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samedi 28 décembre 2013

Clochemerle Babylone


Elle tenait dans la main une coupe d’or, remplie d’abominations et des impuretés de sa prostitution. Sur son front était écrit, un nom, un mystère : Babylone la grande, la mère des impudiques et des abominations de la terre.


                                                                       Apocalypse

Deuxième partie 1-New York et Clochemerle

Le 23 octobre 1929 se produisit à New York l’effondrement du marché de la Bourse, qu’on devait nommer le krack de Wall Street. Juché orgueilleusement au sommet du crédit et d’une prospérité qui reposait sur la convention de faire circuler l’argent à toute allure, les U.S.A. s’aperçurent avec épouvante que si l’on arrêtait brutalement ce circuit forcé, les citoyens ne possédaient plus que du papier dévalué et restaient en présence de leurs dettes.
Toine Bezon, qui écrivait quelques années plus tôt des lettres enthousiastes sur l’Amérique, écrivait maintenant :
Les Américains sont en train de se casser la figure, faut voir ça ! Ils battent les records de ruine et de crevaison. Tous riches il y a un mois, et maintenant tous clochards, à ramasser les clopes dans la rue et à becqueter aux soupes populaires. Vous parlez d’une liquidation ! Les gens sautent par les fenêtres des gratte-ciel pour s’ouvrir le crâne sur le pavé. Faut se garer pour pas recevoir du suicidé sur la tête, moi je vous le dis, et bien regarder en l’air où on met les pieds. Elle est tout à vendre, l’Amérique, du haut en bas, en long et en large, avec ses collections, ses fourrures, ses diams et ses perlouzes, et personne pour acheter, vu qu’ils sont tous fauchés. On peut s’offrir une mignonne affamée pour le prix d’un gentil frichti, et pas de la daube de fille, tout ce qu’il y a de roulé, kif une poule d’Hollywood. Vaut mieux la saouler d’abord, parce que l’Américaine qu’est pas saoule, elle rend rien. Mais si tu la traites aux cocktails et au whisky, elle y met quand même du sien, en riant comme un dingo. Enfin quoi, c’est la panique. Ils ont plus le rond pour payer leurs frigidaires et leurs fords. Un bon job devient aussi rate à toucher que le gagnant du swepstake. D’un sens c’est marrant de voir tous ces fortiches sauter à pieds joints dans la mouise. Vous parlez de champions de la prospérité. Et quand même ça fait de la peine de les voir devenus cinoques, à tout bazarder au rabais. Vingt millions de chômeurs, ça vous dit rien ? D’accord que les gonzesses d’ici ont la fesse en or et qu’elles font surtout le racket de l’amour. Mais le mec d’Amérique, c’est pas le mauvais cheval. Hello, Harry ! tu lui fais, et tout de suite, c’est ton pote, il se cramponne pas aux dollars de sa poche, comme nous en France on se cramponne aux sous. L’argent il le fait rouler. Tu peux l’arrêter sur la route et monter dans sa bagnole, il te transporte à trois cents kilomètres pour te rendre service. Enfin, le vrai frangin. Il y a des frappes dans le nombre, qui s’excite facilement du browning. Mais les marlous d’ici, ils voient grand et s’attaquent directement aux banques. T’as pas à les craindre, t’as qu’à faire attention de pas rester dans les parages quand ils font cracher leurs mitraillettes sur les cops. (C’est comme ça qu’on appelle les flics.)
J’ai trouvé du boulot chez un boss de la cinquième rue, où habitent les milliardaires dans des palais, qui sont tous rois de quelque chose. Le mien avait planqué son fric avant la tornade, vu que le pognon faut bien qu’il aille quelque part quand il s’arrête de tourner. Il revient chez les gros, qui ont des coffres-forts pour l’abriter. Ça fait qu’on mange quand même du caviar, de la langouste et du tournedos. Je leur soigne la croustance et je les ai mis au champagne pour lutter contre l’épidémie de dépression, parce que les riches ont besoin d’avoir un bon moral et de pas se laisser abattre par la misère des autres. Et je me dis qu’il faut conserver des bien nourris pour l’avenir de la cuisine, vu que le miteux perd le goût, à force de manger n’importe quoi, et alors à quoi ça servirait d’être un chef français dans ce pays ? Je nourris deux ou trois familles en cachette, du produit de l’anse du panier. D’habitude, je le mettais dans ma poche, mais en ce moment t’as pas le cœur à penser à ton magot au milieu de cette mistoufle. Non, vous pouvez vous imaginer ce qu’elle est devenue l’Amérique. Voilà les Américains comme des pauvres cloches, qui trouvent plus d’embauche pour gagner leurs dollars, et rien devant eux pour le lendemain. L’Amérique, je peux pas mieux vous expliquer, on dirait la tour Eiffel qui vient de se coucher par terre, les pieds déracinés, la carcasse toute tordue et démilie. Essayez voir de la remettre debout !
J’ai écrit à Brodequin de m’envoyer trois pièces de son meilleur. J’ai donné au patron l’idée d’en boire, vu que je peux pas me passer de mon Clochemerle, et surtout dans la tristesse à surmonter. Mais vous en faites pas pour moi. Au milieu de cette déroute, je reste le petit roi. C’est le bon du métier de cuisinier qu’on est toujours servi le premier en nourriture et en boisson. Comme les singes sont pas connaisseurs, je peux m’offrir les meilleurs morceaux et choisir les bonnes bouteilles. Je viens de reprendre trois kilos. Il faut dire que, tout le temps devant le fourneau, je mangeais plus guère. Ça m’a redonné de l’appétit de les voir tous transformés en mendigots. Et on m’a fait comprendre que les riches ont besoin qu’il y ait des pauvres, pour bien sentir qu’ils sont riches. Je m’étais jamais si bien rendu compte. Ni que ça pose d’être gras quand les autres sont maigres. Il y a déjà cinq filles qui m’ont offert le mariage, et des chouettes, et pas besoin de leur courir après. Mais d’épouser l’étrangère, ça me fait reculer. Et principalement l’Anglo-Saxonne qui prend l’homme pour un esclave, à faire la vaisselle, porter les paquets, encaisser la mauvaise humeur et la considérer comme une statue en chocolat.
Ah, vous pouvez croire que j’en aurai plus tard à vous raconter sur l’Amérique, et que j’aurai ben tout vu dans ce sacré pays ! Si c’était pas d’y ramasser l’argent qui me retient... dites à l’Adèle que j’ai essayé sa recette de poulet à la crème, qui et différente de la mienne. La sienne donne plus de fondant et de moelleux dans la bouche, c’est bien vrai. Ça vient du lié de la sauce. Et je vous dis pour finir, vous avez la bonne planque d’être Français et vignerons de Clochemerle. C’est pas le moment de venir traîner ses grolles du côté de Brodway.

                                                                       Toine Bezon.

*

En 1918 on sortait d’une grande purge, d’une horrible saignée et d’une longue pénitence, et tout repartait. Les dévastations de la guerre, en détruisant les superstructures du monde, avaient ouvert d’immenses chantiers, où les matériaux les plus divers trouvaient leur emploi par milliers de tonnes. Les capitaux s’investissaient massivement. Dommages et indemnités de guerre faisaient jaillir des pactoles d’où, en se penchant, les entreprenants, les audacieux et les forts en affaires retiraient les pépites des nouvelles fortunes. La vieille Europe, en pansant ses plaies, en alignant au cordeau ses cimetières de héros, en rebâtissant ses villes détruites, avait entamé une ère de prospérité, étourdissante après les années de massacres, et rien ne donnait à penser que cette prospérité dût avoir un terme.
On jetait les bases du monde futur, avec la conviction qu’on ne reverrait jamais la guerre, aventure dont on venait de mesurer la stupidité, puisqu’elle ne se soldait par rien d’absolument décisif. Le mot qui tenait lieu de consigne générale c’était vivre, vivre intensément, joyeusement, dans une frénésie de résurrection et d’oubli. Ce mot avait pour corollaire jouir. Plus de deuils, d’exploits militaires et de prêches patriotiques, dont on avait par-dessus la tête. Chacun reprenait sa place dans la paix. Les victimes étaient indemnisées par des pensions, mal indemnisées sans doute, mais on ne peut faire aux victimes le sort des veinards, vérité de tous les temps, que tout le monde est à même de comprendre. Les malchanceux trouvaient une compensation dans les monuments aux morts qu’on élevait partout, et nul ne contestait aux parents des disparus la faveur honorifique de figurer au premier rang dans les cérémonies commémoratives. Les Anciens Combattants s’étaient formés en associations qui se promettaient de rappeler ce que Clémenceau avait dit des défenseurs de la patrie : « Ils ont des droits sur nous. » Fière de sa victoire, la France, qui avait commandé en chef la coalition, élevait partout la voix dans les conseils internationaux. Pour la République, elle venait de signer un des exploits les plus glorieux, les plus légendaires de notre histoire. L’honneur en rejaillissait sur chaque électeur français, jusqu’au fond des campagnes.
C’est dans la première période d’après-guerre, comprise entre 1919 et 1929, que s’inscrivent les événements que la presse de 1923 avait nommés « les scandales de Clochemerle ». Le recul permet d’y voir les séquelles de l’époque 1900 qui, avec l’affaire Dreyfus, le « combisme » et quelques scandales retentissants avaient alors orienté les esprits vers des doctrines de rassemblement, soit à droite, soit à gauche. Les doctrines offrent aux citoyens la facilité de penser par consignes de clan, ce qui leur épargne d’avoir à penser beaucoup, à se former un jugement personnel à travers des faits embrouillés par les servants de vérités contraires, lesquels sont rarement désintéressés. En 1923 Clochemerle se trouvait pris entre les mœurs anciennes, dont l’emprise était encore forte, et le départ des mœurs nouvelles imposées par le machinisme grandissant. On peut dire que ces fameux scandales rassortissaient au passé, un passé dont l’armature était en train de craquer, mais les gens  ne s’en rendaient pas compte encore. (il est vrai que toute la société de 1923, emportée dans un courant d’agitations et de plaisirs, tâtonnait pareillement.) C’est pourquoi, laissant de côté des événements purement épisodiques, il importe de juger dans son ensemble une période qui a marqué le passage d’un monde à un autre, car il est maintenant prouvé que la guerre de 1914 a donné le signal de transformations profondes, sur tous les plans et dans tous les domaines.
C’est donc de la chronique d’un petit milieu rural en pleine évolution qu’il s’agit dans ces pages. Elles ne relèvent que de la petite histoire, mais la grande s’y alimente. Il faut puiser aux sources les plus diverses pour s’élever à la synthèse de l’histoire écrite et enseignée, qu’on revêt des apparences d’une morale éducative, le respect des ancêtres et des parents interdisant qu’il en soit autrement. Quelques mensonges sont parfois nécessaires pour dresser une belle imagerie de héros de Plutarque, dont les gestes et les paroles flattent les orgueils nationaux et confèrent aux patries une valeur incomparable. On pense que l’historique de Clochemerle, entre les années 1919 et 1936, présente bien un réel intérêt documentaire. On avait eu l’intention première de le pousser jusqu’en 1939, considérant que la période de l’entre-deux guerres forme un bloc d’un seul tenant. Mais fin 1936, il devait se passer, dans notre coin de Beaujolais un fait nouveau, d’une telle porté pour l’avenir qu’il mérite une étude à part. Au sortir de cette étude, on verra Clochemerle occuper une place de premier plan dans les événements qui furent à l’échelle mondiale. Le scrupule interdit à l’historien de traiter légèrement une matière aussi foisonnante. Force lui est de prendre ses distances.
Des années 1919 à 1929, on ne pouvait dire qu’elle avait été la plus belle, la plus encourageante, la plus féconde, dans la tranquillité retrouvée et les libertés reconquises. Un prodigieux essor paraissait s’annoncer, dont l’Amérique prenait la tête. Elle prônait les hauts salaires et la consommation à outrance. Dépenser beaucoup, c’était le nouveau secret de la richesse. Si les gains ne suffisaient pas, on ne devait pas hésiter à s’endetter. Le crédit était là pour procurer immédiatement aux gens ce qu’ils n’auraient pu obtenir sans de longues années d’efforts et d’économies. Produire et détruire, tels étaient les mots-clefs de ce système audacieux. Il avait duré dix ans.
Alors arriva le krack de 1929, surtout connu à Clochemerle par les lettres de Toine Bezon, qui en était sur place le témoin. Les Clochemerlins furent naturellement portés à dire :
-C’est pas volé pour ces gars-là, qui se croient toujours plus malins que les autres !
Certes on admirait les Américains. Ils nous avaient étonnés par leur façon large de faire la guerre, le luxe de leurs équipements, la profusion de leur matériel. Mais on leur gardait une dent, peut-être pour les avoir trop aimés. Leur Wilson, ce messie puritain et pédagogue avait refusé la rive gauche du Rhin, réclamée par nos militaires. En compensation, ils nous avaient offert des garanties qui n’avaient pas été ratifiées0 et Washington réclamait aigrement le remboursement des dettes de guerre, alors que l’Allemagne ne versait pas les sommes sur lesquelles nous comptions pour rembourser les Américains. Des chamailles procédurières venaient se greffer sur une question que la France, avec ses quinze cent mille morts, jugeait assez sordide.
On en avait maintes fois discuté chez Torbayon, où les conversations prenaient un tour politique, économique et social. La contradiction y fleurissait comme dans toute discussion française, contradiction qu’on poussait aux dernières limites, et en gueulant, cré bon Dieu !
-Tu oublies qu’ils sont venus à notre secours, les Américains, et c’est pas rien. Ils seraient resté tranquillement chez eux, qu’est-ce qu’ils risquaient ? Et peut-être qu’on perdait la guerre.
-T’oublies le torpillage du Lusitania. C’est de là qu’ils sont partis pour mobiliser contre l’Allemagne.
-C’était un paquebot anglais, le Lusitania. Qu’est-ce que ça pouvait leur faire ?
-Il y avait cent vingt-quatre Américains à bord.
-On ne déclare pas la guerre pour cent vingt-quatre bonshommes. On se les fait rembourser. Ça vaut mieux que d’en faire tuer cent cinquante mille pour les venger.
-Ils avaient peur que ce soient les Allemands qui gagnent.
-Et alors ?
Ça menaçait l’équilibre européen et le commerce mondial. C’est tous les Anglo-Saxons qui étaient visés, faut pas se tromper !
-Sans compter que les Anglais voulaient démolir la marine allemande !
Ces discussions s’éternisaient sans apporter de grandes clartés. Chacun restait sur ses positions, quitte à en changer le lendemain. Tant il est difficile aux contemporains de discerner les véritables mobiles de l’histoire. Il faut laisser cette tâche aux historiens de l’avenir, qui procéderont par simplifications. C’était l’avis de Samothrace.
-On trouve dans l’histoire tout ce qu’on veut, disait-il.
-Et principalement ce qu’on y met ! ajoutait Mouraille.

De même que les vagues de chaleur et de froid nous arrivent par-dessus l’océan, de même la vague déflationniste, partie d’Amérique, allait frapper l’Europe. Elle prit son temps, près de deux ans. Puis les affaires ralentirent, les faillites se multiplièrent et les usines débauchèrent. Clochemerle s’aperçut avec angoisse que son vin, son fameux vin, se vendait mal, à des prix qui n’étaient plus rémunérateurs.
Alors, au mythe de la prospérité qui avait duré dix ans, succéda un mythe nouveau, la crise, qui allait durer dix ans (mais personne ne le savait).  C’était une chose inexplicable qu’il y eût d’un côté excédent de nourritures, de boissons, de vêtements, d’automobiles, et de l’autre des foules humaines qui, manquant précisément de nourriture, de boissons, de costumes, d’automobiles, de postes radio, de frigidaires, de baignoires, n’avaient pas les moyens de se les offrir. On brûlait du blé, on jetait du café à la mer, on détruisait les plantations de caoutchouc, on arrachait la vigne en certains endroits. Le coton, la soie, le fer, l’étain, la bauxite, le plomb, tout baissait.
-Allez voir y comprendre quelque chose !
-Vous me direz pas que c’est pas fait exprès, tout ça ?
-On veut affamer les petits
-Et faire baisser les salaires.
-C’est la misère qui vient !

*

Ignorant le reste du monde, les Clochemerlins ne désiraient qu’une chose, vendre leur vin, et le vendre un bon prix. Etait-ce une exigence démesurée ? Il fallait aller voir de près ce qu’en disaient les gros messieurs, ceux qui gouvernent. N’étant pas au pouvoir, les partis d’opposition promettaient ce qu’on voulait. Autant dire qu’ils débitaient la lune par tranches, sans y rien risquer. La théorie socialiste, fondée sur le partage des biens, séduisait beaucoup les Clochemerlins. Non qu’ils fussent disposés à partager ce qu’ils possédaient. Ils espéraient au contraire recevoir davantage, lors du grand partage justicier qui retirerait à ceux qui possédaient plus qu’eux. Ainsi quelques propriétaires citadins, qu’on ne voyait qu’aux vacances, tiraient un revenu du vignoble, sans prendre la peine de se pencher jusqu’au sol. Il paraissait normal de déposséder ces gens-là. « La terre à celui qui la travaille. » C’était une mesure saine, qui redonnerait courage aux campagnes.

Le sénateur Piéchut se souvint opportunément que son parti s’intitulait aussi socialiste. Il pouvait donc promettre comme les autres, et laisser entendre que certains prélèvements, en vue de certaines redistributions, ne seraient pas pour lui déplaire. Mais cela ne présentait aucun caractère d’urgence. Evolutionniste, il assurait que les choses se font d’elles-mêmes au bon moment, que le fruit se détache naturellement quand il est mûr. Les radicaux avaient assez prouvé leur capacité de vigilance et qu’ils savaient assurer le triomphe d’une noble justice humanitaire. Deux des leurs, fermes et désintéressés, avaient fortement marqué de leur action le début du siècle : Waldeck-Rousseau et Combes. Le premier, en soutenant le jeune mouvement syndicaliste, organe de défense des travailleurs. Le second, en faisant aboutir la loi de Séparation, qui libérait l’Etat de la tutelle de l’Eglise, dont les suppôts forcenés utilisaient l’influence à des fins qui n’avaient rien de spirituel. Enfin n’était-ce pas Caillaux, un grand bourgeois qui avait fait voter l’impôt sur le revenu, première étape décisive du collectivisme ?
Vous voyez bien, mes amis, qu’il ne faut pas confondre l’agitation avec l’action. Les grandes mesures ne se décident pas à la légère, elles ne se prennent pas dans le désordre et la confusion. Je peux bien vous le dire à vous, qui êtes tous propriétaires : il ne faut pas toucher à la propriété qu’avec une grande prudence, car dans cette voie, on irait vite aux abus. Sans doute une partie de notre programme n’attend que l’occasion d’être mise en œuvre. Reposez-vous sur les hommes que vous avez choisis, qui veillent pour vous, qui guettent l’instant de vous obtenir les satisfactions qui vous sont bien dues, à vous vignerons, dont la tâche est associée au renom de la France à travers le monde. Car  s’il est une primauté qu’on ne songe pas à nous disputer, c’est bien celle que nous devons à la gloire et à la qualité de nos vins.
Vive le Beaujolais, mes amis !
-Bravo, Piéchut !
-Et les lois de protection ?
-J’y pense, mes amis. L’idée fait son chemin.
Ainsi le sénateur s’assurait-il un nouveau mandat de confiance que ses compatriotes ne demandaient qu’à lui accorder. Piéchut était un personnage connu à Paris, qui avait ses entrées dans les ministères, et la camaraderie de la Chambre lui permettait de glisser utilement une recommandation. On pouvait avoir besoin de lui.

Mais la jalousie veillait en la personne de Jules Laroudelle. Celui-ci était le second à Clochemerle, rang où il étouffait de rage, accusant Piéchut de lui avoir barré tout avenir politique. C’est dans une période troublée que s’offrent les plus grandes chances d’avoir la peau d’un adversaire. Laroudelle se jeta furieusement dans l’opposition.
Un parti venait justement de se fonder, le P.O.F. (Parti de l’Ordre Français). Un colonel d’état-major avait pris la tête de ce mouvement, qui allait bénéficier grâce à lui de la discipline et de l’organisation militaires, si nécessaires pour « remettre de l’ordre dans la maison ». Puisque le pouvoir civil, lâche et corrompu, sombrait dans la plus basse démagogie.
Parti au-dessus des partis, le P.O.F. faisait de la politique sans en faire, flattait le peuple et les classes moyennes, défendait le capital et le prolétariat sans les opposer, soutenait l’Eglise sans inquiéter la libre pensée, se rangeait aux côtés de l’Armée sans lui être inféodé, soutenant le régime (dont il acceptait discrètement des subsides) tout en rassemblant des forces capables de faire le coup d’Etat, si le coup d’Etat devenait la seule planche de salut. Ce programme très souple donnait satisfaction à un nombre important d’adeptes, qui se recrutaient parmi les « éléments sains du pays ». Ces derniers ne craignaient pas, mélangeant tous les systèmes, de s’attaquer au grand problème de la justice économique et sociale, qui constituait le grand débat de l’heure. Chacun y apportait des solutions péremptoires. Et d’abord, chasser la racaille qui encombrait les alentours du pouvoir pour lui substituer d’honnêtes gens – dont ils étaient eux, bien entendu.
L’inconvénient des anciens partis politiques, c’est que leur doctrine vieillit. Chose non moins grave : leurs cadres étant au complet, tous les postes y sont occupés et sauvagement défendus. Outre son apport d’idées neuves, un jeune parti a besoin de recruter une armature. Il peut donc offrir immédiatement, soit des places, soit des chances d’avancement qu’on chercherait vainement ailleurs. Dès qu’il fut prouvé que le P.O.F. disposait de solides moyens financiers, Laroudelle fut des premiers à s’inscrire.
Il lui devint possible de grouper les ennemis de Piéchut, ennemis de son succès, de sa bonhomie finaude, de sa fortune, de son alliance par le mariage de sa fille avec d’arrogants hobereaux qui vivaient dans un château ancien, lequel avait l’insolence de prélever sur le vignoble le tracé d’une belle allée cavalière et de montrer, devant ses grilles ouvragées, un large rond-point qui servait autrefois à la manœuvre des carrosses.
Bientôt Clochemerle eut son comité P.O.F., présidé par Laroudelle. Fanions et emblèmes furent distribués. Le fameux «Citoyen, on vous trompe » commença de retentir. On parla ouvertement des « vieux combinards » qui trahissaient les grands principes républicains. Des mots d’ordre circulèrent, des slogans de combat couvrirent les murs.
Piéchut faisant semblant de ne rien voir, de ne rien entendre, et, comme toujours, attendant son heure.

*

Les cours du vin commencèrent à baisser en 1932, comme si la France se retenait de boire – et c’était vrai que les cafés et restaurants faisaient moins d’affaires. Les années suivantes virent la dégringolade s’accentuer. On travaillait toujours autant et l’on gagnait à peine de quoi se suffire. Pourtant il ne pouvait être question de rien changer aux nouvelles habitudes de vie, ni de toucher à des besoins qui n’intervenaient pas autrefois dans les budgets. Revenir en arrière, ce n’était pas possible, alors que le progrès, magnifiquement outillé, jetait sur le marché une masse accrue de produits de consommation.
On ne riait plus maintenant du krack américain de 1929. Le signal de la crise était parti de là-bas, du pays des énormes fortunes et des milliardaires de légende. On commençait à comprendre que désormais le monde entier communiquait, que les continents étaient solidaires dans la grande aventure humaine, qu’ils ne pouvaient plus courir séparément, à des stades différents de la civilisation. C’était quand même invraisemblable, alors qu’on avait tout pour être heureux, cette brusque contrainte qui accablait les hommes, leur imposant de vivre au ralenti , chichement, sans perspectives de joie pour leur égayer le cœur. La marche ascendante de l’humanité était ralentie pour des raisons obscures qui entravaient la répartition des richesses amassées.
Joannès Migon, le réformateur extrémiste, avait la partie belle pour annoncer la fin du capitalisme, incapable de maintenir son emprise sans plonger les travailleurs dans un état de semi-esclavage, sans les acculer périodiquement à la misère pour compenser les pertes de ses industries, la chute de ses valeurs de Bourse et le ralentissement des échanges. Il n’y avait selon lui de salut et d’avenir que dans un collectivisme d’Etat.
-Tout le monde aura assez, disait-il. Personne n’aura trop.
-Assez, c’est assez, bien sûr ! disaient les Clochemerlins. Mais un peu plus, ça ne fait pas de mal.
Puis, réfléchissant :
-Avec ton système, observaient-ils, on n’aura plus rien du tout, à nous ?
-Pas besoin, puisque vous ne manquerez de rien. L’Etat vous fournira l’instruction, le travail, le costume, la nourriture, le logement, l’hôpital et la retraite.
-Bien sûr... Mais rien du tout, à nous, ça change ! Et qui c’est qui distribuera tout ça ?
-Des organismes d’Etat.
-Et qui c’est qui contrôlera ?
-D’autres organismes d’Etat.
-Ça en fait beaucoup, de tes organismes... Tu ne veux pas dire des fonctionnaires, par hasard ?
-Vous serez vous-mêmes des fonctionnaires.
-Des fonctionnaires de la vigne ? Tu veux rigoler ?
-Comprenez donc, disait le fils Migon, qu’il s’agit d’une économie scientifique, la seule capable de faire régner une grande justice universelle en procurant à chacun sa part vitale.
Les Clochemerlins hochaient la tête. « Scientifique », ça les effrayait. Ils n’avaient jamais vécu scientifiquement sur leur montagne.
-Ta justice universelle, demandaient-ils encore, elle sera la même pour tout le monde ?
-Bien entendu, affirmait Migon. Les Noirs et les Jaunes ont les mêmes droits à la vie que les Blancs.
Là, les Clochemerlins cessaient de suivre.
-Les noirs et les Blancs, disaient-ils, on s’en fout ! On te parle des vignerons du Beaujolais.
-Alors, criait Migon, vous ne voulez rien faire pour les autres ?
Les Clochemerlins le regardaient, étonnés. On a décidément de la peine à se comprendre, même entre Français.
-On te fera observer, disaient-ils, que la discussion n’est pas partie de l’idée de faire quelque chose pour les autres. Elle est partie de l’idée qu’on fasse quelque chose pour nous.
Il y eut néanmoins des Clochemerlins pour adhérer au système de Joannès Migon et se déclarer collectivistes convaincus (tout en étant persuadés qu’ils resteraient propriétaires de leurs vignes. Qui donc aurait pu les cultiver à leur place ?). Table rase du passé, c’était dit ! Quand les choses vont mal, on ne peut que les faire aller mieux en bouleversant l’ordre ancien. Cela faisait un troisième parti politique. Comme on dit, Clochemerle bougeait.

*

La France également.
Quelques scandales précurseurs avaient donné l’alarme, l’affaire Oustric et l’affaire Hanau, par exemple. Des Clochemerlins, visités à domicile par les démarcheurs, y risquèrent leurs économies, appâtés par les intérêts fabuleux qu’on leur offrait. Ils y laissèrent des plumes. Plus tard, en plein marasme économique, éclata le scandale Stavisky. Un notoire  repris de justice, d’origine étrangère, qui bénéficiait de hautes protections, avait réussi à se camoufler en financier. On le vit régner dans les milieux d’affaires, distribuant l’argent à une séquelle de louangeurs, d’histrions et de complices qui composaient sa société ordinaire. On le vit même en compagnie d’un préfet de police, enchanté de sa bonne mine et de son charme slave. Il se tira finalement une balle dans la tête, seule façon qu’il eût de faire face à sa dernière échéance. (Imitant en cela le Suédois Ivar  Kreuger, roi des allumettes, qui avait prêté de l’argent à Raymond Poincaré.) Une panique s’empara de Paris. C’était à qui n’aurait ni connu ni fréquenté Stavisky. Un avocat sauta dans la Seine en plein après-midi. Voulait-il se rafraîchir la conscience ?
Un magistrat voulut, lui, soulager la sienne. Il l’avait annoncé et, appelé par un coup de téléphone au dernier moment, prit un train pour Dijon. On devait retrouver son corps mutilé sur une voie ferrée. Suicide, disaient les uns. Assassinat, disaient les autres. Et même assassinat commandé, organisé par des hommes de main, probablement des policiers, agissant pour le compte d’une mafia politique. La passion s’en mêlait, faussant les éléments d’appréciations qui auraient permis au public de se faire une opinion. Il est vrai que beaucoup de Français, rejetant toute recherche d’un jugement fondé, désiraient surtout des raisons de se faire une conviction véhémente.
On se mit à crier « Au voleur ! ». Et ce fut la nuit confuse et sanglante du 6 février, qui vit une bizarre émeute sans objet. Des manifestants de toute appartenance, servants d’idéologies contraires, finirent par souder leurs masses et marcher sur la Chambre par le pont de la Concorde. Débordé, se voyant sur le point d’être piétiné ou jeté à l’eau, le service d’ordre tira. Il y eut des morts, des blessés, des pavés rouges. Le chef du gouvernement fut désigné comme fusilleur. Epouvanté, traqué, un ministre de l’Intérieur se hâta de disparaître. Pour apaiser les esprits, on fit appel au sourire de « Gastounet », ancien président de la République, le charmant homme de Tournefeuille. Et pour la première fois un vit jouer un rôle politique, surtout de présence, à un vieux maréchal qu’on était allé tirer de sa retraite. On ne pensait pas, à près de quatre-vingts ans, qu’il entamât une seconde carrière, qui n’aurait pas moins de retentissement que la première. Peut-être fut-il à retardement, une des victimes du 6 février, non la moindre. Mais le destin le tenait encore en réserve, beau vieillard silencieux, sarcastique, au port noble, pour une catastrophe d’une autre ampleur que celle qui avait illuminé de coups de feu la nuit fatale de la place de la Concorde.
Cependant les ministères se succédaient sans apporter de grands changements à la situation. L’économie ne repartait pas. On gagna tant bien que mal 1936. Les socialistes prirent le pouvoir. Leur gouvernement vota les congés payés. Cette mesure ne touchait pas les Clochemerlins. Elle avait pourtant, d’après Mouraille, une grande portée.
-C’est dit-il, la réparation tardive d’une monstrueuse injustice. Songez que jusqu’ici les travailleurs n’avaient pas droit aux vacances. Des millions d’êtres ont vécu en véritables bêtes de somme. Et voici qu’un nouveau tyran menace d’abrutir tout une classe sociale : la machine.
-Comment cela, docteur ?
-Le travail à la chaîne, qui est répétition à l’infini d’une tâche parcellaire, finit par dégrader le travailleur. Il le prive de la satisfaction qu’éprouvait l’artisan à voir l’objet fabriqué prendre forme sous ses doigts. Oui la machine fait de lui un esclave.
-ne dit-on pas au contraire qu’elle doit libérer l’homme de servitudes qu’il assumait corporellement ?
-C’est peut-être vrai pour l’homme qui est un profiteur de la machine, c’est faux pour celui qui en est le servant. Au stade actuel, le nombre des assujettis est probablement plus grand que celui des bénéficiaires. Si bien que les consciences sont broyées en masse par des engrenages d’acier.
-Si l’autre moitié des consciences se trouve libérée, ce n’est déjà pas si mal.
-L’est-elle ? Les machines nous imposent, et nous imposeront de plus en plus un rythme de vie dont on ne peut modérer l’accélération. Cette accélération, l’estimez-vous compatible avec l’usage en profondeur de la pensée ?
-Oh, dit amèrement Samothrace, l’usage en profondeur de la pensée !... On a donné l’instruction au gens, et ils n’achètent  aucun de mes livres.
-Mon cher, dit Mouraille, ou l’homme avec toutes ses machines restera ce qu’il est, c’est-à-dire un pauvre imbécile qui se demande ce qu’il fait, ici-bas, ou, franchissant d’un bond la stratosphère intellectuelle, il accédera à la pleine connaissance de la vérité et la totale domination des forces. La question se pose sous cette forme : L’Homme sera-t-il Dieu ? Vous sentez-vous capable de répondre ?
-Les  poètes, dit fièrement Samothrace, sont déjà des dieux.
-Je vous l’accorde. Mais ce n’est pas une réponse à ma question.
-Tafardel entrait à ce moment. Ils lui demandèrent son avis.
-L’Homme sera Dieu ! répondit l’instituteur sans hésiter. Et peut-être avant longtemps.
-Vous ne trouvez pas, insista Mouraille, qu’il existe encore une terrible distance entre l’humain et le divin ? J’emploie le mot divin pour bien me faire comprendre.
-La Science saura franchir cette distance, affirma Tafardel. La Science peut tout.
On n’attendait plus que l’abbé Patard pour entamer la belote. Il arriva et fut mis au courant de la discussion.
-Ecoutez, dit le curé de Clochemerle, je suis ici pour me détendre et oublier mon métier. Alors qu’on ne me parle pas miracle, théologie et tout le bazar. Si Dieu veut que l’homme cesse d’être un imbécile, assurément il le peut. Mais je ne suis pas au courant de ses intentions. Croyez-vous tellement à vos drogues, docteur ?
-Couci-couça... dit Mouraille.
-Mais vous ne cessez pas de les prescrire. Moi aussi, je prescris les miennes. A vous les cataplasmes et les lavements. A moi la prière et les sacrements. Pour le reste, dites-vous bien que le péché originel, c’est la con...ie humaine indélébile. Nous n’en sortirons pas...Alors, on la fait cette belote ?


*

Circonstance aggravante : la nature s’en mêla, ajoutant ses rigueurs aux difficultés des hommes, qui ne savaient décidément que gâcher leurs affaires. Deux saisons, coup sur coup, furent désastreuses. On vit s’éterniser le mauvais temps, le maudit temps noir, ruisselant de pluies mornes qui rejaillissaient en poussière d’eau. A travers cette grande pisserie funèbre qui reprenait jour après jour, et la nuit faisait roter les cheneaux engorgés, on ne croisait que catarrheux, fantômes et enterrements. Les gens grelottaient d’humidité sous des capuchons, en fuyant les averses obliques et transperçantes.
L’hiver est une saison qu’habituellement on attend de pied ferme à Clochemerle, et le marc du pays, aussi indispensable que la vodka russe et le schnaps nordique, donne aux Clochemerlins le complément de chaleur qui leur permet de tenir tête aux frimas. S’il fait bien sec sous un ciel clair, si le pied mord sut un sol craquant, on se rit des bises tranchantes qui vont mordre à vif sous les jupes, en plein dans le chaud des femmes, et font aux hommes des têtes de homards ébouillantés.
-Faut ben que les saisons se fassent !
-Rude hiver, bel été !
Mais ce furent des hivers pourris, sans même la pointe de gel désinfectant qui tue les insectes nuisibles, sans la bonne couche de neige qui recouvre la terre endormie et la féconde. D’abominables sournoiseries de saisons. Des hivers « infectieux » comme disait Mouraille, de sinistres hivers à crevaisons, qui coupaient la respiration aux vieux et les tordaient en quelques jours, qui frappaient les plus vigoureux de sciatiques, de lumbagos, de raclements et de quintes à s’arracher la poitrine – enfin des ignominies d’hivers calamiteux, sans jamais une éclaircie bleue ni un rayon de soleil en coup de clairon.
-Saloperie de saloperie ! disaient les hommes en buvant tristement à l’estaminet, où ils passaient des heures à discutailler.
-C’est la grippe à fièvre et à coliques qu’on attrape de ce temps-là ! geignaient les femmes, le nez tout coulant de goménol, le ventre ceinturé de flanelle, qui puaient le révulsif et venaient encore à la pharmacie se munir d’ouates et de sirops pour les enfants. Et le Zéphanal, qui fondait à force dans les rectums, opposait à la malaria ses émolliences antibiotiques (bien que le terme ne fût pas encore à la mode).
On ne s’était méfié de rien. La saison commença comme toujours par le dépouillement plaintif des arbres, qui avaient passé du vieil or à la rouille. Ils emplissaient les vallons de leurs gémissements, tandis qu’ils jonchaient le sol de feuilles mortes, qu’arrachaient les bourrasques à leurs branches dépiautées. C’est lorsque surgit une armada de nuages rasants, au ventre lourd, qui se traînaient dans le ciel comme des péniches chargées à ras bord. Cela buta dans les monts, y éclata en bruines molles qui, descendant des hauteurs, vinrent cerner Clochemerle de leurs masses suffocantes. Et le déluge suivit, de pluie fine, lancinante, qui ne laissait d’issue ni aux regards ni aux âmes. On dut se rendre à la messe de minuit sous des parapluies. La cloche de l’église lançait dans le noir des sons si étouffés, si cotonneux, qu’on pensait à la cloche d’un morutier perdu dans les brumes du Groenland.
Hivers malades et cafardeux, hivers de sombres présages et de parlotes malfaisantes où s’exhalait la bile des êtres mécontents et repliés sur eux-mêmes. L’intarissable dégoulinement finissait par envahir les greniers, imprégner les murs, s’insinuer en rigoles dans les caves. Il roulait les cailloux, ravinait les jardins, sapait les soutènements, minait les sous-sols, menaçant d’entraîner Clochemerle en glissade le long de sa pente. Et ça pourrissait les racines de la vigne, qui sortirait toute affadie de cette eau.
La phylloxéra des idées noires s’attaquait aux cervelles, donnant aux Clochemerlins des mines à faire pitié. Tout leur manquait de ce qu’ils aimaient : la grande transparence sonore de l’atmosphère, les panaches de fumées des autres villages qui sont comme des signaux qui se font entre elles les agglomérations, le miroitement lointain de la plaine de Saône, où jouent d’ordinaire les couleurs pâles du givre sur le fond ocre de l’humus et le brun des taillis dépouillés, la bonne chaleur de réaction qui envahit le corps, après une marche dans un air si vif qu’on croirait respirer du menthol. Et, après le froid piquant du dehors, l’haleine chaude et ronronnante d’un intérieur qui sent le café sur le feu, les nourritures qui mijotent, avec le va-et-vient feutré de la femme qui veille à tout dans la maison.
Ce Clochemerle délavé et blême, ce Clochemerle au court-bouillon ne sentait même plus la campagne à vin. Ça retirait aux gens l’envie d’aller faire un tour en auto. Entre Lyon et Châlon, ce n’étaient que flaques, inondations, sépia et jus de chique, qui recouvraient les routes et noyaient les horizons.
-Quelle époque ! soupirait Samothrace qui, bravant la pluie, venait presque chaque jour à l’hôtel Torbayon contempler la belle Flora, dont il admirait l’énigmatique nonchaloir et les formes hardies, si consolantes dans ce déluge.
-Il n’y a pas d’époque ! ripostait Mouraille.
-Comment, il n’y a pas d’époque ?
-Je veux dire que les êtres ont toujours vécu de la même façon. Pour leurs passions et leurs besoins. Avec une somme d’embêtements à peu près équivalente. Pensez à l’homme du Moyen Age que vous auriez été. On nous est accordé plus de possibilités que nous n’en aurions eues autrefois.
-Vous avez beau dire. Le progrès est une déception
-Qu’en attendiez-vous donc ?
-Un nouvel essor de l’intelligence. Une primauté de l’esprit, puisque de plus en plus nous dominons la matière.
-La matière ne nous lâchera pas comme ça.
-A quoi sert alors cette civilisation dont les hommes sont si fiers ?
-La civilisation machiniste est quantitative. Vous réclamez des intelligences ? On va vous en donner. Fabriquées en série, nourries de la même bouillie intellectuelle par les haut-parleurs, les écrans et les magazines.
-C’est abominable
-Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Les types de votre espèce, les rêveurs, sont toujours en dehors du coup. Ecrivez donc un poème.
-Par ce temps-là ?
-Ecrivez un poème sur l’hiver, le brouillard et la pluie. En l’écrivant, vous ne penserez plus qu’il fait mauvais temps.
-C’est une idée, dit Samothrace. Mais je vais d’abord boire un grog bien chaud.
-Servi de la main de l’ensorcelante Flora.
-Docteur !
-Allez, vieux fou ! Avez-vous de la chance de pouvoir vous amuser seul, avec des mots ! Et par l’imagination, de faire une déesse d’une garce de salle commune, dont les tétons sont plus courus que les pommes des Hespérides, sans qu’il soit besoin de tuer aucun dragon pour les cueillir. Je vous quitte, je vais voir un malade.
Samothrace but son grog  et rêva, cherchant l’inspiration.
Puis il rentra s’enfermer pour écrire.

Le glas des mondes morts
Perce à peine la brume
De lancinants coups sourds qui frappent sur l’enclume
Des pauvres cœurs fêlés et transis de remords

C’est la ronde falote des pensives âmes
Aux steppes du silence où règne un noir minuit
Cet univers glacé mijote d’autres drames
Et tend son embuscade aux dédales d’ennui
Où les rêves tournoient en anges éperdus
Traqués par les complots que l’ombre leur chuchote
Et les songes d’amour aux arbres sont pendus
Suppliciés dans ce jour sale qui clignote.
Mais loin, loin de nos cœurs coulent toujours la Seine
            Et les reflets de nos chagrins
            Au fond des brumes les lointains
Sont les palais muets de grandes douleurs reines.

Ayant écrit, Samothrace se sentit beaucoup mieux. Il se relut : cela était vraiment de saison, et il n’aurait pas donné son poème pour un plein mois de beau temps. Puis l’image de Flora, pour le récompenser d’avoir œuvré, vint lui réchauffer, lui ensoleiller l’hiver. Un poète se tire toujours d’affaire.
Comme, parfois, un gueux qui sait profiter cyniquement des lois. On l’allait voir.









2- Tistin se fait inscrire

-Je viens me faire inscrire.
Cette parole était prononcée fermement, catégoriquement, par un homme qui, de toute évidence, se sentait bien sûr de ses droits, dans un clément pays où sont gravés au fronton des monuments publics ces trois mots encourageants : Liberté, Egalité, Fraternité. A s’en tenir à la lettre de ces trois mots-enseigne, patriotiques et tricolores, il est certain que les citoyen  peut exiger bien des choses. Et même – que la République l’ait ou non voulu – dans un esprit vraiment chrétien, égalité et fraternité revenant sans cesse dans l’enseignement qui fut prêché en Palestine il y a deux mille ans.
-Je viens me faire inscrire.
Cette parole était prononcée à la mairie, dans une petite salle poussiéreuse et sordide – comme sont en général en France les endroits réservés au public –où Ernest Tafardel, au milieu de ses plumes et crayons, règles, grattoirs et encres de couleur, officiait, docte et recueilli, le nez dans ses paperasses, dont les dossiers s’amoncelaient sur les tables et les étagères. Cet antre, qui sentait la colle, le mégot froid et la sueur de pied, était à Clochemerle le propre sanctuaire de l’application des lois, lesquelles requièrent en général de grands préparatifs d’écritures et de multiples démarches. Le manque d’hygiène du lieu, son manque absolu de confort et de gaieté attestaient avec quelle scrupuleuse parcimonie dans la dépense en usait l’administration qui gérait les deniers publics. Il y avait de quoi rassurer les contribuables d’une nation méfiante, épargneuse, qui aime à se dire que les  choses continueront d’aller comme elles allaient au bon vieux temps de nos pères. Le mot liberté, d’un effet déjà si puissant sur les esprits français, rayonnait à Clochemerle d’un éclat auguste. On y avait l’horreur instinctive des policiers et des fonctionnaires, dont on craignait les dangereux empiètements. Il faut de l’ordre certainement, mais qui ne soit ni tatillon ni inquisitorial. Mieux vaudrait un désordre cordial et rigolard, climat propice à la débrouille, que d’avoir à subir les avanies des pète-sec des bureaux et les enquêtes des embêteurs professionnels (« Dire qu’on paie des gens pour empêcher les autres de travailler tranquilles ! »)
-Je viens me faire inscrire, répéta l’homme sûr de son droit, avec un flegme qui annonçait son intention bien arrêtée de tenir tête à n’importe quelle puissance écrivassière, chargée de l’interroger et de consigner sa demande sur une pièce à caractère officiel.
-Un instant, répondit Tafardel sans s’interrompre. Asseyez-vous.
L’homme n’en fit rien. Tout en roulant une cigarette, il retourna vers la porte donnant sur la place de Clochemerle. Il l’ouvrit et s’accota au chambranle, pour écouter le piaillement des oiseaux dans les arbres et regarder les petits nuages blancs qui jouaient à saute-mouton dans le ciel. La nature en était aux premiers frémissements des sèves, aux premiers soulèvements de la terrer amollie par les dégels, et dans les cloques ainsi formées grouillaient des larves qui attendaient leur mue. Des bouffées d’air tiède et langoureux charriaient des odeurs qui n’étaient pas encore les vrais parfums des fleurs, mais arômes déjà enivrants du grand éveil annuel qui n’allait pas tarder à se produire. Le soleil dardait une chaleur caressante, qui donnait aux gens des frissons de la moelle et l’envie de faire le gros dos. Belle journée, vraiment, pour flemmarder, pour se dorloter l’âme à petits coups de rêves, de désirs vagues mais qui chatouillaient délicieusement les reins !
Cependant le vieil instituteur amorçait, avec des ronds de main, de belles courbes d’écriture, pour tracer sur la couverture d’un dossier ces titres importants :

            Etat de prévision des travaux de voirie communale
                                   Propositions écartées
                                               Archives

Enfin Tafardel se rejeta en arrière, examina complaisamment son travail où l’encre brillait en larges coulées fraîches, retoucha une ou deux lettres et renforça un trait. Alors satisfait, il leva la tête et considéra l’homme sûr de son droit, qui lui tournait le dos avec une patience paisible, en solliciteur qui disposait de tout son temps et ne se laisserait pas éconduire. Visiblement, un obstiné à exiger. Il le reconnut. C’était Baptistin Lachoux, dit Tistin la Quille, cousin de Baptistin Lachoux le cantonnier, dit Tistin Bègue.
Ce Tistin la Quille, estropié depuis un accident d’enfance, encastrait dans l’armature d’un pilon le genou de sa jambe repliée. Certains le soupçonnaient de forcer sur l’infirmité pour profiter de l’apitoiement et de l’indulgence qu’on ne peut refuser à un invalide, mais cela il fallait le prouver. Comptant parmi les rares gueux de Clochemerle, pays de petites propriétés, il vivait de louer ses services pour piocher la vigne, scier et rentrer du bois, brouetter des déblais, etc. Peu porté à l’effort, il se laissait acculer au travail par la dernière extrémité, et d’ailleurs se lassait vite. On ne pouvait espérer le revoir longtemps sur un chantier. On le disait en somme fainéant, ficelle, ivrogne et chapardeur. A quoi il répondait que sa carrière de travailleur avait été entravée de bonne heure, parce que toujours il avait dû travailler pour les autres. Rien de plus décourageant pour un homme point stupide que de voir sa sueur profiter à la prospérité d’autrui, en y gagnant à peine une ingrate subsistance au jour le jour. Ce n’était pas de gaieté de cœur, on pouvait le croire, qu’il s’acheminait vers la charité publique et l’hospice. Quand on se voit au bas d’une telle pente, impossible à remonter, que peut-on faire, sinon laisser tout aller, en s’arrangeant d’un destin de resquille et de paresse ?
-Encore heureux pour vous que je m’en contente ! disait Tistin la Quille aux vignerons à bonne aisance, sur un ton de menace qu’ils n’aimaient guère.
Les fainéants sont volontiers réformateurs. Sachant se réserver des loisirs, ils ont du temps à consacrer au jeu des idées et au perfectionnement de leur dialectique. Tistin la Quille ne manquait pas à la règle. Il faisait un fort discuteur de cabaret, où il exposait des plans hardis qui assureraient dans le monde, et plus spécialement à Clochemerle, une meilleure répartition des richesses. Son système voulait que les vignes fussent périodiquement reversées à la commune, qui en ferait la redistribution, afin que tout le monde à tour de rôle eût le profit des bons terrains. N’ayant hérité d’à peu près rien, que d’une méchante masure lézardée, il se déclarait ennemi de l’héritage, ce qui faisait dresser l’oreille à ceux qui avaient hérité et comptaient bien transmettre, après avoir arrondi. N’était-il pas scandaleux, demandait Tistin, parce que les terrains avaient été autrefois injustement répartis, que l’injustice continuât de régner à jamais ? (Il réclamait en somme son espace vital, formule appelée à un grand retentissement). Qu’avaient fait les uns pour avoir tout bon, et en quoi les autres avaient-ils démérité avant leur naissance pour n’avoir rien ?
-Dites donc, criait Tistin aux avantagés, que vous êtes là gras et tranquilles, avec vos vignes au soleil et vos sous cachés, parce que vous êtes les fils de vos pères. Est-ce que vous appelez ça du mérite ?
Cette forme de raisonnement, qui remettait en question des choses considérées comme acquises, provoquait toujours un certain malaise. Les hommes pondérés, affectant de rire, répondaient qu’on est fatalement le fils de son père, et que si Tistin était le fils d’un père peu débrouillard ou malchanceux, personne n’y pouvait rien. Etait-ce prétexte à tout mettre sens dessus dessous dans la commune et en Beaujolais ? Ils soutenaient que des gens seraient bien embarrassés qu’on leur donnât de nouvelles vignes à cultiver, chaque lopin réclamant des soins différents, en raison de son exposition et de son sous-sol. Là-dessus on faisait apporter d’autres bouteilles et on versait à Tistin de grands coups à boire, afin de noyer la garce d’injustice sociale et de prouver au revendicateur qu’il avait tort de s’en prendre à du bon monde.
-On te veut que du bien, Tistin !
-C’est un bien qui vous coûte pas cher ! répondait le lascar en tendant son verre.
Au troisième pot, Tistin convenait qu’il prenait quand même la vie du bon côté, qu’il était un gueux assez content de son sort, content de l’irrévérencieuse liberté qu’il devait à sa gueuserie même, n’ayant pas de précautions à prendre, rien ni personne à ménager. Il savait se contenter de sa pitance de chien maigre, pourvu qu’il pût flâner, s’étendre au soleil, tâter d’une fille à l’occasion et se saouler quand ça lui chantait. Il disait qu’on n’est jamais esclave que de ce qu’on possède, que s’il était chien maigre et puant, il n’avait pas de collier au cou comme les chiens gras, et qu’il ne payait pas sa pâtée du prix vil d’une frousse rampante.
D’autres fois, le vin lui tournait à l’aigre. Alors il redoublait de sarcasmes qui décourageaient les bonnes volontés. Son bouillonnement de révolte choquait les Clochemerlins les mieux intentionnés qui n’aimaient pas à s’entendre dire en face que, privés de leurs héritages, ils n’auraient pas mieux valu qu’un Tistin  rossard, braillard et déguenillé. Mais il fallait bien lui reconnaître une faculté de parole qui le rendait redoutable. On le craignait. On ne savait comment apaiser ses hargnes et calmer son anarchisme.
Tel était le personnage qui, invité à dire ce qu’il voulait, se détacha lentement de la porte pour venir se camper devant Tafardel, en répétant, avec un sourire railleur sur son visage de chenapan :
-Je viens me faire inscrire.
-Vous faire inscrire ? demanda Tafardel. Et pourquoi donc, vous faire inscrire ?
-Comme chômeur, dit Tistin la quille.
Tafardel en fut ébaudi. C’était bien la première fois qu’il entendait proférer une si extravagante demande.
-Comme chômeur ? répéta-t-il enfin. Comme chômeur sans travail, voulez-vous dire ?
-Exactement, acquiesça Tistin la Quille.
-Mais, demanda Tafardel, à quel titre ?
-Au titre que j’ai pas de travail et que ça me donne droit à sept francs cinquante par jour. L’indemnité du malheur !
L’instituteur frottait vigoureusement son grand nez et réfléchissait. Le cas était nouveau et surprenant. Jamais il n’avait été question de chômeur dans le pays.
-Voyons, fit-il, prétendez-vous que vous ne trouvez pas de travail à Clochemerle ?
-C’est ça, dit Tistin. Je trouve rien pour faire mon affaire.
-C’est que, objecta Tafardel, qui se sentait fort de l’arsenal des lois, on ne se met pas chômeur comme ça, mon brave !
-C’est-i, demanda sévèrement Tistin, que vous voulez me brimer et me faire périr, monsieur Tafardel ?
Le brimer et le faire périr ! Où le bougre avait-il pris ce vocabulaire ?
-Non, non, répondit vivement Tafardel. Mais nous n’avons pas de fonds de chômage à Clochemerle.
On vit alors à quel point l’indignation peut enfler l’éloquence d’un paria.
-C’est malheureux, cria Tistin la Quille, que la commune, avec un sénateur de gauche à la tête, soit un pays si rétrograde ! Vous pensez que ça fera bon effet, quand on lira dans les journaux qu’une municipalité avancée ne veut rien faire pour les nécessiteux ?
Il prit son temps et détacha bien la question, qui frappa Tafardel comme un uppercut, au point le plus sensible de ses convictions d’émancipateur :
-Alors on se fout du peuple ?
-Ne dites pas cela, malheureux, ne dites pas cela !
-C’est-i, tonna l’autre, qu’on est toujours des cerfs et des vilains.
Des serfs et des vilains...  Tafardel reconnut les termes qui, dans son enseignement d’autrefois, lui servaient à stigmatiser l’obscurantisme des siècles arriérés.
-Mais personne ne refuse de vous venir en aide. La commune va vous procurer du travail.
-Du travail infect et humiliant ! ricana Tistin.
Infect et humiliant ! Ce tistin, quel ergoteur. Et intelligent, avec ça. S’il avait voulu employer ses facultés dans un bon sens...
-Monsieur Tafardel, pouvez-vous me montrer une loi qui m’oblige à faire du travail qui ne me convient pas ?
-Certainement, dit Tafardel, une telle loi n’existe pas dans le code républicain. Mais on va vous trouver du travail à votre convenance.
-Cherchez pas, Monsieur Tafardel. J’ai bien examiné le travail que Clochemerle peut m’offrir. Y a rien pour moi. Rien !
-Rien ? répétait Tafarnel. Quel est donc le genre de travail qui vous plairait ?
-J’aimerais, dit posément Tistin la Quille, un emploi d’inspecteur, pour surveiller le travail des autres. Et ne pas commencer trop tôt le matin. Pouvez-vous me trouver ça ?
Ernest Tafardel avait l’esprit trop foncièrement sérieux, trop éloigné de toute espèce d’ironie, pour n’être pas de bonne foi stupéfait.
-Mais, fit-il observer, cette situation-là ne correspond pas du tout à ce que vous êtes dans la vie !
-Alors, dit Tistin la Quille avec un profond dégoût, je dois renoncer à m’élever ?
-Vous élever, vous élever...Tafardel en suffoquait.
-C’est bon, je me mets chômeur. Inscrivez-moi.
Une fois de plus, Tafardel prit conseil de son nez dont, pensivement, il tordait la pointe. Il crut avoir trouvé le moyen d’atermoyer.
-Ecoutez Tistin, je dois en parler au conseil municipal. Il faudra que vous reveniez.
-Oh, cria Tistin, vous n’allez pas me faire perdre mon temps de chômage ! A sept francs cinquante par jour, je dois économiser mes forces. Et vous êtes là pour me servir, dévoué au bien public. Inscrivez-moi tout de suite. Ou alors donnez-moi un papier signé, comme quoi vous refusez.
-Mais, dit Tafardel, pour vous faire inscrire, il vous faut un certificat de sans –travail
-Alors, je vous demande un certificat de sans-travail, Monsieur Tafardel.
-Et il vous faut un extrait de naissance.
-Alors je vous demande un extrait de naissance.
-Mais, pour demander tout ça, pouvez-vous produire des papiers établissant qui vous êtes ? Oh, je vous connais, Tistin, depuis que je vous ai appris à lire. Mais le règlement est formel : je dois examiner vos papiers.
-Ben, dit Tistin la Quille, il en faut des choses pour être reconnu pauvre et sans ressources ! Et pour être secouru à sept francs cinquante par jour. Et la misère honteuse, qui n’a pas de langue pour se défendre devant le tribunal des scribouillards, je la trouve à plaindre ! V’là toujours mes papiers.
Il présenta une chose innommable, pourrie au contact des sueurs, qui sentait le fon de poche et le vieux culot de pipe : un vestige de livret militaire. Il est probable que le terme de « scribouillard » avait brisé la dernière résistance de Tafardel. Il mouilla son doigt pour feuilleter cette ordure, de laquelle  il approcha son regard de myope. Il en tira les renseignements voulus et les transcrivit avec soin. Quand ce fut terminé :
-Comme ça, dit Tistin la Quille, je suis inscrit ? J’y compte !
-Votre demande sera ce soir chez le premier adjoint. Le conseil municipal se prononcera dans la semaine.
-Vous pouvez lui recommander de me faire mon droit, au conseil municipal. Sans ça j’irai me plaindre au P.O.F., chez Laroudelle. Ça vous fera une drôle d’histoire !
-Ce n’est pas moi qui décide, Tistin...
-Et qu’ils n’aillent pas me lanterner !
Il montra le ciel clair, les oiseaux qui piaillaient sur les branches des marronniers.
-V’là le printemps qui s’annonce. C’est la bonne saison pour le chômage !
Il salua Tafardel d’un petit clin d’œil, de fripouille benêt, et parti en sifflotant.

*

A une forte majorité, le Conseil municipal décida de donner satisfaction à Tistin la Quille. On n’était pas fâché de sa demande, qui fournissait l’occasion de prouver au dangereux gaillard que les Clochemerlins savaient se montrer généreux. C’était dit : on l’adoptait comme charge sociale, on l’entretiendrait à ne rien faire. Ce n’était pas payer trop cher, d’une allocation de sept franc cinquante par jour (d’ailleurs prélevée sur la masse), le droit de lui fermer le bec lorsqu’il viendrait encore se plaindre, avec son mauvais ton d’accusateur, d’inégalités qui sont le fait de la naissance plus que du mauvais vouloir des hommes. Cette décision donnait aux conseiller un contentement de conscience dont ils étaient tous fiers. Quand même, de faire le bien, ça vous dilate !
-Et, dit Piéchut, c’est un geste d’humanité qui honore la commune. Il démontrera que nos principes démocratiques ne sont pas un vain mot.
Jules Laroudelle lui coupa son effet. Il fallait bien s’y attendre.
-Croyez-vous, dit-il, qu’il soit particulièrement démocratique d’encourager la fainéantise ? C’est faire affront aux travailleurs honnêtes.
-Les travailleurs honnêtes n’ont pas à envier le sort de Tistin la Quille. Après tout, ce qu’il dit est un peu vrai. S’il avait sa part de vignoble à cultiver, il ne demanderait rien à personne.
-Je vous mets en garde contre un précédent regrettable. Si la commune se met à nourrir l’un, pourquoi pas l’autre ?
-Quel autre ? Il n’y a pas d’indigents à Clochemerle.
-Pardon ! Il n’y en avait pas. Mais vous venez d’en faire un.
-Eh bien, dit rondement Piéchut, nous aurons notre indigent. Et nous veillerons à ce qu’il ne soit pas malheureux. L’Eglise n’a pas le privilège de secourir les pauvres.  La République sait aller aussi loin qu’elle dans cette voie. Il est utile de le rappeler.
-Il y a les bons et les mauvais pauvres ! voulut encore objecter Laroudelle.
Mais là il prêtait le flanc.
-On peut en dire autant des riches, riposta Piéchut, et c’est plus grave. S’il n’y avait que de bons riches, il n’y aurait pas de vrais pauvres. Et il y aurait moins de haine au monde. La majorité est-elle d’accord ?
Elle l’était. Comme elle était convaincue de la vanité de cette discussion. Eternel opposant, Laroudelle ne pouvait que contredire Piéchut. Il aurait voté l’allocation, si le maire eût été contre. Pour lui, le juste et l’injuste n’avaient de sens qu’en fonction de ses inimitiés. Il ne savait que détester.

*

Il y eut donc un chômeur à Clochemerle. La chose prit les proportions d’un événement et suscita maints commentaires. On savait qu’il y avait des chômeurs dans le monde, on le lisait dans les journaux. Mais leur existence se situait dans des contrées lointaines, industrielles la plupart du temps. Un chômeur n’avait pas plus de réalité qu’un Iroquois ou un Peau-Rouge. D’en rencontrer un dans le bourg, de pouvoir lui parler et lui donner un nom, ça paraissait extraordinaire.
-Un chômeur, vous dites ?
-Oui Madame. Et payé à ne rien faire.
-C’est quand même pas un métier, de rien faire !
-Faut croire que ça le devient. Rapport aux nouvelles lois. Vous n’avez qu’à dire que le travail vous dégoûte, à rentrer chez vous et vous coucher. On vous donne de quoi vivre.
-Oh, ben !
-C’est une mode qui vient d’Angleterre. Il parait que les Anglais paient leurs ouvriers pour qu’ils aillent à la pêche et au football toute la sainte journée
-C’est ben une invention d’Anglais ! Ils peuvent rien faire comme tout le monde, ces ilotes (La commère qui parle veut dire : habitants des îles)
-Et qui c’est qui va le payer, le chômeur ?
-Nous, Madame.
-Nous ? Avec notre argent ?
-Avec l’argent de la commune. Mais c’est nous qui le fournissons.
-Vous voulez mon avis, Madame ? Mon argent, j’aimerais mieux qu’on me le vole. Mais de le voir passer dans la poche d’un propre à rien...
-Qui se dépêchera de le porter aux mauvaises femmes...
-Comme vous dites ! L’argent qui vient sans peine, il va droit chez les putes.
-Un chômeur, sans travail pour l’occuper, à quoi voulez-vous qu’il pense ?
-Y a  qu’à voir le dimanche, de la façon que les hommes nous tournent autour à la maison. Si c’était pas de leur partie de boules qui les attire dehors...
Le premier mouvement, surtout du côté des femmes, fut de blâmer la mesure qui accordait à Tistin la Quille, le titre et les émoluments de chômeur. Pourtant, quand on eut calculé la dépense par tête d’habitant et compris qu’elle serait insignifiante, on changea d’avis. Un chômeur, c’était une grande nouveauté. Et qui classait le bourg au-dessus de Valsonnas et Montéjour, agglomérations moins évoluées socialement. Aucun pays de vignoble de la région n’entretenait de chômeur. La gloire de l’exception, due à l’entêtement du demandeur, rejaillit sur lui. Sacré Tistin ! Faire de la fainéantise un métier, il fallait une sacrée caboche pour y avoir pensé. Ce fut à qui chercherait à s’en faire bien voir, à qui lui taperait sur l’épaule en le félicitant, à qui lui offrirait à boire, à manger et lui ferait cadeau de vieilles nippes.
-Pauvre homme, sept francs cinquante par jour, qu’est-ce qu’on peut faire avec ça !
Pour se reconnaître, Tistin offrait de donner un coup de main dans les maisons, en se défendant toutefois d’aller contre les règles d’un chômage loyal.
-C’est pas du travail, faisait-il observer. C’est pour rendre service et parce que je veux bien.
-Oui, oui, lui disait-on, merci Tistin.
-Et faudrait pas en prendre l’habitude.
-Mais non, mais non. Tenez, on a mis le pot-au-feu aujourd’hui. Restez donc à table avec nous.
Les femmes le prirent en affection. Elles se le partageaient, se l’adressaient l’une à l’autre. Elles avaient toujours un petit bricolage à lui confier.
-La Jeannette Machurat vous attend demain pour manger le petit salé. Elle a un petit service de peine à vous demander.
Le soir elles lui glissaient la pièce, bien qu’il fit mine de refuser. On lui fourrait l’argent dans la poche, on lui mettait une bouteille sous le bras.
-Prenez seulement, pauvre chômeur. Personne n’en saura rien.
-Faut pas avoir de mauvaise honte, Tistin. Nous, on a. mais vous, vous n’avez pas.
En somme, jamais Tistin la Quille n’avait autant travaillé, ni de si bon cœur. Jamais il n’avait joui d’autant de considération, n’avait été si bien nourri, si bien vêtu. Partout invité et fêté. On lui lavait même son linge, qu’on lui rendait raccommodé et repassé. La vie ne lui coûtait rien.
Bientôt il peut capitaliser son indemnité de chômage, puis y ajouter les largesses de ses concitoyens. Comme il était bon chômeur, estimé et recherché de tous, le Conseil municipal lui votait de temps à autre une prime d’encouragement. On faisait des collectes en sa faveur, pour  sa fête et son anniversaire.
Un jour, il palpa son premier billet de mille, produit de ses économies. Un second suivit, puis d’autres. Il cacha sa petite fortune dans un pot de grès qu’il enterra, en attendant de lui trouver un emploi sûr. Il commençait à prendre peur pour son argent, à craindre de se faire rouler et détrousser.
En même temps il devenait poli, conciliant, ne faisait plus scandale au cabaret en y développant des théories subversives. Il trouvait moins mauvais l’ordre social. Il se laissait présenter aux personnalités de passage.
-Et voilà notre chômeur, Monsieur le Député.
-Tiens, vous avez un chômeur ? Mais c’est très bien ça ! Il a bonne mine, dites-moi. Vous n’êtes pas malheureux, mon ami ?
-Oh, non, Monsieur le Député, disait Tistin. Tout le monde est bien bon pour moi. Bien bon !
Le député était enchanté. Ça lui fournissait l’occasion de placer une tirade. Etait-on assez loin des abus d’autrefois ? La République, bonne mère, donnait de l’argent aux démunis, sans rien exiger d’eux en échange.
-Des réactionnaires s’obstinent à nier l’action humanitaire de ce régime. Allons, Messieurs, regardez la mine florissante de ce brave chômeur. Si la misère a chez nous ce visage, que pouvons-nous souhaiter de mieux, de plus consolant ?
Entraîné par le flot de bonté qui coulait de sa bouche, il sortait un billet, le tendait à Tistin.
-Tenez, mon ami, pour que vous preniez un peu de bon temps à la santé de votre député. J’espère que vous votez ?
Il y avait alors émulation de générosité. Les Clochemerlins présents mettaient la main à la poche, pour en tirer, qui cent sous, qui dix francs.
-Tiens, Tistin !
-Tiens, tiens et tiens, Tistin !
Il pleuvait des billets dans l’escarcelle du déshérité. Une fois (à la suite d’un banquet qui s’était beaucoup prolongé) Tistin récolta six cent treize francs, rien qu’en faisant le modeste et le reconnaissant. Il dut déterrer son pot dans la nuit pour joindre la somme à son trésor. Il devenait prévoyant. Il se mettait à rêver : quand j’aurai dix mille, quinze mille francs...
Le teint frais, rasé et mieux tenu, il n’avait pas mauvaise apparence. La commune lui avait payé un pilon neuf, de bois verni, qui lui faisait une élégance caoutchoutée. On le gâtait de mille façons. A tel point que la jalousie commençait à se lever sur ses pas, tout chômeur qu’il était. Le facteur, le cantonnier et Joanny Cadavre le regardaient de travers, se disant qu’il avait changé de condition et qu’il n’était plus de leur bord. Il fréquentait les meilleures maisons, dont eux-mêmes ne dépassaient pas le seuil.
-Te v’là un monsieur, lui disaient-ils. Un vrai rentier !
Tistin découvrit une chose qu’il ne soupçonnait pas. C’est bien souvent le dépit qu’ils ressentent à votre endroit, plus que votre propre fierté, qui vous éloigne des gens. Ils vous en veulent d’être ce qu’ils ne sont pas, et par leur haine reconnaissent implicitement le fossé qui les sépare de vous. Ayant été au plus bas de l’échelle sociale, Tistin connut par là qu’il venait de franchir quelques échelons. Ce n’était pas lui qui ne voulait plus de l’amitié de ses anciens copains, mais eux qui ne voulaient plus de la sienne et l’obligeaient à se tourner vers les personnes qu’ils avaient eu les mêmes raisons communes de tenir en défiance. Ce lui fut assez amer, parce qu’il aurait voulu rester fidèle aux vieux compagnons de son époque de traîne-la-grolle et de tire-au-flanc social. Mais le choix ne venait pas de lui.
Tout était surprenant dans son nouvel état, miracle de porte-à-faux et défi aux conventions. Rencontrant un jour la baronne sur le chemin du château, elle l’apostropha avec la rudesse de ton qui n’appartenait qu’à elle, et sous laquelle, si on ne se laissait pas impressionner par son insolence congénitale de grande dame, on découvrait une femme qui ne manquait ni d’humour ni de chaleur humaine, et souvent, au mépris de toute considération de rang, accordait sa préférence à qui savait lui retourner prestement la réplique. Alphonsine de Courtebiche adorait une escrime d’esprit qui lui rappelait les salons de sa jeunesse et les joutes du monde galant où elle avait évolué dans sa splendeur de jolie femme.
-Hé, l’ami, vous êtes ingambe, à ce que je vois ? Ça tombe à pic. J’ai une proposition à vous faire.
Elle venait de perdre son vieux concierge, mort de vieillesse, après cinquante ans de gardiennage au manoir des Courtebiche. La place était à prendre. Petite maison de trois pièces, chauffage fourni, salaire raisonnable, peu à faire : ouvrir le portail aux arrivants, gratter un peu dans le potager, donner, de-ci de-là un coup de main aux domestiques.
-Un poste sédentaire. Juste ce qu’il vous faut, mon garçon, avec votre patte folle.
Il était célibataire ? Qu’à cela ne tienne : la cuisine du château le nourrirait. La baronne, qui ne savait parler qu’avec emphase de sa caste, lui promettait une éternité de sécurité sur ses terres, comme si elle fût elle-même indestructible. Et c’était bien sa conviction que la connivence de toutes les puissances la retiendrait longtemps de mourir, car, elle disparue, le monde se trouverait déparé c’une maîtresse femme qui donnait encore du ton à son époque, bien que fût terminée sa vie sentimentale, qui avait été un appassionato d’une exceptionnelle vigueur d’accents, dont elle tenait pour incapables les petites natures à malaises des nouvelles générations.
-Alors, vous acceptez ? Quand prendrez-vous possession de la conciergerie ?
Quelques mois plus tôt, c’eut été pour Tistin une aubaine que cette offre. Et le travail ne devait pas être tuant. Mais il répondit :
-J’ai déjà une situation.
-Vraiment ? dit la baronne, piquée de son manque d’enthousiasme. Meilleure que d’entrer à mon service ?
-Oui, dit Tistin la Quille.
-Quelle situation ?
-Je suis le chômeur de Clochemerle, répondit-il fièrement.
Il ne mentait pas. Chômeur, c’était pour lui la situation royale, celle dont il avait toujours eu la vocation. Sans espérer d’ailleurs qu’elle lui vaudrait tant d’avantages et lui conférerait une célébrité qui s’étendait aux pays voisins. La protection des femmes lui était définitivement acquise. Et le bataillon des veuves le choyait tendrement.

*

Mais il trouvait les meilleures attentions, les plus empressées, les plus offrantes, chez Jeannette Machurat, qui ne cessait de l’attirer dans sa maison. Agée de trente-quatre-ans, elle possédait un petit bien. Le veuvage l’avait un peu desséchée, lui retirant les honnêtes rebonds qu’on lui avait connus, du temps qu’elle était une épouse en puissance. Les grands cernes de la solitude ternissaient son regard et lui mangeaient la moitié des joues. Mais elle ne demandait qu’à reprendre. Son teint se raviva. Une évidente coquetterie remplaça son négligé de délaissée, et ses doux yeux de jument, quand elle les tenait fixée sur Tistin la Quille, brillaient de la flamme non équivoque de l’émoi consentant. Les plus réservées, les plus timides, savent à ces instants-là se faire comprendre. Jeannette n’avait peut-être pas des attraits fous à première vue. Mais elle tenait plus qu’elle ne promettait, avec un arriéré d’élans sincères qui flattaient la vanité du chômeur. Celui-ci en éprouva de l’agrément, s’habitua aux soins douillets qu’on lui prodiguait. Insensiblement, leur liaison prit un tour régulier, dans un intérieur bien tenu et briqué, où ils étaient à l’abri des indiscrétions. Ayant retrouvé ce qui lui manquait, très vite Jeannette Machurat reprit du poids, un rire gai, une bonne consistance des tissus. On lui vit un nouvel épanouissement de la croupe, qui ne fut pas sans être remarqué. Les femmes de Clochemerle ne tardèrent pas à deviner la cause de ce retour en forme.
Pour Tistin la Quille, qui n’avait jamais couru que la gueuse de bas étage, cet empressement d’une bonne femme lui donna une haute opinion de lui-même. Il avait accompli le prodige de requinquer une veuve un peu maigrichonne et chagrine, d’en faire une remplumée appétissante, toujours en bonnes dispositions de corps et d’esprit. Il se sentit une dignité virile énormément accrue, respectable à l’égal des plus estimées, parce qu’elle contribuait à l’équilibre sexuel du bourg, qui était une des conditions fondamentales de l’ordre tout court.

*

Maussades ou gaies, les saisons s’écoulent. On sortait enfin de la grande mouscaille d’un hiver veule et dégoulinant, qui avait transformé le vignoble en marécage. Une sorte de gentil mistral asséchait la terre spongieuse, ridant les flaques d’eau de vaguelettes qui faisaient trembloter des reflets du monde à l’envers, mais c’était un monde riant et qui reprenait courage.
Le rossignol chanta d’un gosier délié, d’où avait disparu toute trace d’enrouement. L’angélus tinta dans un matin limpide où les notes cristallines, loin portées par l’air léger, s’éparpillaient en giboulées de sons joyeux. Aux fenêtres ouvertes,  le soleil caressait les épaules et les poitrines des femmes penchées, dont la longue réclusion frileuse avait blanchi la chair tendre.
Dans la grande rue, déjà debout et guêtré, le képi sur l’œil, Beausoleil faisait sonner sa canne ferrée et annonçait aux Clochemerlins, comme s’il se fût agi d’un arrêté municipal :
-La v’là fini, cette grande cochonnerie de mauvais temps ! C’est le vent du Nord qui tient le fond du ciel, et j’ai entendu cuicuiter l’alouette.
C’était bien vrai que c’était fini. Des fleurs s’épanouissaient gracieusement, admirables d’éclat humide, petites taches de couleurs d’une intensité presque poignante, qui annonçaient le redoux de l’espérance. Le monde sentait le lilas et l’héliotrope, le miel et le muguet, la rose et la vanille, l’acacia et le bouleau mouillés, avec la pénétrante intensité d’après l’orage, qui libère des essaims d’odeurs si capiteuses que la nature semble défaillir de volupté. A ces douces odeurs se mélangeaient plus fortes, venues de la montagne, celles des chênes, des mélèzes et de spins, comme une légère âcreté d’aisselle relève le parfum, un soupçon trop fade, d’un veau corps blond pelotonné dans ses émanations. D’une brume transparente rose et or émergeaient, chers vieux voisins retrouvés, des villages longtemps engloutis sous les averses. On revit au loin la Saône, luisante et lente, aux belles courbes arrondies comme des hanches, l’immense fouillis palpitant de la plaine, où scintillaient des maisons crépies de lumière, parmi les vers acides, les bleus suaves, les violets délicats. Pour la première fois, le bonheur ne paraissait pas chimérique.
Avril fut une symphonie légère, violons et harpes, dont les grâces de ballet se détachaient sur un décor de tons irisés. Mai, à la suite, fut une apothéose à pleins cuivres de rumeurs sonores  et de rayons triomphants. Les Clochemerlins sentaient courir dans leurs veines un sang neuf, dont les globules rouges avaient le coloris intense des fuchsias. Enfin les jours se firent si enjôleurs que des pucelages furent ravis à des mignonnes étonnées, à qui leurs sens à bout de retenue avaient fait le coup de l’évanouissement, les livrant sans défense au raz-de-marée du désir, dont les vagues de fond emportèrent comme fétus les vertueux principes et les recommandations de prudence. Elles entrèrent clandestinement dans la confrérie des femmes faites, par l’effet d’une surprise qui n’avait pas duré cinq minutes. Il ne leur restait plus qu’à provoquer l’occasion d’y être admises, avec la pompe des cérémonies et la garantie des signatures qui rendent convenable cette initiation aux yeux du monde et des familles, qui font autour un bruit d’assez mauvais goût. De toute façon, le oui fatidique avait été soupiré comme en rêve. Le galant, heureusement, ne demandait qu’à régulariser. Plusieurs filles pas mal récidivistes, étaient à la veille de voir publier leurs bans. On les connaissait pour la plupart. Mais on ne pouvait leur tenir rigueur d’un laisser-aller dont la nature donnait l’exemple, avec sa profusion de pollens et de vols nuptiaux.
On souriait même aux pécheresses des années précédentes, maintenant pardonnées. Ainsi cette nigaude de Mathurine Maffigue. Elle avait fait preuve d’une fécondité excessive pour une fille-mère en accouchant de jumeaux râblés et voraces, qui dormaient à poings fermés dans le berceau où on les rangeait tête-bêche – afin de ne pas les confondre – n’ouvrant l’œil que pour émettre des bruits de succion par quoi ils réclamaient la poitrine maternelle, gonflée de succulence. Ces deux laissés pour compte ne constituaient pas une dot suffisante pour attirer les demandes en mariage. Les parents s’en désolaient, tout en admirant que la progéniture de leur fille fût si vigoureuse. Une pondeuse comme Mathurine, si elle eût suivi le droit chemin, aurait pu marcher sur les traces de Mélanie Boigne !
Lulu Bourriquet s’en était tirée avec un seul enfant. Elle prenait grand soin de sa beauté, qui réchappait de l’épreuve sans vergetures. N’allaitant pas, ses seins avaient peu souffert. Ils restaient encore dilatés, mais leur dilatations oblongue qui les faisait ressembler à des seins florentins, tels qu’on les admire coulés dans le bronze des portes du Duomo et du Battistero (la remarque était de Samothrace), seyait très bien à la jeune personne, qui avait l’air plus virginale que jamais. Ne renonçant pas pour autant à ses projets, elle s’était forgé un nom de guerre, Lise Bouquet, qui convenait à merveille à se jeune fraîcheur d’ambitieuse, de nouveau décidée à tout perdre pour tout gagner, et d’abord gagner Paris, point de rencontre des chances inouïes et des réussites fulgurantes.
Mme Fouache pouvait bien larmoyer entre deux prises de tabac, dénoncer le mal et prophétiser le pire, en comparant Clochemerle à la « grande prostituée » de la Chaldée, la ville d’Assurbanipal, Nabuchodonosor et Balthazar, qui trouva sa fin dans sa propre décomposition. Il n’y avait pour l’entendre que Clémentine Chavaigne, Pauline Coton et leurs consœurs, incapables d’amour, qui harcelaient le ciel de prières appelant la vengeance, la gloire de leur vertu devant un jour resplendir sur les ruines d’un cataclysme où auraient péri les impurs. Personne n’écoutait ces sornettes apocalyptiques. Les gens étaient bien trop occupés à vivre en lâchant  la bride à leurs instincts, autant que faire se pouvait. Car ça n’allait pas loin dans leur petit monde fermé, et ça ne durerait qu’un temps pour chacun. Les privations et pénitences viennent avec la vieillesse, qui elle-même vient vite, affirmaient les anciens, spectateurs assagis et sclérosés de la farandole que menaient les jeunes. Il y avait une belle saison, qui ne serait peut-être qu’une courte faveur accordée. Il fallait se hâter d’en profiter, en oubliant la mort, le jugement dernier, et tout le sacré fourbi de l’au-delà qui rendrait le monde fou, s’il se mettait à y réfléchir sans cesse, il serait quand même extravagant que des organes souvent exigeants aient été donnés à l’homme avec l’unique recommandation de ne pas s’en servir, ou de s’en servir d’une manière ennuyeuse. Le mécanisme des sexes, qui donc en définitive l’a inventé ? Ces idées simplistes dictaient les comportements de Clochemerlins.
Forts de quoi ils allaient de l’avant, au fil des jours, sans plus se tracasser la cervelle, ni voir en chaque créature désirable une tentation du diable. Même le curé Patard ne semblait pas attacher grande importance à leurs paillardises de ruraux. A l’estaminet, les joueurs de belote le plaisantaient à ce sujet :
-C’est un temps, curé, qui doit vous donner beaucoup de travail au confessionnal ?
-Bah, répondait-il, les péchés de plein air n’ont pas tellement de gravité. C’est du simple délit de braconnage. Qu’il recommence à neiger, les amoureux me demanderont de faire carillonner leur mariage... n attendant, je me défausse de  mon manillon d’atout !
Les poches bourrées de ses écrits, Samothrace venait marivauder avec Flora, pulpeuse et dorée de soleil, dont la chair tiède sentait l’abricot. Elle écoutait le vieux barde lui débiter des tirades qui ne lui évoquaient rien, mais qui la flattaient parce qu’on les disait composées en son honneur. Elle le trouvait « rigolo » dans son genre, avec sa politesse cérémonieuse et sa galanterie ampoulée. Elle s’asseyait en face de lui, en tenant sa poitrine serrée dans ses bras comme une corbeille de fruits. A la différence de ceux de Lulu Bourriquet, qui étaient en poire, elle avait les seins pommés, ronds et larges, des seins romains, comme le poète (qui adorait l’Italie et y faisait souvent pèlerinage) en voyait aux beautés qui promenaient leur élégance sur la via Vittorio Venetto, entre la piazza Barberini et la porta Pinciana. Ses poèmes la situaient dans le décor d’une idéale villa Médicis, aux jardins de lauriers-roses et de cyprès taillés, ou la faisaient errer parmi les nobles ruines de la villa Adriana, dans la grandeur muette des perspectives dévastées, mais qui donnent toujours l’échelle des proportions par ce qui est resté debout de monumental, lié par l’indestructible ciment des aqueducs et du Colisée. Il la nommait sa « princesse barbaresque », sa « gitane ensorceleuse », et « fille virgilienne », « Vénus primitive », tantôt l’associant aux grands événements de l’Histoire, tantôt l’apparentant aux déesses grecques dont, assurait-il, elle avait le port, quoique servante. Ces comparaisons surprenaient Tafardel, qui n’avait pas la même faculté de passer directement de l’hôtel Torbayon à l’Olympe, à propos d’une créature chargée de poser devant lui une bouteille et des verres, et de laquelle il ne faisait plus cas une fois cette formalité accomplie (pour la somme de cinquante sous). Il était moins sensible à la beauté que Samothrace, qui disait que les spectacles qu’elle offre sont les plus propres à élever les pensées de l’homme, s’il prend appui sur l’imagination pour se libérer du terre-à-terre quotidien.
Le beau temps incitait les Clochemerlins à penser comme lui, en envoyant promener soucis et peines. Ils s’accordaient quelques mois de répit, entre les embêtements passés et les embêtements à venir. Après tout, les choses pouvaient s’arranger : la récolte n’être pas mauvaise et reprendre la vente du vin. En attendant, on faisait ronfler les autos, on allait revoir les environs dans leur nouvelle parure verte et frissonnante, saluer à la ronde les habitants du Beaujolais et trinquer avec eux.
Ayant fêté la vente de son premier million d’étuis de Zéphanal, M. le pharmacien Basèphe s’éleva de lui-même à la dignité de mécène. Il fit don à la commune d’un terrain de sport tout équipé, avec vestiaire et douches. Clochemerle  avait son équipe de football et faisait  disputer une fois par an une course cycliste, le jour du 15 août. Pour le championnat de boules, affaire d’importance, le tournoi durait une semaine. Les tenants du titre étaient, cette année-là, Sébastien Ouille, Coco Bidois, Lachenève et Piffeton.
Au Castel Anita, dans sa somptueuse propriété, nouvellement embellie d’un tennis et d’une piscine, le richissime inventeur du Zéphanal recevait de préférence des artistes de la région, et d’autres qui étaient de passage, car en partie grâce à lui Clochemerle devenait un célèbre relais d’étape entre Paris et la Côte d’Azur. A tous il disait : « Vous êtes chez vous. » Cette politique d’accueil faisait de sa maison la plus gaie de la contrée. Elle retentissait de discussions rugissantes, de chœurs vineux, de paradoxes soutenus jusqu’à l’absurde, de furieuses théories esthétiques, et en somme de tout ce qui pouvait se dire de plus stupide et de plus intelligent sur n’importe qui et n’importe quoi. Et tout cela oublié le lendemain, par des gaillards toujours prêts à tout remettre en question en partant des causalités de l’univers, inlassables athlètes du Verbe, en quête de vérités formelles sur lesquelles ils ne s’illusionnaient pas absolument et qui leur étaient pourtant aussi indispensables que l’oxygène de l’air. Ces tumultes, qui s’entendaient de la route, pouvaient faire croire à des nuits orgiaques. Mais c’était d’orgies d’idées qu’il s’agissait, le vin aidant, qui arrivait frais et parfumé d’une cave inépuisable. L’aimable amphitryon prenant grand plaisir à ces joutes, qui transformaient son intérieur en taverne hurlante, où il se donnait l’illusion de traiter les Rabelais, les Villon, les Balzac et les Michel Ange de son époque. Il disait ne s’amuser vraiment qu’en la compagnie des artistes parce que seuls –bien que souvent capricieux comme des enfants – ils ont la fantaisie et le durable enthousiasme qui sauvent la vie d’être plate et conventionnelle. On le remerciait de sa générosité en lui chantant à plusieurs voix ce couplet de carabin, qu’il était rituel de scander d’un air grave, comme un cantique de reconnaissance :

Chantons celui – Celui !
Qui s’introduit – Troduit !
En des milieux –Milieux !
Très chatouilleux –Touilleux !
Honneur et gloire – Et gloire !
Au merveilleux – Veilleux !
Au délicat suppositoire –Sitoire ! Sotoire !
De notre ami – De notre ami !
Le grand Docteur en Pharmacie
En Phar-ma-cie !

Le bon Basèphe riait aux larmes, se disant que ça valait vraiment la peine d’avoir fait fortune en lançant un produit de soulagement universel qui, bien que destiné aux parties basses de l’individu, lui permettait d’organiser ces raouts de l’amitié et lui procurait ces fêtes de l’esp