samedi 28 décembre 2013

III – Le Progrès

Au touriste repassant par là dans la belle saison, Clochemerle, sur sa pente verte et ocrée, eût paru semblable à ce qu’il était dix ou quinze ans plus tôt. Le paysage sommeillait dans un bien-être de chaleur, au zénith de laquelle flottaient des petits nuages blancs qu’entraînait doucement la brise du nord-est.
Clochemerle s’engourdissait dans une grande nappe d’immobilité brûlante, en tenant sa vigilance braquée sur le coin du ciel d’où peuvent surgir les nuages qui roulent dans leur ventre sombre les maudits orages de grêle.  C’est le grand péril de juillet. Puis vient l’août, avec son renfort de calories, qui assomme les êtres, recuit la terre, la fait craqueler et se fendre. Enfermés dans leurs maisons fraîches, volets tirés, les gens laissent s’accomplir le rissolant miracle qui infuse aux grappes les gouttes de soleil dont la fermentation fera les grands crus.
De prime abord, le Clochemerle de 1934 ressemblait à l’ancien. Pourtant si l’on prêtait l’oreille on percevait des éclats de fête foraine et de bastringue, tout un tintamarre cuivré,  surprenant dans ce cadre, qui montait du paysage et le recouvrait de vagues sonores. Des refrains d’opérettes et des rengaines de music-hall se répercutaient aux échos de la montagne. Cela faisait en plein Beaujolais un bruit frénétique de Magic-City et de Luna-Park.
Cette farandole de sons syncopés, obsédants, était génératrice d’une danse de saint-Guy qui s’attaquait aux parties basses des Clochemerlins. Les filles, qui avaient ces parties-là développées et dominatrices, voulaient danser à tout prix. Les airs de jazz leur fouettaient le sang, leur éveillaient l’instinct et leur flanquaient aux hanches des coups de roulis qui leur énervaient les fesses sous la satinette tendue.  Collées aux garçons, elles se démenaient du croupion comme des noiraudes de la forêt tropicale, avec des délires de trémoussement et de chamboulage amoureux. C’est que les mœurs nouvelles avaient gagné les campagnes.
Bon, c’était la jeunesse ! Après tout les filles d’autrefois étaient souvent initiées dès seize ans. Puisqu’il faut en passer par là un jour ou l’autre... Mais es matrones, asticotées par cette musique sauvage, sentaient leurs fibres se ranimer. Elles finissaient par croire que la vie les avait lésées, ne leur avait pas accordé leur compte de plaisirs. Elles venaient prendre la suée au bal, où elles déchaînaient des maelstroms de gros derrières expérimentés. Des femmes en âge d’être grand-mères !
Les hommes de leur côté, qui se sentaient les moelles chauffées à blanc par ces brassages et tournoiements, poussaient plus souvent jusqu’à la ville, où ils se payaient des galimafrées de créatures sans conduite.
-C’est les passions déchaînées et Babylone qui recommence ! gémissait Mme Fouache. Vous vous souvenez des scandales de l’urinoir ? On reverra de l’abominable, ma bonne. Je le sens venir.

*

Pendant des siècles, loin des cités et des grands trajets, Clochemerle avait vécu dans le silence et l’isolement. Et voici que les rumeurs de l’univers franchissaient cette muraille de Chine, apportant le doute, les tentations et l’insatisfaction.
-C’est le progrès ! clamaient les jeunes à tout propos.
-Quel progrès ? grommelaient les vieux, fâchés d’entendre parler des nouvelles fêtes du monde, auxquelles ils ne participeraient pas.
-Ben, le progrès ! On vivra plus comme des arriérés, des abrutis
-Comme nous, tu veux dire ?
-Moins de travail et plus de bon temps !
Un garçon démobilisé revenait des centres urbains, où il avait fréquenté des caboches solides et revendicatrices. En pleine auberge Torbayon, où il résonna étrangement et produisit un effet saisissant, il lança ce mot tout neuf : idéologie. C’était comme un nouveau levier d’Ampère qui devait soulever le monde. Les vieux en furent médusés.
-Idéologie, que tu dis, gars ? Qoui donc c’est-ti que ça ?
-C’est une nouvelle religion qui fera tout sauter, explique le jeune réformateur, lui-même bourré de zèle explosif.
-Tout quoi, tu feras sauter ?
-Tout ! répétait l’enragé. Vos vieilles cambuses et vos menteries. Les vieilles couillonnades et tout le sacré fourbi d’autrefois.
-Elle fera quand même pas sauter nos caves, ton idéologie ?
-Vos caves, on s’en fout, les vieux ! criait Joannès Migon. Vous n’en êtes jamais sortis. Il faut tout démolir pour tout rebâtir.
-Tout démolir ? disaient-ils, suffoqués.
-Démolir le monde, cette saloperie dégoûtant et trop vieille.
-Ben alors, t’auras de quoi t’occuper ! Bois un coup pour te donner des forces. Et vous êtes combien pour vous attaquer à ce genre de travail ?
-Des milliers et des milliers, affirmait Joannès Migon, qui vous tomberont sur le paletot, pour en finir une bonne fois avec vos andouilleries d’esclaves et de vieux cons.
-« Vieux con », ça ne veut pas dire grand’chose dans ta bouche. Ton fils le dira de toi un jour, un jour qui viendra vite. On te tient pas rigueur de l’expression. Mais « esclave » on l’admet pas. Où tu vois qu’on est des esclaves, nous, les hommes de Clochemerle ? Dis voir, tête enflée, crâne malade, méningiteux de naissance !
-Vous êtes des encroûtés, des radoteurs de canton. Une viande à troupeau. La raclure du capitalisme.
-C’est-ti que t’en as après nos sous, dis, galapiat, nos sous qu’on a gagnés en peinant ?
-Je me fous de vos sous, les vieux ! Il faut que les révolutions arrivent, criait le fils Mignon, annonçant avec ivresse l’avènement d’une justice qui débuterait par des remue-ménage du diable.
-tu vois le besoin d’une révolution à Clochemerle ?
-Ce besoin-là est partout. Faut qu’on foute le feu aux baraques et que les billets de mille flambent dedans. La nouvelle richesse du monde sera de n’avoir plus d’argent.
-Plus d’argent, tu dis ?
-Attends d’en avoir, des billets de mille !
-J’en veux pas !
-Personne t’en offre, petit !
Ça durait pendant des heures, chez l’Adèle. Dans la chaleur de la discussion, chacun buvait largement ses trois pots, y compris le réformateur. Son idéologie partait un peu de travers le soir, lorsqu’il devait rentrer chez ses parents.
Le vocabulaire du bourg s’enrichissait de termes nouveaux importés de l’extérieur, peut-être bienfaisants, peut-être pernicieux. On ne prend pas assez garde aux mots. Ils charrient toute sorte d’idées, de croyances, de mirages, et des forces mystérieuses qui bouleversent les sociétés. Idéologie arrivait après dancing, jazz, gigolo, bagnole, grand-sport, caméra, star, pin-up, etc.
« Mercanti » et « margoulin » étaient entrés dans les mœurs. Ils correspondaient à des fortunes qu’on avait vu s’édifier trop rapidement. On disait que les gens des villes déposaient leur bilan aussi naturellement qu’ils quittaient leur linge sale. L’escroquerie trouvait des moyens tous les jours plus ingénieux de s’exercer. La faculté de s’indigner s’émoussait. Chose grave, des jeunes, repassant au pays, racontaient ouvertement que, pour parvenir, la « débrouille » était bien supérieure au travail. Ils commençaient à glisser dans les discussions un terme promis à un grand avenir : combine.
Tout ça, c’était le vocabulaire du progrès, dont les effets se faisaient sentir en raison des nouveaux contacts avec l’extérieur. Car l’automobile avait fait son apparition à Clochemerle, conférant une importance de démiurge à Eugène Fadet qui, penché dans les capots savait ausculter un moteur, en faire jaillir des étincelles et les tonnerres de l’échappement.
L’auto ! Ce fut probablement la plus importante invention du début du siècle, qui allait bouleverser les notions archaïques du temps et de l’espace, les rapports entre les hommes et changer, en les rapetissant, les dimensions de la terre. Le mot vitesse qui en dérivait, auquel on adjoignit celui de griserie, définissait une drogue souverainement puissante sur les nerfs et les mœurs, et cette drogue absorbée avec délices prenait force de loi, à laquelle tout allait se soumettre, qui imprimait à l’univers ses rythmes et ses cadences. Chacun fut tiré de son trou comme par miracle, aspiré d’un passé stagnant où il ne se passait rien, où la vie n’était qu’habitudes dans un décor invariable. Chacun fut maître de s’offrir des échappées qui n’avaient de limites que sa fantaisie. Chacun à son bord, avec sa femme ou son amante, sa famille ou ses amis, et le monde entier devant lui, devenu traversable et franchissable en tous sens, offrant à tous son immensité merveilleuse, ses zones en friche pour rêver et s’exalter, pour se baigner l’esprit, les cent mille aspects de son inconnu, les esplanades à perte de vue de ses routes de plaine, les toboggans de ses routes de montagne, ses panoramas aveuglants de couleurs, ses sites, ses anfractuosités, ses gorges, ses forêts profondes et ses cours d’eau, ses châteaux fortifiés d’autrefois, ses villes compactes et brillantes, sa pureté agreste et son luxe citadin,  les monuments grandioses qui sont les arcs de triomphe dont la civilisation a marqué ses étapes à travers les siècles. Et tout cela qui défilait de part et d’autre d’un souple glissement, berceur et ronronnant, dans une profusion d’images offertes, de perspectives moutonnantes, changeantes et miroitantes, tout cela qui laissait les automobilistes étourdis de beautés et de richesses entrevues. C’était formidable !
Rouler, ça devenait le plus urgent besoin. L’humanité allait se ruer en avant, dans un perpétuel exode de bouffeurs de kilomètres, de dévoreurs de moyennes, avec une passion toute nouvelle du dépaysement, une avidité de tout voir, de tout connaître, de tout juger et dominer, de pousser toujours plus vite, toujours plus loin, d’amasser un bagage immense de sensations, de souvenirs, de comparaisons, d’étonnements, en égrenant une litanie de superlatifs qui malheureusement s’émoussaient, parce qu’il devenait trop facile de tout atteindre sans effort. Et l’habitude se prenait de fuit toute méditation, toute contemplation, tout soliloque qui ramène l’homme à s’interroger sur le sens de sa destinée.
N’importe ! Il s’agissait de ne pas prendre de retard, tous se voulant égaux par le nombre de kilomètres parcourus, des choses vues, des frontières franchies. Clochemerle à son tour fonçait dans la compétition.

*

Vantard et bricoleur, grand discuteur de cabaret, Eugène Fadet s’intitulait Mécanicien. Mais son commerce de cycle périclitait tant en raison de la topographie accidentée de la région, qu’en raison de l’obstination des Clochemerlins à conserver leurs vieilles bécanes rouillées, des engins de dix-huit à vingt kilo dont ils vantaient la désespérante solidité. Fadet se consolait de la mévente en fréquentant beaucoup le « Café de l’Alouette », où il était le commentateur écrouté des grands exploits sportifs. Cela encore ne lui mettait pas d’argent dans la poche. Mais l’ambition veillait à son foyer, en la personne de Léontine Fadet, femme lucide et froide que désespérait le vide du tiroir-caisse. Partant du principe qu’un homme s’utilise de bien des façons, elle orienta son mari vers une activité plus rémunératrice.
En 1926, ayant conclu un accord avec un agent de Mâcon, Eugène Fadet devint garagiste et vendeur de citroëns. Il reparut au bourg au volant d’une voiture qui fit sensation. Tout allait partir de cette voiture, dans laquelle chacun voulut monter, et qui se trouvait précisément là pour qu’on  y montât.
Mouraille changea son tacot contre une auto neuve. (il y avait eu, cette année-là, une profitable épidémie de grippe infectieuse.) Puis ce fut le tour de la baronne. Piéchut commanda un modèle de luxe. Laroudelle, en haine et jalousie de Piéchut, en fit autant. D’autres vignerons, qui ne voulaient pas que Laroudelle pût se croire plus qu’eux, achetèrent également. Et d’autres encore, poussés par les femmes. Ces dernières aspiraient à quitter un peu leurs maisons dont elles ne sortaient que pour les messes, baptêmes, mariages et enterrements.
L’initiation ne se fit pas sans dommages. Naturellement optimistes, les nouveaux conducteurs ne soupçonnaient pas les pièges de l’accélération, ceux de la force centrifuge,  ni les soins que réclame la mécanique. Ils considéraient qu’une machine qui est faite pour marcher doit marcher toujours. N’ayant aucune estime pour l’eau, ils négligeaient d’en mettre dans les radiateurs. On les voyait revenir avec des moteurs qui fumaient comme des chaudières et rougeoyaient sous le capot. Ils oubliaient de vérifier le niveau d’huile, ce qui avait pour conséquences des salades d’engrenages, des bielles coulées, des pistons crevés, des vilebrequins faussés. Ce n’était encore rien.
Il y eut des dérapages, des emboutissages et cabossages de tout genre, qui allaient avec des châssis tordus, des essieux gaussés, des ailes arrachées. Ça faisait travailler Fadet. Il y eut des culbutes dans les mauvais tournants, et par suite des membres brisés, des blessures. Ça faisait travaille Mouraille et Joanny Cadavre y trouvait aussi son compte. Quelques extrêmes-onctions furent administrées à des automobilistes qui avaient  donné de la tête dans un mur ou un platane, ou s’étaient rompu quelque chose dans le corps, un capotage ayant dispersé sur le sol une pleine voiturée de gens. Ainsi des héritages se trouvèrent acquis avec vingt ans d’avance. C’était le tribut qu’il fallait payer au progrès mécanique, Minotaure embusqué dans les descentes et les virages. D’ailleurs, les lignes droites n’étaient pas moins redoutables : on s’y tuait très bien sans savoir pourquoi.
Personne n’en fut découragé. Des gens qui avaient boudé à couvrir quelques lieues, pour qui c’était toute une affaire de monter dans un train, n’hésitaient pas à franchir cent kilomètres comme rien du tout, à des  allures inimaginables. Bien vite on trouva ça naturel, puis indispensable, à se demander comment on avait pu vivre jusqu’alors sans remuer. Clochemerle se vidait pour les fêtes. On manquait la messe du dimanche pour partir de bonne heure. Et les filles... Allez donc empêcher les filles de monter dans une voiture, soi-disant pour faire un petit tour de bonne amitié. Combien s’y firent pincer, qui ne revinrent pas intactes de ces sorties de tout repos. On en reparlera.
Bourgs et villages se mirent à communiquer, le Beaujolais à se mélanger avec la Bresse, le Charollais, le Bugey, la Bourgogne, etc. Les parentés affluaient, amenant des amis. On rendait les visites. Le soir, bien gorgés de vin, les conducteurs démarraient dans les pétarades, les grincements des boîtes de vitesses, aussi rigides au volant que s’ils eussent attrapé le torticolis, et néanmoins rigolards, gonflés de la certitude d’être des types formidables, maîtres de l’espace, des champions du « sortez-vous de devant ».
Voyant les affaires prendre si bonne tournure, Léontine Fadet fit embellir son magasin et se lança dans une autre branche commerciale : la vente des phonographes et postes de radio. Elle répandit sur le bourg des torrents d’harmonie, de couplets, de rythmes sautillants. Les femmes y furent sensibles. Elles se refusaient à rester enfermées dans la solitude et l’ennui, alors qu’elles pouvaient avoir de la distraction chez elles, rien qu’en tournant un bouton. Les hommes cédèrent pour avoir la paix. De là partit le tintamarre qui imprimait aux filles les cadences du bouge-fesses et donnait aux Clochemerlins des dandinements d’ataxiques béats.
Comme si ce n’était pas encore assez, on vit arriver dans une grosse bagnole des types à lunettes d’écaille et verres teintés, pantalons de golf, veston de tweed et chandails extravagants, cigare au bec, qui combinaient les deux genres, businessman et « prise de vue ». On apprit que Clochemerle allait avoir un cinéma. La salle fut inaugurée peu de temps après.
On passa d’abord un western tout crépitant de coups de feu. Une dizaine de mauvais garçons se fusillaient avec ardeur pour les beaux yeux d’une bien foutue qui avait en selle, dans un coquin pantalon de cheval (car elle-même galopait avec une rare maestria) des épanouissements qu’il n’était pas chrétien d’étaler sous le nez de cow-boys affamés et perdus dans la brousse. En tout cas ils justifiaient l’acharnement de ces féroces à la poursuivre, en lui faisant siffler aux oreilles leur lasso. (Les Clochemerlins mâles se mettaient à leur place et pensaient qu’ils eussent fait comme eux pour coincer la mignonne en tête à tête. Elle en valait la peine.) Après une chasse à courre aux terribles péripéties, la pauvrette, ligotée, allait échoir en partage à un abominable bandit. Le sort qui l’attendait faisait frissonner d’horreur les âmes sensibles. On entendait alors une charge ventre à terre qui accourait de l’horizon. Le blond, le tendre, l’athlétique Jimmy volait au secours de sa bien-aimée. Sans même ralentir, il sautait à pieds joints dans le groupe de ravisseurs. Il était ceinture noire au judo et possédait la droite fulgurante de Joë Louis. C’était le grand tabassage final et justicier. Les durs tombaient comme des quilles ou fuyaient épouvantés. Ayant fait place nette, Jimmy prenait en croupe sa belle (qui n’avait pas perdu dans ces bagarres une once de ses charmants volumes) et tous deux partaient au petit trop vers le ranch du bonheur.
On passa ensuite le grand film. Une fille ravissante de l’Oklahoma venait à New York pour y travailler. Elle trouvait un emploi de servante de drugstore dans un quartier populaire. Pure et honnête, elle envoyait chez elle une partie de ses gains pour aider sa mère à élever ses frères et sœurs. Ce sacrifice la soutenait dans son dur métier. Mais son cœur restait vacant, dont le vide la faisait souffrir aux heures crépusculaires et pendant les jours de fêtes, qu’elle passait seule dans sa chambrette, à rêver au prince charmant. La malchance s’acharnait sur elle. Sa logeuse, la vieille Mrs Kreeps, qui l’avait prise en haine depuis qu’elle avait refusé les avances d’un mauvais sujet de neveu, ne lui ménageait pas les affronts. Là-dessus son poisson rouge mourut. Et son canari, devenant neurasthénique, ne chantait plus dans sa cage. C’était souvent avec des larmes dans les yeux qu’elle servait les hamburgers à ses clients. Dans cet état de chagrin, qui la rendait à demi-inconsciente, elle se fit renverser par une Cadillac au carrefour de la quarante-cinquième rue et resta évanouie sur la chaussée. Mais de la Cadillac bondit un beau jeune homme qui la releva, la prit dans ses bras et la transporta lui-même à la clinique. On devine la suite. Touché par tant de grâce et d’infortune, le jeune Slim Howard fit une cour assidue à la pauvre Joan de l’Oklahoma, en lui nasillant des  darling  fervents, en la comblant de cadeaux, dont une Cadillac décapotable. (Ce sera à son tour d’écraser un peu les autres, compensation qui lui était bien due.) Car il était le fils de la Texaco Oil, et son père détenait quarante pour cent des valeurs du pétrole américain. Tout cela finit dans un grand bain de naphte. Et par un baiser minuté, en gros plan, que les cœurs tendres dégustèrent comme un ice-cream sentimental.
C’était un film hautement moral, édifiant même, mais juste du genre qui pouvait rendre complètement cinglées les filles du genre de Lulu Bourriquet.

-C’est un nouveau Babylone qui se prépare !
-Mais non, mais non, Madame Fouache, répondait Tafardel. C’est simplement le progrès qui est en train de transformer la condition humaine.
-Ah, Monsieur Tafardel, je le voudrais. Mais j’ai peur que l’homme reste toujours un imbécile et un grand vaurien.
Mouraille partageait l’opinion de Mme Fouache. Il disait :
-On met en mouvement des forces que l’intelligence humaine est incapable de contrôler. Le progrès mécanique a passé de un à mille en moins d’un siècle. Alors que le cerveau de l’homme n’a pas gagné d’un degré.
-Pardon, ripostait Tafardel, les hommes sont plus instruits qu’autrefois.
-On a augmenté le nombre de gens qui savent lire et écrire et pourraient à la rigueur s’exprimer. Mais combien ont quelque chose à exprimer ? Y a-t-il plus de génies ? A coup sûr, il y a davantage de fous.
-Davantage de fous ?
-Je le sais par les aliénistes. L’homme n’est pas fait pour vivre dans cette bousculade, ou n’y est pas adapté. Tout cela vient trop vite.
-Vous êtes pessimiste, docteur !
-Un robuste pessimisme n’est pas inconfortable, mon cher Tafardel. Avouez que les pessimistes ont souvent vu clair. Et qu’ils ont en définitive raison, puisque tout finit par la mort.
-La mort ? disait Tafardel qui ne voulait pas capituler. Peut-être qu’elle n’en a plus pour longtemps, la mort !

*

-C’est le progrès ! disaient les Clochemerlins, en sortant du cinéma, en tournant les boutons de leur radio, en appuyant sur le démarreur de leur auto. Ils en rayonnaient de plaisir et de fierté.
Mais c’était surtout l’automobile qui les avait le plus transformés. On rencontrait des Clochemerlins sur toutes les routes, courant le monde comme des Anglais. On en voyait à Montmerle et Montmelas, Bourg et Charolles, Louhans et Lons-le-Saunier, Dijon et Besnaçon. On en voyait à Montélimar, Aix-en-Provence, Nice, cannes, Saint-Raphaël, Sète, jusqu’à Bordeaux. Toujours bien munis de nourriture et de boisson.
Rien ne les épatait plus, ces Clochemerlins sortis de leur trou. Ils devenaient énormément malins et dessalés. Ils avaient un avis sur tout, ces irréfutables, sur la politique, la fiscalité, le libre-échange, les voitures américaines, le prince de Galles, les rayons X, sur Rudolph Valentino et le sex-appeal de Mae West, sur Hitler et Mussolini, sur Staline et Primo de Rivera, sur Greta Garbo et Mistinguett, etc. Ils auraient pris le pays en main, l’auraient gouverné et remis en ordre, vous auriez vu ça ! Même le cantonnier de Clochemerle savait ce qu’il y avait à faire pour que ça marche droit en France.
Ils devenaient énormément intelligents, les Clochemerlins, et le savaient. A s’en étonner eux-mêmes, à se mettre à genoux devant leurs si bons crânes, qui pouvaient contenir tant de choses. Ils n’étaient plus des couillons de campagne, des arriérés, des pecquenots et descendants de serfs. Ils étaient les hommes modernes ! Ils disaient moi gros comme un demi-muid.
Le malheur, c’est qu’ils rencontraient sur la route des enflés qui avaient un air de satisfaction intolérable. Qui tenaient leur gauche en conduisant, les sacrés cochons, comme des meneurs de bœufs du Moyen Age. Qui arrêtaient leurs bagnoles en plein virage pour aller faire pipi dans le sous-bois, cueillir la fraisette ou taquiner leur dodue. Les Clochemerlins engueulaient au vol cette sous-humanité.
Et de klaksonner, et d’accélérer, avec la certitude qu’ils dépassaient de foutus imbéciles, des croquants des cavernes, de saumâtres pedezouilles retardataires.
-Si c’est pas malheureux de donner des autos à des andouilles pareilles ! disait le conducteur clochemerlin
-C’est des pauvres Français moyens ! répondaient les passagers clochemerlins.
D’avoir si bon jugement sur les hommes, de se sentir une intelligence si bien lubrifiée, de connaitre tant et tant sur tout et le reste, ils se sentaient immensément contents d’eux. Ils en prenaient un petit air vaniteux qui les habillait bien.
-Au jour d’aujourd’hui, dit une fois Sébastien Ouille assis au volant, dans l’euphorie du quatre-vingts à l’heure, y a vraiment plus de supériorité au-dessus de nous.
-Non, dirent avec extase les autres Clochemerlins, y a plus de supériorité au-dessus.
-Autant intelligents que n’importe lesquels, nous sommes !
-Autant intelligents ! affirmèrent-ils.
Ça c’était vraiment l’égalité.
-Mais des plus bêtes, à la pelle, ça existe. La preuve, ce qu’on rencontre sur les routes.
-Pour sûr, des plus bêtes, c’est pas ça qui manque.
Cette conviction-là, c’était le bonheur.
On arrivait à la croisée de Belleville, il fallut ralentir. Et ne pas accélérer pour traverser Saint-Jean-d’Ardières. Mais plus loin, ayant repris sa pleine vitesse sur la ligne droite Sébastien Ouille éclata de rire.
-Quand même, dit-il, le monde est plein de c.... !
Ils opinèrent avec empressement
-Et, conclut Sébastien Ouille, il a fallu le progrès pour qu’on s’en aperçoive !


IV-Essor de Clochemerle


Revenons un peu en arrière. Adèle Torbayon s’ennuyait.
Quelques années plus tôt, cette belle femme, tourmentée par l’impérieux besoin de connaître des hommages d’une qualité raffinée, avait cédé aux ardeurs d’un beau greffier et d’un galant capitaine. Ce qui n’avait pas été sans provoquer de vifs incidents. Tout était rentré dans l’ordre par le départ des amants, hommes de peu de persévérance, qui n’avaient pensé qu’au plaisir. En convalescence du cœur, en veuvage du côté des sens, la voluptueuse aubergiste cherchait un dérivatif à ses souvenirs nostalgiques.
Elle conçut de porter son auberge au fier rang d’hostellerie. Elle se sentait lasse jusqu’au dégoût de voir les mêmes têtes, d’entendre les mêmes propos, les mêmes lourdes plaisanteries, dans un cadre empesté de fumée de tabac et de relents vulgaires. Depuis que le romanesque l’avait visitée, elle souhaitait d’accueillir des gens élégants, venus de loin, qui laisserait chez elle un parfum de distinction et d’aventure. Elle rumina la chose et dressa ses batteries avant d’en parler, quoique certaine de faire prévaloir son idée si elle la présentait habilement. C’est que, une fois trompé, Torbayon s’était mis à faire grand cas de sa femme, pour avoir constaté qu’on pourrait bien la lui chiper, chose qu’il avait longtemps considérée comme impossible.
Torbayon se moquait du titre que pouvait porter sa maison, pourvu qu’il continuât d’y mener l’existence qu’il aimait. Le meilleur s’en passait à trinquer et jouer à la belote avec les Clochemerlins. Le rôle du cafetier consiste à entretenir le client dans sa soif, à lui faire oublier l’heure, en se gardant toutefois du danger de prendre parti dans les discussions, ce qui vous fâche toujours avec l’un ou avec l’autre. Une salle de débit est un terrain neutre où toutes les opinions peuvent librement s’exprimer.
Tourbayon avait encore du goût pour la chasse, la pêche et le ramassage des champignons. Ces passions l’éloignaient souvent de son établissement. Il s’en remettait à son épouse du soin d’en assurer la bonne marche en son absence. Sans ignorer que les hanches d’Adèle et les rebonds moelleux de sa poitrine n’étaient pas étrangers à l’affluence de la clientèle. Quelques consommateurs avaient même des hardiesses de main regrettables. Mais quand on a un commerce et qu’on le veut prospère, quand on veut en outre aller à la chasse, à la pêche et aux champignons, il faut fermer les yeux sur certaines choses. D’ailleurs tant de Clochemerlins convoitaient l’Adèle qu’ils se gênaient entre eux. Vingt galants, bien visibles et rivaux, sont moins redoutables qu’un seul, qui cache son jeu et prépare sournoisement ses agressions. C’étaient deux outsiders, dont il ne se méfiait pas, qui avaient fait Arthur cocu.
Quand les femmes d’âge mûr se mettent à rêver d’amour, elles sont plus stupides que des gamines. Tourbayon se rendait compte que sa femme devenait quinteuse, irritable, inattentive. Elle perdait l’humeur gaie qui avait fait sa popularité. Il la vit donc d’un bon œil se tourner vers des projets qui pourraient la distraire et n’éleva pas d’objection quand elle parla de faire peindre en gros caractères sur le mur de la façade :

CHEZ  L’ADELE

Hostellerie

Torbayon

De toute façon, la façade demandait à être refaite. Et l’immeuble entier à être resuivi.
-Ben, répondit-il, t’as qu’à voir. Fais à ton idée, en allant doucement. (Doucement pour l’argent, voulait-il dire.)
Adèle convoqua les entrepreneurs et se lança dans les devis. Ils prirent rapidement de l’ampleur. Car bientôt il s’agissait de rien de moins que d’installer le confort moderne, avec l’eau courante dans les chambres, glaces, tapisseries neuves, lavabos de porcelaine, bidets, et même salles de bain.
-T’es pas folle, ma pauvre femme ! s’écria Torbayon. Des salles de bain à Clochemerle ? C’est un hôtel pour les Américains que tu veux monter.
Mais Adèle tint bon. Pour se désennuyer elle désirait connaître, par ceux qui la mènent réellement, la vie qu’embellissent les voyages, les séjours aux bains de mer, la fréquentation des casinos et des palaces. Le nom de Monte-Carlo brillait dans son esprit comme celui d’une capitale mondiale de l’amour et du luxe. Elle désirait, enrichie, se retirer dans le Midi, entre Cannes et Menton, pour y voir défiler ce qu’elle appelait le « beau monde ». Des termes comme « promenades des Anglais », « La Croisette », « le cap d’Antibes » exerçaient sur elle une attraction irrésistible. Il serait vraiment trop bête, ayant été la belle Adèle, dont les charmes avaient régné sur tout le bourg, de mourir sans avoir rien vu ni profité de l’argent amassé. Maçons, peintres, plâtriers, électriciens envahirent la maison. L’hôtel fut équipé à neuf. Six mois plus tard, il montrait, au centre de Clochemerle, une pimpante façade fleurie.
Attirer la clientèle, c’était une affaire de cuisine. Une cuisinière est bien forte en France, qui réussit le poule à la crème onctueux, le gratin dauphinois fondant, le civet de lièvre bien lié, le gigot saisi et saignant, l’épaule d’agneau grillée, écrevisses et escargots les grenouilles à la provençale, la bonne vieille daube au carottes, la bonne vieille blanquette à sauce d’or, l’entrecôte au vin, le beurre d’anchois, etc. Qui sait amener les viandes à leur point exact de cuisson, exalter le fumet des gibiers, doser la truffe, l’ail et la fine, le thym et le laurier, donner enfin aux nourritures les dessous savoureux qui sont comme l’accompagnement au chant.
Adèle se mot au fourneau avec la ferme intention de gagner la partie. Elle professait que la qualité devait être impeccable, qu’une cuisine non succulente n’était que banale. Les essences, les jus, les marinades, les salmis, les farces,  les entremets, le mélange des arômes, le dosage des condiments, tout devait atteindre ce degré de réussite rare, savante, quoique simple et naturelle, qui fait briller de plaisir les yeux des petits Brillat-Savarin et luire leurs joues rubicondes.
Le menu, dont le prix fut fixé à vingt-cinq francs, était le suivant :
Le foie gras truffé
Le saucisson chaud en croûte ou les grenouilles
La volaille de Bresse à la crème ou le coq au vin.
Fonds d’artichauts ou champignons
L’entrecôte aux sarments de vigne
Les crêpes ou le soufflé au kirch
Fromages
Fruits
Pâtisseries.

Mais on préparait tout autre plat sur commande il y avait du gibier dans la saison de chasse, des huîtres dans les mois en R, des langoustes, des loups et tous les poissons désirables.
-A en crever ! rugir les premiers dineurs, apoplectiques, en sortant de table vers quatre heures de l’après-midi.
Ils partirent annoncer qu’ils avaient déniché en Beaujolais un fameux coin pour s’en mettre jusque-là – et pour pas cher !  C’étaient précisément de tels coins que recherchait la gent automobile du dimanche. Progressivement affluèrent des voitures bourrées de touristes désireux de manger et boire immensément.
Ils ne furent ni volés ni déçus.
Puis des habitués demandèrent à coucher. Ils furent ravis de se réveiller en pleine nature, sur une montagne, dans l’éclat léger du matin, et ravis de se décrasser la bouche en buvant du Mâconnais frais. Ils revinrent pour les week-ends.
La clientèle grossit rapidement. Des automobilistes quittaient la route nationale, et au prix d’un détour venaient se régaler à Clochemerle. Le dimanche, la place de l’église se transformait en garage. Les petites tables à parasol de couleur empiétaient sur le trottoir de la grande rue. On fit édifier une véranda sur la cour, on tira parti des dépendances. On embauchait des filles du pays, qui servaient jusqu’à cent cinquante repas les jours de fête.

Arthur Torbayon sorti de son apathie pour révéler des qualités d’entraineur d’hommes qu’on ne lui soupçonnait pas. Bonnet en tête, vêtu en cuisinier – bien qu’on le chassât de la cuisine où il encombrait – il passait de table en table s’informer si « ces messieurs-dames étaient contents ». En fin de repas, il offrait aux meilleurs clients la tournée du patron. Il proposait ensuite une visite des caves.
C’est une tradition des vignerons beaujolais d’ouvrir leurs caves aux visiteurs, parce qu’ils sont fiers de leur vin et désirent le faire apprécier. Ils mettent aussi un point d’honneur à faire prendre la cuite à l’étranger.
Me novice ne se méfie pas. Puisé à même le tonneau, bu à la température de la cave, le  beaujolais paraît glissant et d’une légèreté sans conséquence. On ne compte plus les présomptueux qui ont eu à réviser ce jugement, dans des postures peu compatible avec la dignité d’un enquêteur. Le vin de Clochemerle est à la fois exquis et traître : on s’y laisse piper une narine, un coin du gosier, et tout l’homme y passe. D’ailleurs il n’enivre pas méchamment. Il provoque une charmante allégresse, si pétillante intellectuellement que le buveur se sent libéré des conventions et contraintes qui l’enchaînent dans la vie ordinaire. C’est ainsi qu’il en vient à déclarer qu’il se fout de se femme et des comptes à lui rendre, qu’il se fout de son employeur, des gendarmes, du percepteur, des échéances et rendez-vous, et d’une façon générale de tout ce qui pourrait empêcher un libre citoyen de se conduite selon les lois de son bon plaisir et de sa chatouilleuse dignité d’homme saoul. Ce degré d’émancipation réjouit fort les Clochemerlins.
Fréquemment, des touristes pris au piège quittaient le pays avec deux ou trois jours de retard. (car on passe d’une cave à l’autre pour comparer les crus, et cette vie souterraine en arrive à fausser toute notion du temps) le record fut battu par trois inconnus qui, après avoir insisté chez Torbayon pour être vite servis, demeurèrent à Clochemerle dix jours entiers, dans un état de félicité incoercible. Ils lancèrent dans toutes les directions des télégrammes (on les rédigeait pour eux) informant qu’ils étaient retenus par une affaire de la plus haute importance. L’affaire, c’était les millésimes de Clochemerle, échelonnés sur une vingtaine d’années, qu’ils voulaient être capables de distinguer les yeux fermés.
La visite des caves –gratuite, répétons-le) devint un but touristique apprécié. Ceux qui s’étaient fait surprendre par le vin de Clochemerle amenaient des amis pour qu’ils fussent surpris à leur tour. Torbayon guidait ces caravanes et y trouvait son compte. Chaque fois, des visiteurs qui n’étaient pas en état de prendre la route devaient coucher à l’hôtel. Ça augmentait d’autant le chiffre d’affaire, et ça faisait de la distraction dans le pays.
Mais le métier de cicerone du vin n’est pas de ceux qu’on peut faire à demi, surtout à Clochemerle, où les lurons de bouteilles ne se paient pas de fausses rasades. Arthur s’était lancé dans cette voie par chauvinisme et dévouement commercial, se croyant un buveur cuirassé. Cette vanité l’égara. C’est folie de défier le vin. Il peut, à telles doses, réconforter, égayer l’homme. A telles autres doses, il peut aussi bien le tuer.
Torbayon était sur la pente de l’habitude, d’abord aimable,, puis tenaillante, puis tyrannique. Il ne se soutenait plus que le verre à la main. A jeun, il sombrait dans une torpeur pâteuse et irresponsable dont rien ne pouvait le tirer. Après boire, il donnait dans les délires de la mégalomanie. Il se voyait dictateur, condamnant à mort tel ou tel dont la tête ne lui revenait pas. Il soupçonnait maintenant tout le pays d’avoir couché avec sa femme. Affirmation absurde, tout le pays pouvant se porter garant de la retenue de cette bonne Adèle, du moins sur le plan local. Ses faiblesses qui étaient connues – elles avaient fait assez de bruit en leur temps –portaient la marque d’un désir d’évasion hors de son milieu, mais jamais elle n’avait rien consenti à un Clochemerlin, sinon les privautés courantes qu’une commerçante est obligée de concéder aux habitués d’une salle d’auberge. La vérité, c’est que Torbayon devenait fou : les caves avaient tué sa raison. Tel était l’avis de Muraille.

*

On vit paraître à l’hôtel une beauté saisissante dont la vue coupa le souffle aux Clochemerlins. Il s’agissait d’une simple domestique, mais qu’importe. La beauté ne se laisse jamais assigner un rang subalterne. Cette beauté trouva son chantre :

On servante, ô Flora, mais rouges, écrevisses
Avec tes flancs d’amour et tes callosités
La rape de tes mains, Vénus de l’office
Tu règnes au plus obscur de nos lubricités.

Ainsi rimait en secret le vieux Bernard Samothrace. Au déclin de sa fougue, il venait de recontrer sa Dulcinée de Toboso.
Servante à l’hôtel, c’était une grande belle garde à croupe de houri, aux seins chauds comme des fruits d’Andalousie, aux cuisses d’un grain plus serré que le bois de teck et lisses comme un précieux box-calf, aux lèvres de framboise écrase, dont les yeux, magnifiques et stupides, reflétaient une animalité aussi primitive que fascinante.
La chair de cette brute fille-là sentait les épices et les tropiques, exhalait des odeurs fauves, évoquait des parfums de nuit profonde, éclairée seulement par les clartés laiteuses d’un corps dont les élans ressemblaient à des marées, faites pour soulever les amants, comme la mer soulève et ballotte les navires. On eût fait d’elle une admirable statue symbolisant la bestialité et la luxure, ces grandes forces aveugles qui président aux genèses et aux courants les plus actifs de l’humanité. Certes, cette statue aurait resplendi de bêtise, mais d’une bêtise puissamment symbolique, qui aurait eu le visage de la fatalité. On devinait, à travers les silences de son âme inerte, que rien ne pouvait détourner Flora de ses aveugles fin génésiques. Sans doute l’intelligence eût-elle gêné dans cette belle idole de chair.
Samothrace chantait donc Flora Baboin dans des poèmes qu’il nourrissait de concupiscence cérébrale. Audacieux la plume à la main, il devenait timide loin de son écritoire.
Il faut sans doute qu’un poète souffre pour lancer des accents sublimes.(les gens aiment bien que le sublime et la supériorité se paient d’un poids rassurant de douleurs, de rebuffades et de misères) Samothrace avait souffert au point d’en être aigri. Durant trente ans, à cinquante kilomètres à la ronde, on n’avait pas honoré la mémoire d’un Benoît Raclet (l’ébouillanteur du mildiou), posé une première pierre, inauguré un hôpital, une école ou un lavoir, qu’il n’eût été là, avec ses poèmes de circonstance. Entre deux airs de fanfares locales, rejetant en arrière sa tête inspirée, il lâchait ses strophes au nez des officiels et des assistances rurales. Au château de Saint-Point, il s’était affronté à l’ombre de Lamartine. A Mâcon, dans la cour de l’hôtel-de-ville, au pied de la statue de Timon le misanthrope (cet Athénien honoré dans une ville des Eduens) il avait cent fois célébré en vers, tantôt la quatrième époque de l’âge paléolithique- celle de Solutré- tantôt les ors du Pouilly-Fuissé, tantôt les rubis du Clochemerle, du Juliénas, du Morgon, du Moulin à Vent, etc.
Malgré tant de travaux et de corvées, il avait manqué ses rendez-vous avec la gloire. Ce n’était pas faute d’avoir serré bien des mains, de ministres, de députés, de sous-préfets, de maires. On l’avait mille fois complimenté sur son « beau talent ». Mais les choses en restaient là. La fête finie, les gens retournaient à leurs affaires, le laissant à ses occupations futiles. Si on lui parlait d’ouvrages littéraires, on citait ceux de ses confrères, en mélangeant titres et noms d’auteurs. On lui disait sans penser à mal : « les poètes deviennent célèbres après leur mort ». Certains lui marquaient une froideur distante, estimant que la société doit se protéger des poètes.
Elle ne s’en protège point absolument. On voudrait oublier qu’ils existent, guenilleux étonnés qui ne savent le prix de rien, figurant falots de la scène où se jouent les parties importantes, celles que sanctionnent l’argent et les honneurs. Personne ne veut entendre leur voix. Pourtant cette voix finit par triompher mystérieusement de l’indifférence et de l’hostilité.
Un jour, à bout d’émotion, de désespoir ou de misère, le poète trace sur le papier quelques lignes. Un nouveau talisman est né, une nouvelle façon de suggérer l’indicible. Les mots s’élancent comme des oiseaux migrateurs. Ils iront effleurer d’un frisson d’aile des inconnus, les fournir de refrains qui chanteront dans les mémoires. Un gueux de poète, ridicule et méprisé, fait parfois une chose pareille. Cette pensée soutenait Samothrace.
Avant-il du talent, un grand talent ? Il le croyait dans ses jours de fierté et de mépris, il en doutait dans ses jours d’affaissement.
Alors il découvrit Flora. Il écrivait tantôt pour magnifier son corps superbe, tantôt pour la dépeindre sous des traits durs et sarcastiques. Ce chantre de la beauté avait été peu gâté par les femmes, souvent calculatrices et point tentées de partager sa bohème. Fidèle à son mythe créateur de renommée, fidèle à la tradition des poètes au cœur malheureux, il faisait d’une humble servante son inspiratrice. Il écrivait par exemple, sans d’ailleurs lui en rien dire :

Hé, que dirais-tu pas, Mignonne
D’un talent de postérité
Que l’on confère à ta beauté
Et qui défierait les automnes ?

Si dans mes vers, moi je te nomme
Prenant garde qu’à deviner
De peine n’ait les autres hommes
A qui était le joli nez

Vous êtes en riant printemps
Disant : oh, celui-là m’assomme
Oui, petite, mais dans cent ans...
D’âge et d’oubli, c’est une somme !

Et même, hélas, bien avant
Pour tant qu’aujourd’hui soyez belle
N’oserez plus sans paravent
Mettre ordre vers vos jarretelles.


De tout cela qui vous fait vaine
Avec blanches, fermes raison
Déjà, ma belle, prenez peine
Viendra tôt l’arrière-saison

Pensez à celle de Ronsard
Vivante encore en les mémoires
Par charmants prestiges d’un art
Qui d’une belle fit la gloire.

S’il vous plaît vous serez comme elle
Plus tard dans tous les manuels
Décrite en termes éternels
Rêveront futures cervelles...

C’est vous, belle, que j’ai choisie
Pour aborder aux lendemains
Lointains, en nous tenant la main
Passager de la poésie

Immortelle en votre printemps
Dites-vous que c’est rare aubaine
Cela vaut bien quelques instants
Pour moi qui vous fais souveraine.

Car si vous faites la méchante
Prenez-y garde, belle enfant
C’est Théodora que je chante
Et que perpétueront les ans.

N’est-ce pas mieux que des diamants.
Ah, choisissez donc d’être honnête
Pour qui vous sauve de l’antan
Ce magicien, ce poète !

Ces derniers jeux d’un vieil homme amer se rencontraient avec l’obsession qui s’était emparée des Clochemerlins, jeunes ou vieux, du fait de l’existence de Flora l’impassible, déesse de salle commune et de corridors d’hôtel, louche déesse, un peu souillon et traine-savate, au rire bête peut-être, mais qui avait de telles cambrures, des formes sculpturales que, même couverte de haillons et de crasse, le désir fût allé la chercher dessous pour s’exalter.
D’où sortait-elle ? Quels hasards l’avaient amenée à Clochemerle ? On ne s’en souciait pas. Elle était de cette race d’esclaves dont la passion des conquérants fait des reines. De celles, convoitables comme un empire, dont l’existence rallume les sauvageries primitives, suscite les duels, les haines et les assassinats. Les hommes ne rêvaient pas de la posséder en l’estimant, et c’était sans importance. Peut-être que cette fille, lavée, parfumée et parée, eût fait une des triomphatrices de l’époque. Comme peut-être non. Peut-être que cette bête de luxure, cette bête à croupe, était mieux ainsi, dans son débraillé de servante, avec ses mollesses de hanches lasses, ses cernes et ses bleus, ses odeurs puissantes, ses soupirs de mansarde, on air endormi et vautré, quand elle posait sur ses admirateurs son lourd regard intraduisible qu’elle ne détournait pas et qui les faisait rougir.
Toujours une créature tranche sur les autres. Flora incarnait à Clochemerle la beauté du moment, capiteuse et lascive. Elle succédait à l’éclatante Judith Toumignon, dont les toisons d’or et la chair opulente avaient longtemps requis l’attention. Il n’y avait pour être opposée à la servante que la délicieuse Marie Coquelicot, jolie gazelle aux yeux tendres et lumineux. Celle-ci sollicitait le sentiment. Le physique de Flora s’adressait exclusivement aux sens. Personne ne songeait à s’en plaindre. Mais les femmes la détestaient.il est vrai que c’était bon signe.

*

On prêtait à Flora pas mal d’aventures incontrôlables. Ce qui était certain, c’est qu’elle restait dans le domaine public, disputable, matière à passions sourdes ou fulgurantes, et paraissait peu disposée à s’attacher à un homme. Elle inspirait un vieux poète et occupait fortement l’esprit du jeune instituteur, Armand Jolibois, âgé de vingt-six ans.
Jolibois n’avait pas à sa disposition, comme Samothrace, l’exutoire de la poésie. Les conversations philosophiques avec Mouraille et Tafardel ne pouvaient lui tenir lieu de tout. L’image de Flora le tourmentait au point de lui rendre insipides deux ou trois jeunesses assez agréables, qui auraient eu volontiers un penchant pour lui et ne le cachaient pas. (Un jeune célibataire est toujours visé par les demoiselles qui pensent aux doux liens du mariage.) Faisant sa classe, Jolibois tombait dans des rêveries qui le détournaient de l’enseignement. Ou, rendu mysogine par l’insatisfaction, il traitait avec une rigueur excessive des personnages de l’histoire, principalement les reines qui avaient eu des amants, ou les concubines titrées qui s’étaient glissées dans la couche des rois. Il faisait de la Révolution un éloge exagéré, qui inquiétait les Clochemerlins, lesquels n’eussent pas vu d’un bon œil un Robespierre ou  un Danton remplacer leur Piéchut. On commençait à se demander si le nouvel instituteur n’était pas anarchiste. Il n’était qu’amoureux.
Flora se plaignait à sa maîtresse des traces de pinçons au plus nourri de sa personne.
-Ma pauvre fille, disait Adèle, si vous faites attention à ça ! J’y ai passé avant vous. Quand on sert sur table, il faut en subir.
-Mais vous êtes la patronne. Avec vous, ils y allaient moins fort.
-Moins fort ? Les hommes ne savent guère se retenir. Quand ils peuvent vous serrer dans un coin... Mais dites-vous bien que sans bonnes fesses pour attraper les pinçons, on n’attrape pas non plus les bonnes étrennes. Et vous finirez par y attraper un mari. Comment croyez-vous que les hommes se décident ? Avec les mains !
-Je ne suis point pressée, disait Flora.
-On dit ça. Un mari, il faut bien finir par là... Cr n’est pas ce qu’on croit, souvent. C’est quand même des soucis de moins.
Un mari... C’est vrai qu’on ne pouvait savoir ce que désirait l’étrange fille.  Le savait-elle seulement ?
-Je ne la crois pas intelligente, disait Tafardel, toujours porté à chercher l’intelligence où elle n’avait que faire.
-c’est très bien ainsi, répondait Mouraille. Si cette fille n’était pas bête, avec la tournure qu’elle a, elle ne serait pas servante à Clochemerle et nous n’aurions pas le plaisir de la regarder. Elle n’a pas besoin d’intelligence pour remplir sa fonction incendiaire. Il en tombera plus d’un dans le piège de ses jupes. Et moi-même, si j’étais plus jeune... Elle ne vous dirait rien, Tafardel ?
-Oh disait Tafardel, je n’ai que des passions intellectuelles !
-Elles ne sont pas non plus sans danger. Il vaut mieux se toquer d’une femme que d’une doctrine.
-Vous n’êtes jamais sérieux, docteur !
-Je vois des malades chaque jour, mon cher Tafardel. Il faut bien que je me console de faire risette à la mort !
Adèle soustrayait le plus possible sa servante au service de l’estaminet, réservé depuis les embellissements aux consommateurs du pays. L’adroite commerçante s’était avisée, qu’au lieu de laisser la belle fille se galvauder avec de simples vignerons, mieux valait la conserver pour l’agrément de sa clientèle de luxe. Car elle attirait du monde. Les citadins la trouvaient saisissante dans ce cadre de campagne. Certains retenaient une chambre dans l’espoir qu’elle leur porterait au lit le petit déjeuner.
Ainsi, grâce aux charmes capiteux de Flora, grâce à la cuisine incomparable d’adèle Torbayon, la renommée de Clochemerle grandissait et s’étendait au loin. Un troisième nom vint jeter un nouveau lustre sur le bourg fameux. Il s’agissait d’un produit pharmaceutique à grande diffusion. C’était le Zéphanal.

*

Se souvient-on d’Eusèbe Basèphe, le potard de Poilphard, ancien pharmacien de Clochemerle ? C’était vers 1917, un obscur garçon de vingt ans, mélancoliquement puceau, qui débitait des remèdes, recueillait sur un coton le pus des panaris et des furoncles, appliquait l’arnica sur les talures, l’éther et la teinture d’iode sur les blessures bénignes. Dans l’officine des préparations, il confectionnait pilules et cachets, analysait les urines du bourg, pilait et malaxait les mixtures, pétrissait les onguents, collait les capsules et les étiquettes rouges : usage externe.
Myope, l’ai ahuri, fleurant le goménol, l’eucalyptus et le pipi flambé, empressé et fier de sa mission savante, le pâlot Basèphe nourrissait, dans sa forte tête de brachycéphale blond, des rêves d’ambition et de revanche. Il préparait son avenir avec une ténacité que personne ne soupçonnait. Le soir, seul dans sa mansarde de commis, se bourrant de boules de gomme et de guimauve, se gorgeant par système de fortifiants phosphorés, il étudiait, tard dans la nuit, les propriétés, drogues et préparations de tous les corps qui entrent dans la composition des formules du Codex.
Il était soutenu dans ce travail aride par des rêveries tendres. Las de prendre des notes, le potard évoquait les bonnes femmes de Clochemerle qui, haut troussées et à cheval sur une chaise, lui présentaient familièrement leurs fesses pleines de majesté, pour qu’il y enfonçât la longue aiguille des piqûres. Il éprouvait comme un délire de possession quand, pressant sur sa seringue, il injectait le liquide bienfaisant dans les belles masses calmes qu’on lui tendait. Ses noviciats d’amour n’allaient pas au-delà, il faut le dire, car il était trop timide pour oser toucher, d’une autre manière que clinique, aux fastes de chair qu’on lui étalait sous le nez. Ces visions n’en agissaient que davantage sur son esprit, au point de mettre en péril sa raison.
Quelles splendeurs ivoirines, quelles nuances de camélia, quels grains satinés, quels divins clairs-obscurs avaient ces amples formes, et comme, dans sa solitude, Basèphe leur parlait tendrement, les nommant avec ferveur de leur nom de baptême : Catherine, Marie-Louise, Jeannette, Adélaïde, Agathe, Pélagie... Comme le côté pile des personnes était plus attrayant que les visages, souvent durs et indifférents. Et comme s’épanouissaient d’aise les belles jumelées lorsque, l’aiguille retirée, le potard les frottait d’un coton imbibé d’alcool. Et quel gentil ébrouement de ces croupes, pour remettre en place les dessous, avant ra retombée  des jupes. Entre toutes, si variées, ayant chacune leur expression et leurs modelés, une paire était l’objet de sa prédilection et de son amour.
O fesses d’Anita Trimouille, bouquet de roses et d’œillets blancs, grosses pivoines épanouies, si attendrissantes avec leurs veinules de l’échine, leurs lisses arrondis, leur profond sillon médian, leurs plis transversaux, bien nets sous les bombés des hémisphères !
Exaltante et chère Anita Trimouille ! Anita au verso si confiant et prometteur, que vous aviez donc une charmant retrait des reins, une jolie plainte de surprise apeurée, venue de tout votre être atteint, lors du choc de l’aiguille vous pénétrant !
Vous doutiez-vous, incomparable Anita, de l’adoration que vous inspiriez à un jeune solitaire, penché sur vous en un poignant face à face, tandis qu’à votre insu le plus charmant de votre personne lui souriait, de toutes ces fossettes que vous aviez, exquises ?
Vous êtes-vous jamais doutée, ô Callipyge naïve, qu’à montrer ainsi vos secrètes pâleurs et vos pénombres d’alcôve, vous bouleversiez le cœur d’un potard rougissant ?
Vous doutiez-vous que ce malheureux, qui restait derrière vous la tête basse, comme préparant l’aiguille et la seringue, tenait ses yeux jalousement fixés sur vos splendeurs, en respirant profondément pour s’imprégner de votre arôme intime ?
Vous doutiez-vous des confidences passionnées, toute timidité enfin disparue, que ce garçon faisait plus tard à cet autre visage de vous-même, si expressif, dont il avait caressé du regard les tendres courbes ?
O solitude de la jeunesse, grandes espérances et grands chagrins, que vous êtes touchants !
Comme l’idéal d’un jeune cœur sait tout ennoblir et partout deviner l’âme ! Ce garçon qui n’aurait pu soutenir votre regard sans rougir, profitant de ce que vous aviez le dos tourné, en brisant l’ampoule et remplissant la seringue, ne cessait de murmurer à vos fesses adorables, élues entre toutes : « Anita, je vous aime. »
S’il lui arriva de vous faire mal, devant s’y prendre à deux fois pour planter l’aiguille, c’est que sa main tremblait et qu’une buée d’émotion ternissait les verres de ses lunettes. Car Dieu sait de quel cœur il se fût offert à votre place aux piqûres, pour vous épargner de souffrir, afin qu’il lui fût donné de poser la tête là où il vous blessait, et de couvrir ces régions sublimes de baisers pieux.
La vie est d’une implacable dureté. Vous étiez alors, Anita, une jeune femme de vingt-sept ans, nantie d’époux, experte en bien des choses où le pauvre Basèphe, se consumant et se croyant maudit, tâtonnait en aveugle. Désert brûlant de la jeunesse inquiète, dont vous eussiez été les palmiers et la source, chère Anita au beau corps d’oasis fraîche, vous dont les caresses eussent apaisé la fièvre d’un jeune front hagard. Que vous eût coûté, Anita de Clochemerle, de vous pencher un peu et d’être pour le tremblant potard la Révélatrice ? Oui, « ça ne se fait pas » ! C’est ici que le monde est fourbe et mal fait. Car de vous pencher, compatissante, de lui offrir une petite part de cette abondante moisson de délices dont vous étiez mûre, c’eut été grande charité. Quels bonds eût fait, sous la blouse de l’apprenti pharmacien, le cœur du pauvre Basèphe, quel orgueil et quel courage ne lui eussiez-vous pas insufflé, Egérie aux flancs généreux !
Anita, Anita, étiez-vous si peu femme, de ne rien voir et pressentit parce que vous aviez le dos tourné ? Quoi, en plusieurs séries de piqûres, n’avez-vous jamais senti trembler de ferveur et d’adoration la main qui vous perçait ? Derrière vous, c’était l’amour, le plus sincère, le plus fervent, le plus dévoué.
Il faut à la jeunesse des mobiles farouches d’agir et d’entreprendre. Parce qu’il vous aimait et voulait sortir de sa condition subalterne, pour reparaître vainqueur aux lieux où on l’avait dédaigné, Basèphe se plongeait avec rage dans les études. Pour s’élever et vous conquérir, Anita Trimouille, car il mêlait romantiquement le mérite du triomphe amoureux. Rêve puéril, qui ne tenait pas compte de la marche du temps, de l’évolution qui se ferait en vous ô Anita, belle statue flétrissable.
On peut le dire aujourd’hui. Grâce à vos nobles formes, à quelque chose d’intime que vous celiez à tous (sauf à Trimouille, déplorable lourdaud) et que Basèphe connut superficiellement, vous fûtes pour ce garçon l’inspiratrice qui, en lui imposant de rigoureuses contraintes d’esprit, devait le mener à la fortune. Mais tout ce qui s’achète au prix d’un bonheur perdu se paie d’un horrible prix. Une âme froissée dans sa jeunesse ne se remet jamais tout à fait bien des anciennes douleurs.

*

Il était imprudent, peut-être scabreux, de confier au jeune Basèphe le soin de piquer ces dames dans le charnu de leur personne. Non qu’il manquât de dextérité, mais on aurait pu se demander si la trempe de son caractère et la somme de ses expériences personnelles le qualifiaient pour des travaux quand même troublants à son âge.
Bah, Clochemerle n’y regardait pas de si près, et les bonnes femmes n’y voyaient pas malice ! A la pharmacie, on ne leur comptait que le prix de l’ampoule. Et comme elles disaient : les montrer à l’un ou à l’autre, puisqu’il faut toujours qu’on les montre... quelques imbues de leur beauté apportaient même de l’empressement à mettre à l’air des rondeurs qu’elles estimaient trop peu connues. Ces dames vivaient en général sur la conviction d’avoir là un capital, mariable et rentable, sur lequel reposait leur autorité dans la maison.
Le pharmacien Poilphard était un vieux fou, aux gestes saccadés, qui plongeait dans les croupes, en y prenant un plaisir inquiétant, des aiguilles d’une longueur démesurées et qui faisaient saigner. La clientèle refusait ses soins. Elle était au contraire enchantée de la douceur de main de Basèphe.  « On n’y sent même pas entrer » disaient les patientes. Jamais une égratignure, une aseptie parfaite. Les femmes de Clochemerle ne voulaient que le gentil potard pour les larder. Mais personne ne songeait à lui offrir la récompense de son dévouement et de son application.
Cette récompense vint un jour, car tout arrive. Une certaine Maria Bouffier, dite Maria la Drue, venait se faire piquer, et franchement on se demandait pourquoi, car elle pétait de santé. C’était une belle gaillarde d’une trentaine d’années qui, à cheval, débordait largement la chaise. Elle se présentait à des heures inattendues. Elle vint un jour à midi, comme Basèphe, seul au magasin, allait retirer la poignée de la porte.
-Vous prendrez ben le temps de me faire ma piqûre, dit Maria, avec son large sourire engageant. Ça m’arrangerait parce que je dois prendre le car tout à l’heure.
-C’est que l’heure est passée, dit Basèphe.
-Fermez seulement la porte pour que le monde n’entre pas. Pendant ce temps-là, je vas vite me trousser. Vous me trouverez toute prête.
Elle passa directement dans l’officine, où Basèphe la rejoignit, après avoir jeté un dernier regard au magasin dont il avait la garde.
Prête, pour sûr, elle l’était ! Elle tenait déjà la posture, offrant une large cible nue. Sans être comparable à la chère Anita, Maria Bouffier n’était pas de celles qu’on pouvait dédaigner. Il y avait une bonhomie simple et encourageante dans ses opulences. Le potard se sentit bizarrement ému. Les gens se tenaient chez eux, fourchette en main, indifférents à ce qui se passait dans le bourg. Et lui, enfermé seul avec cette forte Maria dévoilée. S’il avait eu de l’audace...
Maria en avait à revendre. Penché sur son attirail, Basèphe se sentit renversé en arrière. Une bouche vorace s’empara de la sienne. Il perdit l’esprit, devint un docile instrument aux mains de la résolue, à l’heure la plus étourdissante de la journée, dans un bourdonnement d’insectes de mai. Il y eut un fracas de flacons renversés. Du sirop se répandit sur le carreau, dont l’odeur sucrée attira les guêpes. Si bien que Maria fut quand même piquée, en fin d’ébats, mais par une vespa vulgaris, qui lui tira un grand cri et lui laissa son dard dans une cuisse. Basèphe y fit avec reconnaissance une application d’eau de Cologne.
Il était temps que cette aventure survint. Le potard avait alors vingt-deux ans.  Il s’étiolait, perdait l’appétit et l’insouciance. Maria Bouffier opéra un véritable sauvetage se s’y dévoua assidûment. C’était une bonne cajolante, au corps reconnaissant. Basèphe fut moins pressé d’aller s’enfermer dans sa chambre. Il osa regarder les filles, sans perdre toutefois cet air sournois, ou cyniquement agressif, qui avait été le sien pendant longtemps. Il restait marqué par le repliement qui avait coïncidé avec la formation profonde de son être. Il devait en rester marqué toute sa vie et donner toujours l’impression de sortir d’un rêve inavouable, tout peuplé de visions joufflues.

*

La fortune devait lui sourire. L’héritage d’une vieille tante lui permit d’aller étudier en ville et de décrocher son diplôme. Mais il prit son temps pour s’installer.
Il apprit enfin que le pharmacien de Clochemerle, le successeur de Poilphard, cherchait à vendre. C’était un gastralgique qui avait le vin en exécration, et de voir autour de lui tant de buveurs réjouis le rendait malade de jalousie. Basèphe sauta sur l’occasion.
Anita Trimouille, chère hantise ! Les abondances de Maria Bouffier n’avaient pu effacer votre image. Ni les maîtresses que Basèphe avait eues depuis. Hélas, Anita avait quitté Clochemerle. Devenue veuve, elle était partie refaire sa vie ailleurs. On la disait en Algérie. Mais les gens ne savaient sur elle rien de précis.
Basèphe fit moderniser la pharmacie et installer, dans le jardin attenant, un petit laboratoire, d’où partirait quelque jour un produit prestigieux, une de ces spécialités dont la vente procure des fortunes aux grands soulageurs de l’humanité. Cela demandait beaucoup de travail et de réflexion. Il consacrait tout son temps libre à des recherches.
Un jour le produit fut au point et baptisé Zéphanal. Sans doute faut-il voir dans le choix de ce médicament une conséquence lointaine de la pénible crise de puberté de son inventeur. C’était un suppositoire à différents dosages, à multiples application, un analgésique d’une remarquable efficacité, d’un emploi largement féminin.
Pour faire connaître son produit (et éviter toute confusion : « Surtout, n’avalez pas ça malheureuse ! » le pharmacien Basèphe n’hésitait pas à proposer une démonstration de la mise en place ; il semblait y prendre un plaisir muet et grave, plein de réminiscences. Il guidait la cliente vers l’office ou Maria Bouffier venait autrefois se faire piquer.
-Passez donc  par ici, ma bonne, je mais bous montrer. Et vous serez tout de suite soulagée...Retroussez-vous... Accoudez-vous... Penchez-vous en avant... Surtout ne vous contractez pas...
D’un doigt leste et précis, glycériné, caoutchouté, il enfonçait le petit obus.
-là, le voilà bien logé. Il va fondre gentiment. Je ne vous ai pas fait mal ?
-Oh , que non, Monsieur Basèphe ! Mais de ce côté-là, ça surprend...
Organisateur avisé, il eut une idée publicitaire de génie. Il adressait aux médecins un panier de dix bouteilles d’un bon cru de Clochemerle, accompagné de la lettre suivante :

« Cher et Honoré Docteur,
Le zéphanal (dosages appropriés, voire notice jointe) fait merveille dans les cas d’obstétrique, métrite, salpingite, cystite, hémorroïdes, troubles du retour d’âge, règles difficiles, entérite chronique, courbature fébriles, insomnie, etc. il procure un soulagement immédiat et durable, sans fatiguer les organes de la digestion. Vous trouverez les attestations de MM. Les Professeurs qui veulent bien le préconiser. On emploie le Zéphanal dans la plupart des cliniques et hôpitaux de Lyon, Mâcon, Villefranche, Dijon, Bourg, etc.
Ce n’est pas tout, cher et honoré Docteur. Si nous pensons aux malades, nous ne pensons pas moins à MM. Les Médecins. Nous savons combien leur tâche est rude et que le surmenage les menace souvent. Nous voulons contribuer à soutenir leurs forces.
Voulez-vous bien faire l’essai de l’excellent vin de Clochemerle dont nous vous adressons dix bouteilles et vous en réconforter entre deux consultations. Vous nous direz si ce bon vin français vous à été aussi profitable que notre Zéphanal à vous malades
Veuillez croire, cher et honoré Docteur... »

Cette politique eut les meilleurs effets. Le mot Zéphanal se multiplia sur les ordonnances, ce qui assurait un débit régulier du produit, dont les ventes montaient rapidement.
Plus tard, le pharmacien fit un arrangement avec Adèle Torbayon. A tous les médecins résidant dans un rayon de cent kilomètres, il adressait, une fois par an un bon pour deux repas à prendre gratuitement, vins et service compris, à la fameuse hostellerie. Il y joignait une invitation à visiter ses laboratoires. Des laboratoires, on passait dans sa magnifique propriété, où le champagne coulait à flot. Il se fit ainsi des amitiés très précieuses dans le corps médical. C’était également tout profit pour Adèle : les visiteurs qui avaient goûté de sa cuisine revenaient et amenaient de nouveaux clients. Torbayon s’emparait d’eux et les conduisaient dans les caves. Les ripailles n’en finissaient pas.
Ainsi le Zéphanal contribuait par sa réputation (fortement soutenue par la publicité) à étendre celle de Clochemerle, dont le nom se mettait à rayonner sur toute la France. Quant à Basèphe, c’était bien simple, il faisait une énorme fortune, tant les rectums étaient avides de ses suppositoires, qui avaient à peu près la forme d’une balle du fusil Lebel, mais d’une balle dont la pointe beurrée s’émoussait suffisamment à la chaleur du corps pour que l’emploi en fût facilité.
-Une fortune colossale, grommelaient des clochemerlins jaloux, avec un petit truc qu’on se fourre dans le derrière. Y en a qui ont de la chance !
Mais les femmes prenaient parti pour le pharmacien. Presque toutes étaient adonnées au Zéphanal, car le généreux inventeur en distribuait volontiers des étuis-primes, à condition qu’on le tint au courant des résultats obtenus, qu’il tenait à contrôler et inscrivait sur des fiches. Il eut à examiner de près quelques cas d’inflammations circonvoisines. L’expérience prouva qu’il s’agissait de poussée d’eczéma, d’origine hépatique, localisées par hasard à cet endroit et nullement imputables à son produit. Il fit au contraire doubler et tripler les doses pour calmer les terribles démangeaisons qui martyrisaient les malades. Le Zéphanal triompha aussi de l’eczéma.
-Ce qu’il faut voir, disaient les femmes, c’est l’idée de soigner les gens par le bas. C’est facile à prendre. Et comme ça, on n’a pas un mauvais goût de remède dans la bouche.
D’ailleurs Mouraille, au mieux avec le pharmacien qui l’invitait souvent et qu’il vouait volontiers, parce qu’ils avaient ensemble des conversations intéressantes, préconisait largement le Zéphanal. Etant partisan du vieux et classique purgare, il tenait pour doué d’une vertu médicale supérieure tout ce qui pénétrait dans le corps de cette façon. Il semblait donc bien que Basèphe, riche, somptueusement installé, et par là vengé de son obscurité ancienne, eût tout désormais pour être heureux. Et pourtant...
Il a fait restaurer sa mansarde de potard, tout en haut de la maison de la pharmacie. Il s’y retire seul pour méditer et rêver, comme jadis il s’y enfermait pauvre, inquiet, tourmenté... O formes idéales d’Anita Trimouille, chère âme ! Vous êtes là, imaginaires et aveuglantes, comme autrefois. Anita, dont le destin fut d’être chérie de dos, Anita qui ne sûtes pas vous retourner pour surprendre l’extase, où êtes –vous allée vieillir, mourir peut-être... Même en usant pour votre santé, sans doute ignorerez-vous toujours que le bienfaisant Zéphanal est l’invention d’un petit potard désespéré qui tressaillait d’amour devant vos splendeurs charnelles, quand vous étiez dans tout votre éclat de jeunesse. Ce garçon timide, le voici revenu aux lieux de sa première adoration, gardant au cœur un malaise, parce que vous êtes placée hors des atteintes qui lui eussent permis de confronter les éblouissements du passé aux réalités du présent.
Anita, chère Anita, vous êtes restée celle dont on rêve, l’inaccessible, la prêtresse de chimère qui entretient au cœur de l’homme ce regret d’insatisfaction et cette flamme de mélancolie dont se nuancent tous nos plaisirs. Anita Trimouille, idéale créature, vous hantez encore des nuits sans sommeil. Et alors il arrive que M. le pharmacien Eusèbe Basèphe, le fameux et richissime spécialiste, ait recours à son propre Zéphanal, pour s’endormir. Car il est vrai que c’est un excellent produit, souverain pour calmer aussi les nerfs et plonger le patient dans une brume d’illusions heureuses.


V- Complications Religieuses

Arriva le successeur de Ponosse
On l’attendait depuis quelques jours avec un peu d’inquiétude : quelle tête aurait-il ? Il faut dire tout de suite que sa vue coupa le souffle aux Clochemerlins et leur fit pressentir que les choses allaient singulièrement se compliquer avec le ciel. Les clients de l’estaminet le guettaient, son approche ayant été signalée par un cycliste accouru de la gare. Ils l’examinèrent au passage lorsque, arrivé sur la place de l’église, il se fit indiquer le presbytère.
-Oh, ben ! dirent-ils avec étonnement. Oh, ben
-L’a pas l’air commode, le frère !
C’était un grand diable de curé blême et sinistre, dans les quarante ans, foutu comme l’as de pique, tout en os, en mains et en pieds, à profil tranchant et menton en pare-chocs, un noir personnage dont les yeux sombres brillaient de dévotion fanatique. Il portait une verdâtre houppelande rapiécée, et les bords ramollis de son chapeau battaient au vent comme des ailes de corbeau. Un type à vous donner le frisson d’une mauvaise mort. Il s’engouffra dans l’impasse qui menait à la cure.
Moins d’une heure plus tard il parcourait Clochemerle à grands pas saccadés, d’un air farouche, sans saluer personne ni sourire aux enfants, en jetant sur le bourg un regard d’aigle. Il fit annoncer par Beausoleil, à bruit de tambour, un service religieux spécial pour le lendemain. Les Clochemerlins s’y rendirent en nombre, par curiosité.
La messe fut entendue dans une atmosphère de frousse. Les Dominus Bobiscum de l’officiant claquaient à la figure des fidèles comme des garde-à-vous d’adjudant. La messe expédiée, le curé Noive monta en chaire et parla d’une voix rauque. Le sens de son prêche fut à peu près celui-ci : « Et maintenant, mes frères, c’est fini de rire ! Vous vous faites de Dieu une idée molle et dégradante. Ecartons ce Dieu trop commode qui voit avec complaisance la ripaille, le manque de tenue des femmes et la bamboche des hommes. Je vais vous mettre en présence du Dieu dont le Fils a souffert pour vous, le Dieu de justice, mais aussi le Dieu terrible qui vous demandera compte du sang divin, le sang de la Croix, répandu pour votre salut. Dans une époque bassement matérialiste, qui se couvre d’opprobre et ne cesse d’offenser le ciel, je veux faire avec vous de Clochemerle, une citadelle de la foi la plus ferme. Le monde, je vous l’annonce, ne se sauvera que par la pénitence, la continence, la tempérance, la prière répétée et le mépris des biens de la terre. Les neuvaines du rachat vont commencer. »

-Ben, nom de Dieu !
-Ça va barder à confesse, probable !
Les gens étaient atterrés. Jamais on ne leur avait parlé de Dieu en termes aussi terrifiants, ni proposé un programme aussi aride pour gagner la vie éternelle. Les femmes en avaient des remous d’entrailles, se sentaient la croupe brûlée au fer rouge et les seins leur peser d’un poids honteux. On les désignait en somme comme les instruments de la grande cochonnerie universelle. Il y avait bien de quoi leur couper les jambes.
Conséquemment, il apparut aux Clochemerlins qu’un prêtre qui voyait tout en noir, étant de naturel mélancolique et tourmenté, allait fourrer du péché partout, semer le doute dans les esprits, mesurer chichement le paradis à ses ouailles et faire de la paroisse un endroit proprement cafardeux. Mouraille déclara tout net qu’on ne devrait placer aucun prêtre à la tête d’une communauté sans lui avoir fait subir un examen psychique approfondi.
-Regardez, disait-il, sur les gravures du temps les trombines de ces messieurs de l’Inquisition, et dites-moi si des binettes pareilles ne relevaient pas de la neurologie. On lit sur les traits des inquisiteurs les stigmates du refoulement sexuel et du sadisme. Il y avait chez ces gens-là pas mal de détraqués mentaux.
-Les curés, fit observer Armand Jolibois, mettent souvent l’accent sur le péché de la chair. N’est-ce pas en vertu de leur propre obsession ?
-L’exemple de la chasteté, dit Tafardel, vient du citoyen Jésus, qui vivait dans la solitude et la privation. A votre avis, docteur, Jésus-Christ est-il mort vierge ?
-On a tendance à escamoter le problème de la sexualité chez les êtres à caractères divins, répondit Mouraille. Sauf dans l’ancienne mythologie, où les gaillards de l’Olympe, quand ils étaient fatigués de leurs chipies de déesses, ne se privaient pas de faire sur la terre la tournée des grands-ducs. Le cas de Jésus-Christ est épineux. S’il avait laissé ici-bas une descendance de petits-fils de Dieu, vous voyez la complication pour le dogme ? Mieux valait écarter cette éventualité.
-Ace propos, dit Samothrace, j’ai lu un article très sérieux, où l’on prétendait que le célibat des prêtres prote un grave dommage à la spiritualité, les qualités morales des religieux n’était pas transmises par la voie du sang.
-Autrement dit, nous manquons d’enfants de curés !
-Ne riez pas. Cette thèse s’appuyait sur les lois de l’hérédité. Vous ne les niez pas, docteur ?
-Sans les nier, il faut tenir compte que l’hérédité ancestrale, surgie on ne sait d’où, est toujours susceptible de s’intercaler entre les hérédités de filiation directe. On en a constamment des exemples. Croyez-moi, l’individu est conditionné par ses glandes et ses organes. Il n’y a pas à en sortir de là.
-Nous nous égarons, dit Tafardel. Nous parlions de l’influence que le caractère d’un curé peut avoir sur ses paroissiens. Qu’en pensez-vous ?
-A première vue, dit Mouraille, le nouveau curé est un nerveux bilieux, à tendances fébriles.
-Mauvais indices ?
-C’est-à-dire que c’est à peu près le contraire des composants physiologiques de notre vieux Ponosse, que je rangeais dans les sanguins placides, à prédominance intestinale... Ou je me trompe fort, ou la vie à Clochemerle ne va pas être gaie pour les chrétiens !

Le curé Noive avait une sœur qui lui tenait lieu de servante, une demoiselle moustachue, à piété astringente, qui choyait un Dieu de fiel dans un cœur outragé par tout ce que la vie pouvait offrir de gracieux, de tendre et d’aimable. Des natures sont ainsi faites, à rebrousse-poil, que tout ce qui ressemble au bonheur les plonge dans le dépit et la fureur.
Barbe Noive congédia sans ménagements la vieille Honorine, la destinant à un hospice de vieillards où, environnée de gâteuses, elle ferait son salut, et cela seul comptait. La chiennerie humaine doit partir du plus bas pour s’élever au plus haut. On ne gagne pas le ciel dans le luxe et le bien-être. Le corps n’est qu’excrément, et c’est au sortir de cette loque pourrissable que l’âme rayonne de sa lumière, etc. La gouvernante du presbytère disposait de tout un répertoire de ces maximes sanctifiantes.
Honorine n’était point pressée de partir. Fêtée à l’estaminet, elle pouvait boire à satiété, elle en profita pour dire bien haut ce qu’elle pensait d’un prêtre qui ne tenait pas compte des services rendus à l’Eglise. Elle se flattait d’avoir soigné un saint homme, doux et humain, qui valait cent mille fois mieux qu’un noirâtre escogriffe diététique, qui s’abreuvait sadiquement de l’eau d’un puits. Quant à la crochue du bec qui tenait l’intérieur du curé, c’était gibier d’enfer, dont la viande filandreuse sentait déjà le goudron et la grillade. Ces jugements prenaient une portée du fait qu’Honorine avait longtemps vécu au voisinage des choses sacrées. Elle savait, mieux que personne dans le bourg, comment on administre honnêtement le dogme. Mais enfin elle dut partir, non sans avoir dit vertement à Barbe Noive ce qu’elle pensait de ses procédés.
Clochemerle demeura en présence de son curé, retranché dans le presbytère comme dans une forteresse ténébreuse. Les accents de l’angélus du matin prirent un timbre fêlé pour annoncer des journées peu réjouissantes, sous un ciel de colère qui ne promettait que châtiments. Les gens ne se hasardaient plus qu’avec crainte dans les parages de l’église.
Six Clochemerlins moururent dans la semaine, proportion jamais atteinte. Parmi eux le pépé Garabois, âgé de quatre-vingt-seize ans, qu’on entretenait pour le centenaire, ce qui eût jeté un lustre sur Clochemerle et prouvé la qualité tonique de son vin, dont le vieillard avait bu en sa vie plus que quiconque.
Six morts pour une semaine, c’était beaucoup. Mouraille trouvait anormal d’avoir à délivrer tant de permis d’inhumer. Il disait :
-Les malades préfèrent en finir, de peur de voir une seconde fois le nouveau curé à leur chevet. Le bougre va nous porter la guigne. Vous verrez qu’on aura la grêle sur le vignoble.

*

Lorsqu’il fut question d’aller recevoir au château la confession de la baronne, comme l’usage s’en était établi, le curé Noive opposa un refus formel. Il chargea l’émissaire d’expliquer à  sa maîtresse que le sincère regret des péchés impliquait le renoncement au confort (c’était la moindre des choses) et qu’il tenait personnellement toutes les âmes pour égales devant le tribunal de la pénitence. Il fit répondre également qu’il ne dînait pas en ville, étant au régime. Qu’on ne comptât donc pas sur lui pour orner la table de la châtelaine, faire sa partie de domino et l’entretenir de futilités mondaines.
La baronne le prit très mal. Incontinent, elle sauta sur sa bonne plume et écrivit la lettre suivante, adressé à Monseigneur :
Eminence,
Quel est donc cet insolent de curé sans éducation dont on vient de pourvoir Clochemerle ? Si l’on tient décidément à prononcer le divorce de la religion et du savoir-vivre, je préfère vous dire que, moi, je resterai fidèle au savoir-vivre. Je sais ce que je dois à Dieu, mais je sais aussi ce que je dois à ma naissance. Et Dieu ne m’a pas fait naître d’Eychaudailles d’Azin pour avoir à subir les nasardes d’un malotru ensoutané. Après tout, je peux me passer des absolutions de cet imbécile. Mais je cesserai de m’intéresser aux œuvres de la paroisse.
Trouvez ici, Eminence, les assurances du dévouement de votre humble servante.

                                               Alphonsine de Courtebiche.

-Là, dit-elle, je lui apprendrai à vivre, à celui-là ! Ah, on ne fait pas plus de cas de mon âme que de celle d’un croquant ? Il va voir... Je n’ai jamais occupé dans la vie que des avant-scènes et des places d’honneur, à la droite des maîtres de maison. Croit-il cet individu, que je vais déchoir en arrivant au ciel ? J’y siégerai dans les rangs du faubourg Saint-Germain, loin de la pouillerie des petits bienheureux des bas quartiers. Je compte justement sur la justice de Dieu pour remettre enfin les gens à leur place et nous sauver de la chienlit de la terre.
Sa fille entrait à ce moment.
-Estelle, lui dit-elle, nous avons beaucoup perdu en enterrant notre vieux Ponosse. J’avais fini par le policer, il était devenu très acceptable comme chapelain d’une douairière. Et savez-vous qui on envoie pour le remplacer ? Un Calvin à la triste figure.
-Un Calvin, ma mère ?
-Qui fait de la démagogie religieuse
-De la démagogie ?
-Il prétend m’humilier en m’attirant dans son confessionnal à puces. Concevez-vous cela, Estelle ?
-non, ma mère.
-Vous faites bien, ma fille ! Tenez, je serais plus jeune, je crois que j’enverrais promenez la foi, pour lui apprendre les usages, à ce représentant du nouveau clergé. Mais je n’ai plus rien sous la main pour remplacer la foi, qui d’ailleurs a toujours été bien portée dans notre famille... Avez-vous une idée, Estelle ?
-Non, ma mère.
-Le contraire m’étonnerait !... Ah, je sais ce que je vais faire. Je donnerai un grand dîner par mois et j’inviterai ce chanoine de Lyon qui est si gourmand, si amateur de truffes et de bourgogne. Vous voyez qui je veux dire ?
-Le R.P. Reventin ?
-C’est ça. Je lui ferai passer mon invitation par Ghislaine d’Aubenas-Teizé qui le rencontre dans les milieux de la noblesse lyonnaise. Pour un bon dîner, il me soulagera de ma confession. Au besoin, nous le garderons aux deux repas. Il paraît que c’est un brillant causeur.
-Mais, ma mère, viendra-t-il de Lyon tout exprès ?
-Nous le ferons prendre et reconduite en voiture. Ça compliquera un peu le service. Mais à raison d’une absolution par mois, ce n’est pas un gros inconvénient. Et je ne mettrai plus les pieds à l’église.
-Oh, ma mère !
-Ni vous, Estelle.
-Mais, ma mère...
-J’ai dit. Nous irons entendre la messe aux environs, à Montéjour, à Valsonnas, à Pontanevaux, à Thoissey, n’importe où, sauf à Clochemerle. Ça nous fera une occasion de sortir un peu. Et nous changerons chaque fois.
-Oh, ma mère, comme ce sera amusant !
-Vous n’êtes pas enceinte, Estelle ?
-Je ne crois pas, ma mère. Pourquoi me demandez-vous cela ?
-Parce que je vous enverrais accoucher ailleurs. Pour que le baptême n’ait pas lieu ici... Ah, ce curaillon ne veut pas se déranger pour l’âme de la baronne. Eh bien, il va voir de quel bois elle se chauffe, mon âme !

*

Il arriva une chose biens amère à Firmin Lapédouze, réputé « mangeur de curés » et le pire athée de Clochemerle, qui marchait en tête des cortèges de la libre pensée et en portait les bannières. Il restait peut-être le seul habitant du bourg dont l’affabilité du curé Ponosse n’avait jamais fléchi l’humeur intransigeante. « Ces gars-là, disait-il en parlant des prêtres, s’ils redevenaient puissants, nous serions tous foutus. » On avait beau lui représenter que les positions sont prises désormais, que la séparation de l’Eglise et de l’Etat a délimité les attributions et les zones d’influence, il ne voulait pas en démordre de son ostracisme.
Hormis ce parti pris, on s’accordait à reconnaître que Lapédouze était un brave homme, vigneron capable et d’une probité scrupuleuse. Sa haine des gens d’Eglise pouvait s’expliquer du fait que sa femme, dévote à tous crins qui était tombée sous leur coupe, lui avait rendu la vie impossible par sa conception stupide des vertus domestiques, sont étroitesse de jugement et sa bêtise à faire damner un saint. Julie Lapédouze était morte depuis quelques années, mais Lapédouze l’avait endurée pendant trente ans et considérait comme un miracle qu’elle fût partie la première, contrairement à la règle qui veut que les femmes enterrent leurs hommes.
Or le fils de ce veuf incroyant, martyrisé par une bigote, venait d’entrer brusquement au séminaire. Il l’écrivit à son père, en même temps qu’il chargeait des voisins de lui faire entendre raison, de lui expliquer qu’une telle décision était dictée par un sentiment plus fort que sa volonté. La réaction de Lapédouze fut effrayante
-Le petit salaud ! criait-ii. M’avoir fait ça, à moi !
-Si son bonheur est là, essayait-on de lui dire.
-Un bonheur de jean-foutre !
-C’est quand même ton fils.
-Je n’ai plus de fils. Et je regrette d’en avoir eu un. Ce traître-là !
-Allons, lui disait-on, curé, c’est un métier comme les autres. C’est même un bon métier.
-Parce qu’ils n’ont pas pu m’avoir, ils me volent mon fils !
-Si c’est son idée. Quoi, tu es pour la liberté ?
-Pas la liberté d’être curé. Pas quand on est mon garçon.
Il retombait à ses humeurs noires, promenait sa hargne d’un café à l’autre, buvait seul dans son coin en prenant à parti des ennemis imaginaires, qu’on supposait être le pape et les évêques. On n’osait le plaisanter sur ce qui lui arrivait : on voyait qu’il souffrait trop.

Un soir, ne sachant plus bien ce qu’il faisait, ce qu’il voulait, il alla sonner à la cure. Il était plein de violence, de couleur amère, et aussi de désespoir. Le curé Noive, probablement seul au presbytère, vint lui ouvrir. Sa grande ombre maigre s’encadra dans la prote, sur le fond d’un corridor mal éclaire. Sans rien dire, il considéré l’homme farouche qui se tenait devant lui, le chapeau enfoncé sur les yeux, attendant qu’il s’expliquât.
-Salaud de curé ! lui cria Lapédouze dans la figure.
Les traits de l’abbé n’exprimèrent ni étonnement ni colère.
-Mon ami, voulez-vous entrer ? dit-il simplement d’une voix calme, qui semblait s’adresser à quelque visiteur qu’il eût attendu et pour qui d’avance il éprouvait de l’amitié.
-Vous n’avez pas entendu ce que je vous ai dit ? Faut-il le répéter ?
-Répétez, si ça peut vous soulager. Et si je vous ai fait du mal, pardonnez-moi.
Lapédouze ne s’attendait pas à cela. Il resta néanmoins cramponné à sa colère, une colère accumulée en lui et qui l’étouffait.
-Oh, cria-t-il encore, je connais vos boniments. Les curés, je peux pas les blairer. Je suis venu vous le dire en face.
-Et bien, c’est fait. Et maintenant, voulez-vous entrer ?
-Vous ne pensez pas m’embobiner ?
-Ma mission n’est pas d’embobiner. Du moins je ne la conçois pas ainsi. Je vous invite à entrer parce que vous êtes le premier habitant de ce pays chez qui de découvre vraiment une flamme. Je préfère la haine à la mollesse et à l’indifférence.
Inconsciemment, Lapédouze suivi le prêtre dans une pièce de la maison, une pièce nue et froide, pauvrement meublée. Machinalement, il retira son chapeau. Il ne pouvait se défendre d’une certaine curiosité, subissait une sorte d’envoûtement à se voir dans la demeure d’un de ces hommes dont son fils allait faire le métier, un de ces hommes qu’il détestait et qu’il n’avait jamais approchés.
-Vous en voulez beaucoup à Dieu ? demanda l’abbé.
-Dieu ? fit-il étonné. Je n’y pense même pas. C’est les curés que je peux pas sentir.
-Il est certain qu’il en est de bien maladroits, de bien en dessous de leur tâche. Nous aurions besoin d’être injuriés plus souvent et rappelés au sentiment de notre insuffisance. N’allez pas croire, parce que je suis prêtre, que je m’estime supérieur à vous, Monsieur...
-Lapédouze. Firmin Lapédouze, du carrefour Bonivet, passé le haut bourg... C’est mon fils qui veut se faire curé, nom de Dieu ! Mon fils à moi, qui n’ai jamais fourré les pieds à l’église. Vous avouerez !
-je comprends, dit l’abbé. Et vous n’avez que ce fils ?
-Tout juste. La mère est morte voilà cinq ans. C’est une qui était toute pour la messe, les prières et les sermons, et bête à rien y comprendre. J’en ai pas eu de regret. Je me disais : il me reste mon garçon. Et voilà qu’il me fait ce coup-là !
-Je comprends, répéta l’abbé en inclinant sa tête pâle et pensive. C’est une lourde épreuve si vous ne croyez pas en Dieu
-Et la vigne, qu’est-ce qu’elle deviendra ? C’était lui, après moi, qui devait...
-Il y a quand même des choses plus importantes que la vigne !
-Plus importantes que la vigne ? J’en connais pas, dit sincèrement Lapédouze.
-Belle réponse de vigneron ! dit l’abbé avec un léger sourire.
De près, Lapédouze ne lui trouvait pas une expression désagréable. Il croyait tous ces gens-là hypocrites et fourbes, empressés à s’emparer de votre intelligence, comme à vous tirer des sous. Des gens qui ont uniquement pour but de vous empêcher de vivre comme vous l’entendez, qui désirent vous faire baisser la tête, vous soumettre à une règle qui leur donne la puissance. Et qui recourent à la peur pour vous dominer : la peur de la mort, la peur de l’enfer. Oui, c’était ça leur truc : la peur, toujours la peur... D’ailleurs son intuition ne l’avait pas trompé, puisque ces gens-là lui jouaient le plus sale tout qui pouvait désoler la fin de sa vie, lui prendre son fils. Pourtant le prêtre qui se tenait devant lui n’avait pas l’air complice des autres, les chuchoteurs à regard torve. Il y avait dans son maintien quelque chose d’humble, de simple et de loyal qui inspirait confiance. Sans même y songer, Lapédouze posa la torturante question à laquelle il se sentait impuissant à trouver une réponse.
-Y aurait pas moyen de l’empêcher de se faire curé, mon garçon ?
Là encore, l’abbé ne cilla pas, ne parut pas trouver anormal que ce fût à lui qu’on demandât cela.
-Je l’ignore, dit-il calmement. S’il s’agit d’une vocation comme il est probable... Et votre fils a certainement pris conseil de son directeur de conscience... Asseyez-vous. Et attendez-moi un instant.
Il revint portant une bouteille cachetée, tirée de la réserve qi lui venait du curé Ponosse. Mais il la portait sans précaution.
-Malheureux, dit Lapérouze, emporté par le sentiment des égards qu’on doit à une boisson vénérable, la secouez pas comme ça ! Qu’est-ce que vous voulez en faire.
-Rendez-moi le service de la boire. Pour une fois que je reçois une visite...
Lapédouze la déboucha, emplit les verres, porta le siens à ses lèvres.
-Mâtin, dit-il après avoir bu, c’est du 29 ! (C’avait été une grande année en Beaujolais.) Il vieillit bien l’animal ! Mais vous ne buvez pas Monsieur le Curé ?
Bon ! Il avait dit : Monsieur le Curé. Mais on ne peut pas continuer d’injurier un homme qui va chercher pour vous un précieux flacon.
-Je ne touche jamais au vin, fit l’abbé.
Ces curés, quand même ! Lapédouze était stupéfait.
-Vous l’aimez pas ?
-Ce n’est pas la raison. Je m’abstiens d’en boire, comme je m’abstiens de beaucoup d’autres choses. Les concessions à un seul plaisir risquent d’entraîner sur la pente de tous les plaisirs.
Renonçant à bien comprendre, Lapédouze fit observer :
-Les autres plaisir, ça vous regarde. Mais de pas boire de vin, ça vous fait du tort à Clochemerle. Je vous préviens, Monsieur le Curé, du tort.
Encore : Monsieur le Curé ! Tant pis, le pli était pris. On ne pouvait avoir de mauvaises façons avec un homme, curé ou pas, qui montrait tant de patience et d’honnêteté.
-Votre prédécesseur, le curé Ponosse, levait bien le coude. Ce qui fait qu’il était aimé dans le pays. Je dis pas ça pour vous désobliger, remarquez. Vous faites que d’arriver. Faut que les gens prennent l’habitude de votre tête.
Lapédouze se sentait bien. C’était peut-être son premier bon moment, depuis qu’il avait appris l’accablante décision de son fils. Il s’adressait à un homme parfaitement infortuné de la condition ecclésiastique et qui avait l’habitude d’entendre beaucoup de confidence sans en abuser. Il parlait d’abondance de sa vie gâchée par une femme stupide. Il s’était toujours demandé si elle était devenue bigote parce qu’elle était stupide ou si la stupidité lui était venue de sa bigoterie. Il expliquait ainsi son initiale erreur de jugement :
-Quand elles sont jeunes et fraîches, disait-il à propos des femmes, on s’aveugle sur elles. C’est-à-dire qu’elles vous font envie, question de corpulence et de formes, et on ne regarde pas assez le caractère. On se dit que le lit arrangera tout. Et des fois, c’est justement le lit qui fout tout par terre. Elle avait pas de nature, ma femme. Comme celles qui sont toujours fourrées à l’église. Parce que votre clientèle, il faut bien le dire...
L’abbé le laissait aller, les yeux clos, sans manifester la moindre impatience ni la moindre réprobation. Il témoignait au contraire, par de petits hochements de tête, qu’il restait attentif. Simplement, de temps à autre :
-Buvez, disait-il. Ne vous gênez pas.
Lapédouze buvait et repartait de plus belle. Lorsqu’il fut enfin essoufflé :
-D’où vient votre hostilité pour les gens d’Eglise ? demanda l’abbé Noive.
-Je me suis toujours méfié de ces gars-là, et mon père s’en méfiait déjà, rapport que le grand-père avait eu des ennuis par leur faute. En général, c’est pas des francs bonshommes. Ils ont une façon de regarder de biais et de cuisiner nos femmes... Et regardez, ils m’ont volé mon fils. Je veux bien qu’il a toujours été un peu andouille, vu qu’il ressemble à sa mère. Mais de là à se faire curé... Et les gens rigolent de moi.
-Etes-vous vraiment touché dans votre affection ?
-Pour sûr, dit Lapédouze. J’aurais aimé un garçon qui fasse péter les nom-de-dieu et qui ne soit pas emprunté avec les filles. Et j’aurais voulu des petits-enfants, maintenant que je descends la pente. Ne pas finir en vieille bête, qui n’a plus que sa vieille peau à penser. Est-ce que vous me comprenez ?
-Oui, dit l’abbé. Il est dur de rompre avec les attaches terrestres. A moins d’être un saint... Mais il est tellement difficile d’être un saint !
-Allez, dit Lapédouze, faut pas vous décourager ! Et vous savez, de n’être pas curé, c’est pas rigolo tous les jours. Quand je repense à ce petit salaud...

*

-Le plus beau que vous pourriez faire, ma pauvre fille, ce serait d’abord de vous trouver un homme. Mais ça, j’en ai pas peur, quand même vous appelleriez à votre aide tous les saints du paradis. A moins de tomber sur un pauvre aveugle. Et encore, s’il n’avait pas le rhume de cerveau, probable que l’odeur le mettrait en fuite. Parce que ça doit joliment sentir la poudre à cafards sous vos jupes, dites, jamais troussée ! Oh, je vous dirai ce que j’ai à vous dire, Chavaigne ! On sait ce que vous allez raconter partout, vipère d’église ! Une créature qui n’a jamais rien su faire de ses nuits, de quoi ça se mêle de venir parler sur nous, les mères de famille !
-Mais, Madame...
-J’ai pas fini, Chavaigne, et je vous viderai tout mon sac. C’est vrai que mon Etienne n’a pas été fait dans le mariage. C’est vrai qu’on s’est fréquentés avec Boigne, avant de passer devant le curé. J’ai pas honte de le dire. Béni avant ou après, qu’est-ce que ça change ? J’aime mieux m’être fait brigander la vertu à dix-neuf ans que de rester comme vous voilà devenue, ô propre à rienne ! Et mon Etienne, pour avoir été fait dans la prairie de Fond-Moussu, au printemps coquin, il est aussi bien réussi que les autres, et même mieux. Et j’ai mis après lui quatorze petits au monde. Et vous, dites, fainéante, qu’est-ce que vous avez fait de votre vertueux derrière ?
-Mais, Madame...
-J’ai pas fini, Chavaigne, et vous m’écouterez jusqu’au bout. Le bon Dieu, vous ne couchez pas avec et vous n’en recevez pas des confidences de traversin, comme vous avez l’air de dire. Quand le bon Dieu voudra faire savoir des choses aux Clochemerlins, il n’ira pas chercher une trogne comme la vôtre, à mettre à l’arrière dans les déroutes pour faire peur aux Prussiens.
-Mais, Madame...
-Attendez le reste du déballage, Chavaigne. Quand on fait la grande lessive, faut que tout y passe. Je ne suis pas une chuchoteuse de corridors, moi. Je vous parle au grand jour, avec ma vérité et ma bonne voix haute. Vous m’entendez, ma garce ? Je fais moins de signe de croix que vous et je débite moins de chapelets. C’est que j’ai des tas de petits à leur tenir les fesses propres, que j’arrête pas de laver des couches et des drapeaux de distribuer des biberons et de faire la chasse aux diarrhées vertes. J’enfante, je nourris et j’élève, moi, Chavaigne. J’en ai le corps comme ruiné, il y a des jours. Il vous manque d’avoir passé par là, vermine de sainte fille !
-Mais, Madame...
-Vous me laisserez bien parler tout mon saoul pour une fois, la Clémentine ? Quand vous allez raconter à droite et à gauche, je vous laisse faire et j’attends mon tour. Maintenant il est venu. Vous déblatérez sur les mères de famille parce que vous êtes furieuse contre Catherine Repinois, à cause des miracles de l’église. Mais le curé Ponosse vous aimait guère, tout le monde le savait, et c’est pas vous qu’il aurait choisie pour faire des confidences après sa mort. Rentrez dans votre trou et tenez votre langue puante !
-Mais, Madame...
-Occupez-vous de votre religion de mal fendue, et ne venez pas vous occuper de la nôtre. C’est vrai que la Catherine est entrée dans le lit de Repinois à peine qu’elle avait dix-sept ans. Est-ce que ça vous regarde les choses du lit, fesse de rebut, et pourquoi donc vous y pensez tant, hein,  moisie d’où je pense ? Le curé est autant pour moi que pour vous, et même davantage pour bien dire, parce que je lui ai fourni quinze baptême à bonne quête, à carillon et à dragées. C’est un peu mieux que vos grimaces de vieille bique.
-Mais, Madame...
-Et puis si vous n’êtes pas contente, descendez de votre perchoir et sortez dehors. Venez là, Chavaigne, me répéter en face ce que vous êtes allée dire sur les mères de famille qui ont besogné de leur ventre. Elles sont au-dessus de vous par les services qu’elles rendent à l’homme et à la société. Ça me fait mal de voir que vous passez sur les réputations le badigeon de saletés que vous avez dans la tête. On la fera taire, votre langue pourrie. Et pour le reste, vous pouvez toujours vous le tremper dans le bénitier. Ça ne le fera pas fleurir. Dites, cul infirme !
Campée au milieu de l’impasse, en dessous du domicile de Clémentine Chavaigne, Mélanie Boigne s’exprimait à voix forte, en justicière à grand gueuloir, résolu e aux implacables crêpages de chignon. De nombreuses femmes approuvaient cette matrone aux amples mamelles et au ventre large, honorée par son record de maternités. Dans le cadre de sa fenêtre, où elle montrait un profil de vieil oiseau coléreux, Clémentine Chavaigne ne faisait qu’apparaître pour lancer ses « mais, Madame » et se rejeter en arrière, dans la profondeur de son logis étroit.
C’était toujours le même vieux conflit entre le fécondes et les vierges vinaigrées, qui voulaient se faire gloire de leur vertu flétrie. Où la vanité ne va-t-elle pas se nicher, qui prétend tirer du mérite de ce qui n’a pas été choisi et n’est que subi d’un cœur amer. Parce que le curé Noive prêchait l’austérité, les vieilles filles relevaient la tête. Ces vénéneuses araignées de piété, ces désœuvrées de leurs corps tissaient la trame de leurs calomnies autour des êtres occupés à vivre normalement, en accomplissant les simples fonctions, les simples besognes de la vie.
-C’est vrai, aussi, de quoi se mêlent-elles, ces laissées de côté ?
-Toujours fourrer leur nez dans la culotte des autres !
-Une qui est mariée n’a pas de compte à leur rendre.
-Vous avez bien fait Mélanie.
Elles entendaient, les femmes mariées, que leur supériorité ne fût pas mise en doute, que ne leur fût pas retiré le bénéfice de la victoire qu’elles avaient remportée lorsque, sortant de l’église carillonnante en robe blanche de mariée, elles avaient prouvé à  tous qu’elles venaient de gagner la partie que les filles ont à jouer aux environs de leurs vingt ans : trouver un homme et se l’attacher. Cette heure-là consacre le triomphe de la femme. Du moins le consacrait-elle à Clochemerle où le nombre des hommes, diminué par la guerre, ne permettait pas de totalement appareiller par paires les deux sexes. C’est bien beau de faire la réservée ou la difficile, mais on risque ensuite de se dessécher de langueur dans une couche solitaire. D’où, de plus en plus, la hâte des filles à prendre les devants, en forçant les nigauds à se déclarer, quitte à leur mettre en main les bonnes preuves de leurs aptitudes à faire des épouses. Qui veut la fin veut les moyens. Et on ne pouvait dire que la fin fût détestable en soi.
Des filles, que tout le pays connaissait, s’étaient ainsi mariées de haute lutte, sacrifiant toute vergogne à leur désir entêté d’aboutir. Tant pis pour les indécises, les timorées, les trop farouches : elles n’auraient pas à se plaindre plus tard d’avoir laissé partir ce qui leur avait passé sous le nez. Quant aux rébarbatives de naissance, celles qui n’avaient jamais eu à choisir ni à refuser, le penchant général eût été de les plaindre, pauvres filles écartées de la vie, parce qu’il leur avait manqué le léger coup de pouce de la nature qui les aurait rendues acceptables. Mais c’étaient elles, ces délaissées qui, refusant la pitié, prétendaient juger les autres avec un mépris agressif. Il est vrai –il faut tout dire –que les pourvues d’homme se pavanaient devant elles avec des balancements de hanches satisfaites, qui disaient assez à quoi elles devaient leurs sécurités, leurs toilettes et leur autorité dans les maisons. Il était bien difficile d’être absolument juste en cette matière. On sait assez ce qu’ont d’implacable les rivalités féminines, lesquelles reposent sur les charmes comparés de ces dames, sur les façons plus ou moins astucieuses ou péremptoires qu’elles ont de les mettre en valeur.
Une chose paraissait certaine. Des rancœurs endormies venaient de se réveiller avec une force nouvelle, provoquant les affronts, les injures et les criailleries. Les uns s’en amusaient, mais d’autres déploraient ces querelles qui corrompaient les rapports de voisinage et divisaient le bourg en clans acerbes. Il se trouvait des gens pour insinuer que le curé Noive y était bien pour quelque chose. Outre que sa fonction le rangeait au parti des célibataires, sa manière véhémente de prêcher les vertus chrétiennes pouvait jeter la confusion dans des esprits bornés et vindicatifs. De  toute façon, son choix ne paraissait ni heureux ni bienfaisant pour Clochemerle. On commençait à le dire ouvertement.