en fut aussitôt à la ville voisine.
Comme prévu, il trouva Tanaka le ronin dans la plus riche des auberges, vêtu d’un kimono de soie, entouré de geisha(1) jouant pour lui du luth, préparant du thé, ou disposant dans des vases des bouquets de fleurs séchées.
Tanaka l’écouta, un fin sourire jouant sur ses lèvres.
-J’accepte l’offre de ton maître, dit-il, et en vérité je l’attendais : la province entière ne parle que de la mort d’Awazu… je me rendrai aujourd’hui même en la demeure de Bazashi, aussitôt que j’aurai rassemblé deux ou trois de mes hommes.
-Seulement deux ou trois, seigneur ?
-Ne t’inquiète pas, ils suffiront.
Un geste congédia l’intendant, qui s’en fut, tout heureux que le ronin ne lui ait pas même pas parlé d’argent.
Ne pas en parler n’empêchait pas Tanaka d’y penser. A vrai dire, il ne pensait même qu’à cela.
« La proposition du vieux Rat tombe à pic, songeait-il, mon or s’épuise. J’ai là enfin l’occasion de ramasser une belle somme ! »
Les yeux décidés du ronin brillaient joyeusement. « Mais, d’abord, réunir des hommes. Voyons… Makusi en premier, c’est évident et je sais où le joindre… » Déjà Tanaka avait ôté son kimono, revêtu ses habits et surtout fixa sur son ventre et à son côté gauche les deux sabres rituels recourbés, le long katana et le Wakizaski, plus court… Il quitta aussitôt l’auberge.
Makusi dormait au bord de la rivière. Tanaka attendit son réveil de loin, sans se montrer. Enfin, Makusi remua, se leva en bâillant. Il ramassa sa lance droite nommée yeri, haute d’environ deux mètres, et se dirigea vers l’eau d’une démarche peu assurée.
De l’autre côté de la rivière, un groupe de paysannes passait, fagots sur l’épaule. Les jeunes femmes rirent en voyant Makusi et se moquèrent de son attitude gauche. L’homme ne leur répondit qu’en haussant les épaules.

1 Hôtesses d’accueil dans les maisons de thé japonaises

« Que lui arrive-t-il ? se demandait Tanaka avec une certaine inquiétude. Il me semble avoir perdu sa vivacité et il porte son arme comme un enfant de cinq ans à qui l’on vient d’offrir son premier sabre en bois… »
Les paysannes disparurent. Au bord de l’eau, Makusi se pencha, trempa la main et recula aussitôt, semblant trouver l’eau trop froide pour y plonger son visage comme il devait avoir eu l’intention de le faire.
Tanaka, soupira, de plus en plus inquiet.
« Serait-il malade ou amoureux ? En ce cas, je ne peux compter sur lui pour me seconder… Il faut en avoir le cœur net. »
Le hasard servit le ronin. Trois hommes parurent bientôt, marchant sur le chemin. Des hommes vigoureux, sans doute quelques aventuriers, des anciens soldats peut-être, en quête d’ouvrage ou d’un mauvais coup.
Tanaka défit prestement ses sabres, qu’il cacha dans un fourré. Puis il s’élança en direction des hommes, se faisant une mine défaite et criant :
-A moi, à moi, à l’aide !
Etonnés, les trois hommes s’arrêtèrent à sa vue. Tanaka se jeta à leurs pieds.
-Je vous en prie, aidez-moi !
D’une voix émue, il leur expliqua que son maître, un marchand, lui avait confié une bourse d’or et qu’un voleur venait de la lui prendre :
-Mon maître va me battre, me tuer sans doute ! Sauvez-moi ! Le voleur n’est pas loin, je viens de l’apercevoir au bord de la rivière…
Les trois hommes se regardèrent, alléchés. Ils pensaient moins à récupérer la bourse pour Tanaka qu’à la garder pour eux-mêmes.
-Une bourse pleine d’or, dis-tu ?
-Et le voleur est seul, tout près ?
-Exactement. Là ! Vous pouvez le voir…
Au loin, Makusi semblait toujours rêver près de l’eau. Les hommes s’élancèrent. L’un tenait en main une longue faucille, le second un bambou acéré et le dernier une chaîne.
Tanaka le ronin n’eut que le temps de récupérer ses deux sabres avant d’assister à la rencontre… Celle-ci fut très brève.
Makusi ne se tourna pourtant qu’au dernier instant. Sa lance eut un mouvement foudroyant et deux des assaillants s’écroulèrent ensemble.  Déjà Makusi saisissait au vol la chaîne tournoyante qui le visait et l’arrachait des mains du troisième homme.
Ce dernier ne demanda pas son reste, fit un grand bond en arrière, affolé, et plongea dans la rivière.
-Ho ! cria Tanaka
Makusi se tourna et leva tranquillement sa lance pour le saluer.
-Comment vas-tu ?
Tanaka s’approcha ; les deux compagnons se donnèrent l’accolade.
-J’ai besoin de toi, dit le ronin, et je suis heureux de te voir en pleine forme.
-Tu fais allusion à ces malfaiteurs ? Bah ! ça ne vaut même pas la peine d’en parler. Ils m’ont dérangé tandis que je rêvais à un poème que je voulais écrire.
-à un poème ?
-Pourquoi pas ? J’en rêve depuis ma plus tendre enfance. Les grands samouraï écrivent tous des poèmes.
Tanaka ne répondit pas, soulagé de son inquiétude.
Mais l’autre tout à coup s’exclama :
-Je comprends tout ! C’est toi qui m’as envoyé ces hommes pour voir si j’étais toujours digne de te suivre. Bravo ! A mon tour, ami : donne-moi la preuve que tu sauras tenir ta place au combat…
Une flamme joyeuse dansa dans les yeux de Tanaka.
-Si tu veux, cria-t-il. Regarde !
Avec une stupéfiante rapidité, le sabre long jaillit du fourreau et sembla fendre l’air à deux reprises, avant de retrouver sa place.
Makusi se pencha à terre pour y admirer deux grands papillons qui venaient d’être coupés en deux en plein vol par la lame effilée du ronin.
-Nous pouvons lutter côte à côte, dit-il seulement.
Et les deux hommes reprirent le chemin de la ville.
-J’aurai aussi besoin de Kimagona, déclara Tanaka. Sais-tu où il se trouve ?
-Oui, pas loin d’ici.
-Allons-y.
Kimagona n’était pas un guerrier mais un paysan, un bûcheron plutôt, doué d’une force physique peu commune et qui ne quittait jamais sa hache, même pour dormir ; il la mettait sous sa tête, se couchait sur le côté et posait sa main droite sur le manche…
Les deux ronins trouvèrent Kimagona en train de défricher un petit bois près d’un village, entouré à respect d’une foule moqueuse… et admirative. C’est que le bûcheron possédait une technique particulière pour abattre les arbres. D’habitude, on entaille profondément un côté au bas du tronc et on achève la besogne en entaillant le côté opposé ; l’arbre s’abattait du côté de l’entaille profonde, sans danger pour le bûcheron.
Kimagona, lui, ne se souciait pas de tels détails. Il attaquait le tronc à la base et ne s’arrêtait qu’au craquement annonçant la chute. Alors, au moment où l’arbre s’abattait sur lui, il l’empoignait à bras-le-corps et le  poussait sur le côté.
« Pas besoin d’un stratagème pour voir qu’il n’a pas changé, songea Tanaka. Vraiment, de tels muscles sont un don précieux des kami. »
Le bûcheron ne se fit pas prier, lui non plus, pour accompagner les ronins
-C’est fastidieux de couper les arbres, déclara-t-il, j’aime mieux l’aventure.
-Je crois que tu vas être servi, répliqua Tanaka, fort satisfait de ces paroles. Maintenant, si Hitoni veux se joindre à nous, le seigneur Bazachi n’aura plus rien à craindre de ses ennemis !
Lorsqu’il ne participait pas à une expédition guerrière, Hitoni habitait en ville une petite maison isolée. Il était fort difficile de le surprendre, car le terrain entourant son habitation, recouvert d’une épaisse couche de graviers, crissait sous le pas le plus léger. Ce détail caractérisait bien l’homme, fin et rusé.
-Je vous attendais, dit-il, avec un grand sourire, lorsqu’il vit arriver Tanaka, Mazuki et Kimagona.
Eventail-en-fer-japonaisOn but l’alcool de riz en silence, Hitoni agitait sans cette devant son visage un inséparable éventail. L’éventail de fer était en effet sa seule arme, une arme raffinée, particulièrement redoutable. Fixé sur une poignée comportant également un crochet sur la garde, l’éventail, fermé, servait de poignard et de matraque ; il pouvait aussi être lancé. Ouvert, il servait à parer et à dévier les coups de sabre ou de lance, aidé en cela par le crochet de fer(1).
-Tu nous attendais ? fit Tanaka.
-Oui, la nouvelle de la mort du seigneur Awazu est parvenue jusqu’à mon humble retraite et j’ai pensé que tu serais assez bête pour accepter la demande de protection de cet avare de Bazashi, qui te paiera d’un bol de riz, et encore, si tu le réclames très fort !
-Justement, répliqua Tanaka : nous ne nous contenterons pas d’un bol de riz. Si vous êtes d’accord avec moi, nous aiderons Bazashi, mais nous en profiterons aussi pour le débarrasser de son or, car l’homme est riche.
-Tu as raison, approuva Makusi, c’est pitié de savoir l’or inutile alors que d’autres en ont tant besoin.
Kimagona le bûcheron eut un grognement d’approbation, mais Hitoni pointa son éventail vers Tanaka :
-Parce que tu crois que le vieux Rat va laisser son or à portée de ta main ?
-Une fois sur place, répondit le ronin, nous trouverons bien la cachette, si cachette il y a… Etes-vous d’accord pour me suivre, oui ou non ??
Ils furent d’accord tous les trois.

1 Une telle arme (qui fut surtout employée par les policiers japonais chargés d’arrêter, sans leur faire de mal, des personnages importants) réunit les techniques du tessen-jutsu (art de l’éventail) et du jotte-jutsu (art des armes à crochet)

Le soir même, comme prévu les quatre hommes se présentèrent chez le seigneur Bazashi. Ce dernier les accueillit avec soulagement, car il savait que le clan des Awazu était déjà réuni presque au complet et qu’une attaque risquait de se produire dès la prochaine nuit… Tanaka était connu comme un maître du sabre, Makusi ne lui déplut pas avec sa lance, et la taille du bûcheron Kimagona l’impressionna fort. En revanche, l’éventail d’Hitoni lui parut bien petit, et son possesseur bien fragile.
-Et vous, seigneur, demanda Tanaka, de combien de bushi(1) disposez-vous ?
A dire vrai, la demeure-forteresse de Bazashi n’était protégée que par quelques gardes peu valeureux, car mal payés ; les domestiques ne semblaient guère plus courageux au premier abord, même si l’intendant essayait à grands cris de les galvaniser. Tanaka fit la grimace… il entreprit cependant d’organiser la défense, faisant barricader les ouvertures, prévoyant les meilleures places pour les archers sur les toits et les terrasses, vérifiant leurs armes par la même occasion.
Il visita donc entièrement la maison et ses dépendances, suivi pas à pas par le seigneur Bazashi.
Et c’est ainsi qu’il aperçut, au seuil de ses appartements, une jeune fille aux longs cheveux noirs, qui répondit à peine à son profond et respectueux salut.
-C’est Tokiwa, mon enfant, dit Bazashi en entraînant rapidement le ronin.
Pendant ce temps, Kimagona hissait comme en se jouant de lourdes pierres sur les fenêtres, au-dessus des portes d’entrée, et Hitoni furetait partout, remuant sans arrêt son éventail de fer.
A la tombée de la nuit, un espion envoyé par l’intendant revint, apportant des nouvelles fraîches de l’ennemi : les guerriers du clan Awazu semblaient se préparer pour une expédition. Ils revêtaient leurs armures de combat, leurs casques cornus, et certains leurs masques protecteurs(2).
Le seigneur Bazashi ne semblait pas trop à l’aise. Tanaka s’empressa d’envoyer des guetteurs aux endroits stratégiques, et Makusi lui-même, pour plus de sécurité, s’installa sur une terrasse d’où l’on dominait une bonne partie des alentours.
-As-tu une idée del’endroit où le vieux Rat cache son magot ? demanda Hitoni à voix basse à Tanaka.
-Non, pas encore
Eh bien, moi, j’en ai une, car je l’ai bien observé depuis notre arrivée.
-Nous en reparlerons, ami.
-J’y compte bien.
Sur sa terrasse, Makusi n’attendit pas longtemps. La nuit se peupla bientôt d’ombres inquiétantes, des torches brillèrent dans l’obscurité, éclairant une forte troupe de bushi ennemis… Sans la demeure encerclée du seigneur Bazashi, ce fut le branle-bas de combat.
Dehors, face à la porte principale, une silhouette se détacha des autres, celle d’un homme aux larges épaules, bardé de cuir et de fer.
L’homme cria d’une voix forte :
-Je suis le frère du seigneur Awazu, noble samouraï assassiné lâchement dans une embuscade ! Et je te défie, Bazashi ! Sors de ta forteresse et viens te battre !
-Je n’ai pas tué ton frère ! cria Bazashi d’une voix aiguë. Rentrez chez vous !
-Tu n’es qu’un lâche ! répliqua le frère d’Awazu.
A l’intérieur de la demeure, Tanaka, Makusi, Kimagona et Hitoni ne pur s’empêcher d’approuver, en leur for intérieur.
C’est alors que parut Tokiwa, la jeune fille, les cheveux dénoués tombant en flot épais sur ses épaules, les yeux étincelants, tenant en main le kaiden, la longue dague des femmes
-Où vas-tu ? s’interposa son père, effaré par cette apparition
-Relever le défi ! dit-elle.
-Retourne dans tes appartements !
Tanaka s’avança, le cœur soudain brûlant d’une chaleur inconnue :
-Laissez-moi y aller à votre place… dit-il à la jeune fille. Je vous en prie.
Elle le regarda, parut hésiter… Puis son fin visage s’adoucit. Elle acquiesça de la tête.
-Allez, dit-elle, soyez mon héros.
-J’arrive ! hurla Tanaka au frère d’Awazu. Rien ni personne, n’aurait pu le retenir. Il s’élança. Les serviteurs lui ouvrirent en hâte la porte barricadée.
Le guerrier ennemi attendait sans impatience apparente, tassé sur lui-même, tel un fauve guettant sa proie ; ses compagnons ne bougeaient pas non plus. Seuls, quelques porteurs de torches approchèrent afin d’éclairer le combat. Quand il fut face à son adversaire, Tanaka fit un léger salut, annonça à son tour son nom, l’endroit de sa naissance ; il se proclama samouraï, énuméra ses titres de noblesse.
A peine avait-il achevé sa dernière phrase, que brusquement le frère d’Awazu bondit vers lui. En même temps, à la vitesse de l’éclair, il dégainait son sabre long et, le faisant tournoyer, l’abattait sur la tête de son adversaire.
Tanaka ne se laissa pas surprendre. Il tourna sur lui-même pour éviter l’attaque puis frappa à son tour. Un furieux coup de revers écrasa la cuirasse de l’ennemi déséquilibré…
Kimagona, le bûcheron, poussa un cri de triomphe en voyant le frère d’Awazu tomber à terre.
Les assaillants, eux, hurlèrent de rage et s’élancèrent tous à la fois. Hitoni rugit en agitant son éventail. Heureusement, les gardes de Bazashi lancèrent leurs flèches,  ralentissant l’assaut.
Déjà, Kimagona, Makusi et Hitoni lui-même dévalaient de la terrasse afin de porter secours à Tanaka.
Celui-ci se défendait, bondissant, s’effaçant, jaillissant à nouveau, reculant encore. A la lueur des torches, ses sabres n’étaient que des éclairs zébrant l’espace.
L’arrivée de ses compagnons soulagea la pression qui s’exerçait sur lui. La lance de Makusi virevoltait joyeusement, cognant du manche et trouant de la pointe. La hache du colosse Kilagona faisait le vide. Et le seigneur Bazashi, malgré son épouvante, cloué sur place,  ne pouvait quitter des yeux l’éventail d’Hitoni, rapide comme un accessoire de magicien et terriblement efficace, découvrant à tous coups le défaut des cuirasses adverses pour s’y infiltrer, puis déviant comme en se jouant les plus furieux assauts, avant de retourner à nouveau à son ouvrage de mort dans les rangs ennemis…
Les quatre hommes n’étaient pas seuls. Tokiwa les avait suivis. Elle luttait aussi avec vaillance, sa longue dague à la main. Tanaka la surveillait sans qu’il y paraisse, prêt à lui porter secours.
Le clan des Awazu perdit vite pied, son chef abattu. Bientôt ils prirent la fuite.
Le seigneur Bazashi reprenait lentement ses esprits dans la grande salle d’apparat de sa demeure. Il songeait que le combat contre les Awazu ne faisait, hélas, que commencer, soudain, le petit Hitori entra :
-Ce n’était rien, dit-il
-Ah… répondit seulement le seigneur (car in ne savait pas à quoi le ronin faisait allusion).
Ce dernier s’expliqua, tandis qu’un serviteur lui versait un bol d’alcool de riz :
jardin-japonais-Mon compagnon Kimagona croyait avoir entendu du bruit vers le jardin intérieur.
Bazashi ne put réprimer un tressaillement violent.
-Rassurez-vous, dit Hitoni, ce n’était qu’une fausse alerte. L’ennemi est parti, bien parti, il ne reviendra pas de sitôt.
L’autre parut soulagé. « Cette fois, j’en suis sûr » pensa le ronin.
-Eh bien, bredouilla Bazashi en se levant, je vais me reposer.
Et il sortit. Aussitôt entrèrent Makusi, Kimagona et Tanaka.
-Tout est tranquille, dit ce dernier.
Hitoni leur fit signe d’approcher. Ils obéirent, s’accroupirent près de lui.
-Je sais où est l’or, murmura Hitoni à voix basse d’un air de triomphe : le vieux Rat l’a enterré dans son jardin intérieur. Déjà, hier soir, il m’avait bien semblé le voir inquiet en passant là-bas… Maintenant, cela ne fait plus aucune doute ; Bazashi vient de tomber dans le piège que je lui avais tendu.
-Le jardin est grand, fit Kimagona, il faudra creuser longtemps.
-Inutile, reprit Hitori, il te suffira de prendre dans tes petites mains une grosse jarre remplie d’eau. Tu en verseras partout ; là où elle s’enfoncera le plus vite en terre, là sera l’or. Car la terre remuée aime l’eau et désigne du même coup la cachette.
-Tu es vraiment très rusé, remarqua Makusi en riant.
-en effet, interrompit Tanaka, mais l’or restera où il est…
Lui ne riait pas, parlant d’une voix grave et ferme. Les autres le dévisagèrent avec un air de profonde stupéfaction
Mais…, commença Kimagona, c’est toi qui…
Makusi poussa un profond soupir.
-C’est bien lui qui…, dit Hitoni lentement, seulement il ne savait pas alors que le vieux Rat avait une fille !
-Et c’est pour ça…, s’étrangla Kimagona, indigné
-Amis, déclare Tanaka, je vous fais la promesse de vous dédommager, et le plus vite possible
On aurait dit que l’éventail de fer s’agitait plus que de coutume entre les doigts fins d’Hitori. Comme malgré lui, la main de Tanaka se porta vers la garde de son sabre long.
Mais Hitori posa son éventail à terre et tendis sa main nue vers celle de Tanaka ; un sourire éclairait son visage.
-Ne t’occupe pas de dédommagement, dit-il, ce sera notre cadeau de noces
-D’accord ! approuva aussitôt Makusi, avant d’ajouter : D’ailleurs, bientôt, nous n’aurons plus besoin d’argent ; je vais écrire mon poème, il parait qu’on peut vendre certains très chers
Kimagona le bûcheron grogna, afin de marquer son incrédulité quant à cette façon de faire fortune

1 Simples guerriers
2 Ces masques, appelés mempo ou membo, représentaient des visages de démons ou de vieillards.