vendredi 21 février 2014

27 – Belphégor

(Note) De votre nom j'orne le frontispice
Des derniers vers que ma Muse a polis.
Puisse le tout ô charmante Philis,
Aller si loin que notre los franchisse
La nuit des temps: nous la saurons dompter
Moi par écrire, et vous par réciter.
Nos noms unis perceront l'ombre noire
Vous régnerez longtemps dans la mémoire,
Après avoir régné jusques ici
Dans les esprits, dans les cœurs même aussi.
Qui ne connaît l'inimitable actrice
Représentant ou Phèdre, ou Bérénice
Chimène en pleurs, ou Camille en fureur ?
Est-il quelqu'un que votre voix n'enchante ?
S’en trouve-t-il une autre aussi touchante ?
Une autre enfin allant si droit au cœur ?
N'attendez pas que je fasse l’éloge
De ce qu’en vous on trouve de parfait
Comme il n'est point de grâce qui n'y loge
Ce serait trop, je n'aurais jamais fait.
De mes Philis vous seriez la première.
Vous auriez eu mon âme toute entière
Si de mes voeux j'eusse plus présumé,
Mais en aimant qui ne veut être aimé?
Par des transports n'espérant pas vous plaire,
Je me suis dit seulement votre ami ;
De ceux qui sont amants plus d'à demi:
Et plût au sort que j'eusse pu mieux faire.
Ceci soit dit: venons à notre affaire.
Un jour Satan, monarque des enfers,
Faisait passer ses sujets en revue.
Là confondus tous les états divers,
Princes et rois, et la tourbe menue,
Jetaient maint pleur, poussaient maint et maint cri,
Tant que Satan en était étourdi.
Il demandait en passant à chaque âme:
« Qui t'a jetée en l’éternelle flamme ? »
L'une disait: « Hélas c'est mon mari ; »
L'autre aussitôt répondait: «c’est ma femme. »
Tant et tant fut ce discours répété,
Qu'enfin Satan dit en plein consistoire :
«Si ces gens-ci disent la vérité
Il est aisé d'augmenter notre gloire.
Nous n'avons donc qu'à le vérifier.
Pour cet effet il nous faut envoyer
Quelque démon plein d'art et de prudence ;
Qui non content d'observer avec soin
Tous les hymens dont il sera témoin,
Y joigne aussi sa propre expérience. »
Le prince ayant proposé sa sentence,
Le noir sénat suivit tout d'une voix.
De Belphégor aussitôt on fit choix.
Ce diable était tout yeux et tout oreilles,
Grand éplucheur, clairvoyant à merveilles,
Capable enfin de pénétrer dans tout,
Et de pousser l'examen jusqu'au bout.
Pour subvenir aux frais de l'entreprise,
On lui donna mainte et mainte remise,
Toutes à vue, et qu'en lieux différents
Il pût toucher par des correspondants.
Quant au surplus, les fortunes humaines,
Les biens, les maux, les plaisirs et les peines,
Bref ce qui suit notre condition,
Fut une annexe à sa légation.
Il se pouvait tirer d’affliction,
Par ses bons tours, et par son industrie,
Mais non mourir, ni revoir sa patrie,
Qu'il n'eût ici consumé certain temps :
Sa mission devait durer dix ans.
Le voilà donc qui traverse et qui passe
Ce que le Ciel voulut mettre d'espace
Entre ce monde et l’éternelle nuit;
Il n’en mit guère, un moment y conduit.
Notre démon s’établit à Florence,
Ville pour lors de luxe et de dépense.
Même il la crut propre pour le trafic.
Là sous le nom du seigneur Roderic,
Il se logea, meubla, comme un riche homme ;
Grosse maison, grand train, nombre de gens,
Anticipant tous les jours sur la somme
Qu'il ne devait consumer qu’en dix ans
On s’étonnait d'une telle bombance.
II tenait table, avait de tous côtés
Gens à ses frais, soit pour ses voluptés
Soit pour le faste et la magnificence.
L'un des plaisirs où plus il dépensa
Fut la louange : Apollon l’encensa
Car il est maître en l'art de flatterie.
Diable n'eut onc tant d'honneurs en sa vie.
Son cœur devint le but de tous les traits
Qu'Amour lançait: il n’était point de belle
Qui n’employât ce qu'elle avait d'attraits
Pour le gagner, tant sauvage fut-elle:
Car de trouver une seule rebelle,
Ce n'est la mode à gens de qui la main
Par les présents s'aplanit tout chemin.
C’est un ressort en tous desseins utile.
Je l'ai jà dit , et le redis encor
Je ne connais d'autre premier mobile
Dans l'univers, que l'argent et que l'or.
Notre envoyé cependant tenait compte
De chaque hymen, en journaux différents ;
L'un, des époux satisfaits et contents,
Si peu rempli que le diable en eut honte.
L'autre journal incontinent fut plein.
A Belphégor il ne restait enfin
Que d’éprouver la chose par lui-même.
Certaine fille à Florence était lors;
Belle, et bien faite, et peu d'autres trésors;
Noble d'ailleurs, mais d'un orgueil extrême;
Et d'autant plus que de quelque vertu
Un tel orgueil paraissait revêtu.
Pour Roderic on en fit la demande.
Le père dit que Madame Honnesta,
C’était son nom, avait eu jusque-là
Force partis; mais que parmi la bande
Il pourrait bien Roderic préférer,
Et demandait temps pour délibérer.
On en convient. Le poursuivant s'applique
A gagner celle ou ses voeux s'adressaient.
Fêtes et bals, sérénades, musique,
Cadeaux , festins, bien fort appetissaient
Altéraient fort le fonds de l'ambassade.
Il n'y plaint rien, en use en grand seigneur,
S’épuise en dons : l'autre se persuade
Qu'elle lui fait encor beaucoup d’honneur.
Conclusion, qu’après force prières,
Et des façons de toutes les manières,
Il eut un oui de Madame Honnesta.
Auparavant le notaire y passa:
Dont Belphégor se moquant en son âme:
Hé quoi, dit-il, on acquiert une femme
Comme un château ! ces gens ont tout gâté.
Il eut raison: ôtez d'entre les hommes
La simple foi, le meilleur est ôté.
Nous nous jetons, pauvres gens que nous sommes
Dans les procès en prenant le revers.
Les si, les cas, les contrats sont la porte
Par où la noise entra dans l'univers:
N’espérons pas que jamais elle en sorte.
Solennités et lois n’empêchent pas
Qu'avec l'Hymen Amour n’ait des débats
C'est le cœur seul qui peut rendre tranquille.
Le cœur fait tout, le reste est inutile.
Qu’ainsi ne soit, voyons d'autres états.
Chez les amis tout s'excuse, tout passe,;
Chez les amants tout plaît, tout est.
Chez les époux tout ennuie, et tout lasse.
Le devoir nuit, chacun est ainsi fait.
Mais, dira-t-on, n'est-il en nulles guises
D'heureux ménage ? après mûr examen,
J'appelle un bon, voire un parfait hymen,
Quand les conjoints se souffrent leurs sottises.
Sur ce point-là c'est assez raisonné.
Dès que chez lui le diable eut amené
Son épousée, il jugea par lui-même
Ce qu’est l’hymen avec un tel démon:
Toujours débats, toujours quelque sermon
Plein de sottise en un degré suprême.
Le bruit fut tel que Madame Honnesta
Plus d'une fois les voisins éveilla:
Plus d'une fois on courut à la noise
«Il lui fallait quelque simple bourgeoise,
Ce disait-elle, un petit trafiquant
Traiter ainsi les filles de mon rang !
Méritait-il femme si vertueuse?
Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse:
J'en ai regret, et si je faisais bien... »
Il n'est pas sûr qu'Honnesta ne fit rien:
Ces prudes-là nous en font bien accroire.
Nos deux époux, à ce que dit l’histoire,
Sans disputer n’étaient pas un moment.
Souvent leur guerre avait pour fondement
Le jeu, la jupe ou quelque ameublement,
D’été, d’hiver, d'entre-temps, bref un monde
D inventions propres à tout gâter.
Le pauvre diable eut lieu de regretter
De l autre enfer la demeure profonde.
Pour comble enfin Roderic épousa
La parente de Madame Honnesta,
Ayant sans cesse et le père, et la mère,
Et la grand'soeur, avec le petit frère,
De ses deniers mariant la grand'soeur,
Et du petit payant le précepteur.
Je n’ai pas dit la principale cause
De sa ruine infaillible accident ;
Et j'oubliais qu'il eût un intendant.
Un intendant ? qu'est-ce que cette chose ?
Je définis cet être, un animal
Qui comme on dit sait pécher en eau trouble,
Et plus le bien de son maître va mal,
Plus le sien croît, plus son profit redouble;
Tant qu’aisément lui-même achèterait
Ce qui de net au seigneur resterait:
Dont par raison bien et dûment déduite
On pourrait voir chaque chose réduite
En son état, s'il arrivait qu'un jour
L'autre devînt l'intendant à son tour,
Car regagnant ce qu'il eut étant maître,
Ils reprendraient tous deux leur premier être.
Le seul recours du pauvre Roderic,
Son seul espoir, était certain trafic
Qu’il prétendait devoir remplir sa bourse,
Espoir douteux, incertaine ressource.
Il était dit que tout serait fatal
A notre époux, ainsi tout alla mal.
Ses agents tels que la plupart des nôtres,
En abusaient: il perdit un vaisseau,
Et vit aller le commerce à vau-l'eau,
Trompe des uns, mal servi par les autres.
II emprunta. Quand ce vint à payer,
Et qu'à sa porte il vit le créancier,
Force lui fut d'esquiver par la fuite,
Gagnant les champs, où de l’âpre poursuite
Il se sauva chez un certain fermier,
En certain coin remparé de fumier.
Mais Matheo moyennant grosse somme
L'en fit sortir au premier mot qu'il dit.
C’était à Naple, il se transporte à Rome ;
Saisit un corps: Matheo l'en bannit,
Le chasse encore: autre somme nouvelle.
Trois fois enfin, toujours d'un corps femelle,
Remarquez bien, notre diable sortit.
Le roi de Naple avait lors une fille,
Honneur du sexe, espoir de sa famille ;
Maint jeune prince était son poursuivant.
Là d'Honnesta Belphégor se sauvant,
On ne le put tirer de cet asile.
II n’était bruit aux champs comme à la ville
Que d'un manant qui chassait les esprits.
Cent mille écus d'abord lui sont promis.
Bien affligé de manquer cette somme
(Car les trois fois l’empêchaient d’espérer
Que Belphégor se laissât conjurer)
Il la refuse: il se dit un pauvre homme,
Pauvre pécheur, qui sans savoir comment,
Sans dons du Ciel, par hasard seulement,
De quelques corps a chassé quelque diable,
Apparemment chétif, et misérable,
Et ne connaît celui-ci nullement.
Il beau dire; on le force, on l’amène,
On le menace, on lui dit que sous peine
D’être pendu, d’être mis haut et court
En un gibet, il faut que sa puissance
Se manifeste avant la fin du jour.
Dès l'heure même on vous met en présence
Notre démon et son conjurateur.
D'un tel combat le prince est spectateur.
Chacun y court; n'est fils de bonne mère
Qui pour le voir ne quitte toute affaire.
D'un côté sont le gibet et la hart,
Cent mille écus bien comptés d'autre part.
Matheo tremble, et lorgne la finance.
L'esprit malin voyant sa contenance
Riait sous cape, alléguait les trois fois;
Dont Matheo suait en son harnois,
Pressait, priait, conjurait avec larmes.
Le tout en vain: plus il est en alarmes,
Plus l'autre rit. Enfin le manant dit
Que sur ce diable il n'avait nul crédit.
On vous le happe, et mène à la potence.
Comme il allait haranguer l’assistance,
Nécessite lui suggéra ce tour:
Il dit tout bas qu'on battît le tambour,
Ce qui fut fait; de quoi l'esprit immonde
Un peu surpris au manant demanda:
«Pourquoi ce bruit ? coquin, qu'entends-je là?»
L'autre répond: «C'est Madame Honnesta
Qui vous réclame, et va par tout le monde
Cherchant l’époux que le Ciel lui donna. »
Incontinent le diable décampa,
S'enfuit au fond des enfers, et conta
Tout le succès qu'avait eu son voyage:
«Sire, dit-il, le noeud du mariage
Damne aussi dru qu’aucuns autres états.
Votre Grandeur voit tomber ici-bas
Non par flocons, mais menu comme pluie
Ceux que l'Hymen fait de sa confrérie
J'ai par moi-même examiné le cas.
Non que de soi la chose ne soit bonne
Elle eut jadis un plus heureux destin
Mais comme tout se corrompt à la fin
Plus beau fleuron n’est en votre couronne. »
Satan le crut: il fut récompensé
Encor qu'il eût son retour avancé
Car qu'eut-il fait ? ce n’était pas merveilles
Qu'ayant sans cesse un diable à ses oreilles,
Toujours le même, et toujours sur un ton,
Il fut contraint d'enfiler la venelle ;
Dans les enfers encore en change-t-on ;
L'autre peine est à mon sens plus cruelle.
Je voudrais voir quelque gens y durer
Elle eut à Job fait tourner la cervelle.
De tout ceci que prétends-je inférer ?
Premièrement je ne sais pire chose
Que de changer son logis en prison:
En second lieu si par quelque raison
Votre ascendant à l'hymen vous expose
N’épousez point d'Honnesta s'il se peut
N’a pas pourtant une Honnesta qui veut.




28 -Les filles de Minée

Je chante dans ces vers les filles de Minée,
Troupe aux arts de Pallas dès l'enfance adonnée,
Et de qui le travail fit entrer en courroux
Bacchus, à juste droit de ses honneurs jaloux.
Tout dieu veut aux humains se faire reconnaître :
On ne voit point les champs répondre aux soins du maître,
Si dans les jours sacrés, autour de ses guérets,
Il ne marche en triomphe à l'honneur de Cérès.
La Grèce était en jeux pour le fils de Sémèle;
Seules on vit trois soeurs condamner ce saint zèle.
Alcithoé, l'aînée, ayant pris ses fuseaux,
Dit aux autres : «Quoi donc ! toujours les dieux nouveaux !
L'Olympe ne peut plus contenir tant de têtes,
Ni l'an fournir de jours assez pour tant de fêtes.
Je ne dis rien des voeux dus aux travaux divers
De ce dieu qui purgea de monstres l'univers :
Mais à quoi sert Bacchus, qu'à causer des querelles ?
Affaiblir les plus sains ? enlaidir les plus belles ?
Souvent mener au Styx par de tristes chemins ?
Et nous irions chômer la peste des humains
Pour moi, j'ai résolu de poursuivre ma tâche.
Se donne qui voudra ce jour-ci du relâche :
Ces mains n'en prendront point. Je suis encor d'avis
Que nous rendions le temps moins long par des récits :
Toutes trois, tour à tour, racontons quelque histoire.
Je pourrais retrouver sans peine en ma mémoire
Du monarque des dieux les divers changements ;
Mais, comme chacun sait tous ces événements,
Disons ce que l'amour inspire à nos pareilles,
Non toutefois qu'il faille, en contant ses merveilles,
Accoutumer nos coeurs à goûter son poison ;
Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison :
Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent. »
Alcithoé se tut, et ses soeurs applaudirent.
Après quelques moments, haussant un peu la voix :
«Dans Thèbes, reprit-elle, on conte qu'autrefois
Deux jeunes coeurs s'aimaient d'une égale tendresse :
Pirame, c'est l'amant, eut Thisbé pour maîtresse.
Jamais couple ne fut si bien assorti qu'eux :
L'un bien fait, l'autre belle, agréables tous deux,
Tous deux dignes de plaire, ils s'aimèrent sans peine ;
D'autant plus tôt épris, qu'une invincible haine
Divisant leurs parents ces deux amants unit,
Et concourut aux traits dont l'Amour se servit.
Le hasard, non le choix, avait rendu voisines
Leurs maisons, où régnaient ces guerres intestines :
Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.
Le cours en commença par des jeux innocents :
La première étincelle eut embrasé leur âme,
Qu'ils ignoraient encor ce que c'était que flamme.
Chacun favorisait leurs transports mutuels,
Mais c'était à l'insu de leurs parents cruels.
La défense est un charme : on dit qu'elle assaisonne
Les plaisirs, et surtout ceux que l'amour nous donne.
D'un des logis à l'autre, elle instruisit du moins
Nos amants à se dire avec signes leurs soins.
Ce léger réconfort ne les put satisfaire ;
Il fallut recourir à quelque autre mystère.
Un vieux mur entr'ouvert séparait leurs maisons ;
Le temps avait miné ses antiques cloisons :
Là souvent de leurs maux ils déploraient la cause ;
Les paroles passaient, mais c'était peu de chose.
Se plaignant d'un tel sort, Pirame dit un jour :
«Chère Thisbé, le Ciel veut qu'on s'aide en amour ;
«Nous avons à nous voir une peine infinie :
«Fuyons de nos parents l'injuste tyrannie.
«J'en ai d'autres en Grèce ; ils se tiendront heureux
«Que vous daignez chercher un asile chez eux ;
«Leur amitié, leurs biens, leur pouvoir, tout m'invite
«A prendre le parti dont je vous sollicite.
«C'est votre seul repos qui me le fait choisir,
«Car je n'ose parler, hélas ! de mon désir.
«Faut-il croire à votre sacrifice,
«De crainte de vains bruits faut-il que je languisse ?
«Ordonnez, j'y consens ; tout me semblera doux ;
«Je vous aime, Thisbé, moins pour moi que pour vous.
«- J'en pourrais dire autant, lui repartit l'Amante :
«Votre amour étant pure, encor que véhémente,
«Je vous suivrai partout ; notre commun repos
«Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos ;
«Tant que de ma vertu je serai satisfaite,
«Je rirai des discours d'une langue indiscrète,
«Et m'abandonnerai sans crainte à votre ardeur,
«Contente que je suis des soins de ma pudeur. »
«Jugez ce que sentit Pirame à ces paroles ,
Je n'en fais point ici de peintures frivoles :
Suppléez au peu d'art que le Ciel mit en moi ;
Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi.
«Demain, dit-il, il faut sortir avant l'Aurore ;
«N'attendez point les traits que son char fait éclore.
«Trouvez-vous aux degrés du Terme de Cérès ;
«Là, nous nous attendrons ; le rivage est tout près,
«Une barque est au bord ; les rameurs, le vent même.
«Tout pour notre départ montre une hâte extrême ;
«L'augure en est heureux, notre sort va changer ;
«Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger. »
Thisbé consent à tout ; elle en donne pour gage
Deux baisers, par le mur arrêtés au passage,
Heureux mur ! tu devais servir mieux leur désir :
Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir.
Le lendemain, Thisbé sort, et prévient Pirame ;
L'impatience, hélas ! maîtresse de son âme,
La fait arriver seule et sans guide aux degrés.
L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;
D'un carnage récent sa gueule est toute teinte.
Thisbé fuit ; et son voile, emporté par les airs,
Source d'un sort cruel, tombe dans ces déserts.
La lionne le voit, le souille, le déchire ;
Et, l'ayant teint de sang, aux forêts se retire.
Thisbé s'était cachée en un buisson épais.
Pirame arrive, et voit ces vestiges tout frais :
O dieux ! que devient-il ? Un froid court dans ses veines ;
Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines ;
Il se lève ; et le sang, joint aux traces des pas,
L'empêche de douter d'un funeste trépas.
«Thisbé ! s'écria-t-il, Thisbé, je t'ai perdue !
«Te voilà, par ma faute, aux Enfers descendue !
«Je l'ai voulu : c'est moi qui suis le monstre affreux
«Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux :
«Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres ;
«Mais m'oserai-je à toi présenter chez les ombres ?
«Jouis au moins du sang que je te vais offrir,
«Malheureux de n'avoir qu'une mort à souffrir. »
Il dit, et d'un poignard coupe aussitôt sa trame.
Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pirame.
Que devint-elle aussi ? Tout lui manque à la fois,
Le sens et les esprits, aussi bien que la voix.
Elle revient enfin ; Clothon, pour l'amour d'elle,
Laisse à Pirame ouvrir sa mourante prunelle.
Il ne regarde point la lumière des cieux ;
Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux.
Il voudrait lui parler, sa langue est retenue :
Il témoigne mourir content de l'avoir vue.
Thisbé prend le poignard ; et, découvrant son sein :
«Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein,
«Bien moins encor l'erreur de ton âme alarmée :
«Ce serait t'accuser de m'avoir trop aimée.
«Je ne t'aime pas moins : tu vas voir que mon coeur
«N'a, non plus que le tien, mérité son malheur.
«Cher Amant ! reçois donc ce triste sacrifice. »
Sa main et le poignard font alors leur office ;
Elle tombe, et, tombant range ses vêtements :
Dernier trait de pudeur même aux derniers moments.
Les Nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes,
Et du sang des Amants teignirent par des charmes
Le fruit d'un mûrier proche, et blanc jusqu'à ce jour,
Eternel monument d'un si parfait amour. »
Cette histoire attendrit les filles de Minée.
L'une accusait l'Amant, l'autre la Destinée ;
Et toute d'une voix conclurent que nos coeurs
De cette passion devraient être vainqueurs :
Elle meurt quelquefois avant qu'être contente ;
L'est-elle, elle devient aussitôt languissante ;
Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit,
Et cependant l'hymen est ce qui la détruit.
Il y joint, dit Clymène, une âpre jalousie,
Poison le plus cruel dont l'âme soit saisie:
Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procris.
Alcithoé ma soeur, attachant vos esprits,
Des tragiques amours vous a conté l'élite :
Celles que je vais dire ont aussi leur mérite.
J'accourcirai le temps, ainsi qu'elle, à mon tour.
Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour ;
A ses rayons perçants opposons quelques voiles.
Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles :
Je veux que, sur la mienne, avant que d'être au soir,
Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir.
Cependant donnez-moi quelque heure de silence :
Ne vous rebutez point de mon peu d'éloquence ;
Souffrez-en les défauts, et songez seulement
Au fruit qu'on peut tirer de cet événement.
«Céphale aimait Procris ; il était aimé d'elle :
Chacun se proposait leur hymen pour modèle.
Ce qu'Amour fait sentir de piquant et de doux
Comblait abondamment les voeux de ces Epoux.
Ils ne s'aimaient que trop ! leurs soins et leur tendresse
Approchaient des transports d'Amant et de Maîtresse.
Le Ciel même envia cette félicité :
Céphale eut à combattre une Divinité.
Il était jeune et beau ; l'Aurore en fut charmée,
N'étant pas à ces biens chez elle accoutumée.
Nos belles cacheraient un pareil sentiment :
Chez les Divinités on en use autrement.
Celle-ci déclara ses pensers à Céphale ;
Il eut beau lui parler de la foi conjugale :
Les jeunes Déités qui n'ont qu'un vieil Epoux
Ne se soumettent point à ces lois comme nous :
La Déesse enleva ce Héros si fidèle.
De modérer ces feux il pria l'Immortelle :
Elle le fit ; l'amour devint simple amitié.
«Retournez, dit l'Aurore, avec votre moitié ;
«Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne :
«Recevez seulement ces marques de la mienne.
(C'était un javelot toujours sûr de ses coups.
«Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous
«Fera le désespoir de votre âme charmée,
«Et vous aurez regret de l'avoir tant aimée. »
Tout oracle est douteux, et porte un double sens :
Celui-ci mit d'abord notre Epoux en suspens.
«J'aurai regret aux voeux que j'ai formés pour elle !
«Et comment ? n'est-ce point qu'elle m'est infidèle ?
«Ah ! finissent mes jours plutôt que de le voir !
«Eprouvons toutefois ce que peut son devoir. »
Des Mages aussitôt consultant la science,
D'un feint adolescent  il prend la ressemblance,
S'en va trouver Procris, élève jusqu'aux Cieux
Ses beautés, qu'il soutient être dignes des Dieux ;
Joint les pleurs aux soupirs, comme un Amant sait faire,
Et ne peut s'éclaircir par cet art ordinaire.
Il fallut recourir à ce qui porte coup,
Aux présents : il offrit, donna, promit beaucoup,
Promit tant, que Procris lui parut incertaine ;
Toute chose a son prix. Voilà Céphale en peine :
Il renonce aux cités, s'en va dans les forêts,
Conte aux vents, conte aux bois ses déplaisirs secrets,
S'imagine en chassant dissiper son martyre.
C'était pendant ces mois où le chaud qu'on respire
Oblige d'implorer l'haleine des Zéphirs.
«Doux Vents, s'écriait-il, prêtez-moi des soupirs !
«Venez, légers Démons par qui nos champs fleurissent ;
«Aure, fais-les venir ; je sais qu'ils t'obéissent :
«Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer. »
On l'entendit : on crut qu'il venait de nommer
Quelque objet de ses voeux, autre que son Epouse.
Elle en est avertie ; et la voilà jalouse.
Maint voisin charitable entretient ses ennuis.
«Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits !
«Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle ?
«- Nous vous plaignons ; il l'aime, et sans cesse il l'appelle :
«Les échos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois
«Que celui d'enseigner le nom d'Aure à nos bois ;
«Dans tous les environs le nom d'Aure résonne.
«Profitez d'un avis qu'en passant on vous donne :
«L'intérêt qu'on y prend est de vous obliger. »
Elle en profite, hélas ! et ne fait qu'y songer.
Les Amants sont toujours de légère croyance.
S'ils pouvaient conserver un rayon de prudence,
(Je demande un grand point, la prudence en amours)
Ils seraient aux rapports insensibles et sourds ;
Notre Epouse ne fut l'une ni l'autre chose.
Elle se lève un jour ; et lorsque tout repose,
Que de l'aube au teint frais la charmante douceur
Force tout au sommeil, hormis quelque chasseur,
Elle cherche Céphale : un bois l'offre à sa vue.
Il invoquait déjà cette Aure prétendue :
«Viens me voir, disait-il, chère Déesse, accours !
«Je n'en puis plus, je meurs ; fais que par ton secours
«La peine que je sens se trouve soulagée. »
L'épouse se prétend par ces mots outragée :
Elle croit y trouver, non le sens qu'ils cachaient,
Mais celui seulement que ses soupçons cherchaient.
O triste jalousie ! ô passion amère !
Fille d'un fol amour, que l'erreur a pour mère !
Ce qu'on voit par tes yeux cause assez d'embarras
Sans voir encore par eux ce que l'on ne voit pas !
Procris s'était cachée en la même retraite
Qu'un fan de biche avait pour demeure secrète.
Il en sort ; et le bruit trompe aussitôt l'Epoux.
Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups,
Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse :
Malheureux assassin d'une si chère Epouse !
Un cri lui fait d'abord soupçonner quelque erreur ;
Il accourt, voit sa faute ; et, tout plein de fureur,
Du même javelot il veut s'ôter la vie.
L'Aurore et les Destins arrêtent cette envie ;
Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent :
L'infortuné Mari sans cesse s'affligeant
Eût accru par ses pleurs le nombre des fontaines,
Si la déesse enfin, pour terminer ses peines,
N'eût obtenu du Sort que l'on tranchât ses jours :
Triste fin d'un hymen bien divers en son cours !
Fuyons ce noeud, mes soeurs, je ne puis trop le dire :
Jugez par le meilleur quel peut être le pire.
S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois,
N'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois.
Toutes trois, pour chasser de si tristes pensées,
A revoir leur travail se montrent empressées.
Clymène, en un tissu riche, pénible et grand,
Avait presque achevé le fameux différend
D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante.
On voyait en lointain une ville naissante ;
L'honneur de la nommer, entre eux deux contesté,
Dépendait du présent de chaque déité.
Neptune fit le sien d'un symbole de guerre :
Un coup de son trident fit sortir de la terre
Un animal fougueux, un Coursier plein d'ardeur :
Chacun de ce présent admirait la grandeur.
Minerve l'effaça, donnant à la contrée
L'Olivier, qui de paix est la marque assurée.
Elle emporta le prix, et nomma la cité :
Athène offrit ses voeux à cette déité ;
Pour les lui présenter on choisit cent pucelles,
Toutes sachant broder, aussi sages que belles.
Les premières portaient force présents divers ;
Tout le reste entourait la déesse aux yeux pers;
Avec un doux souris elle acceptait l'hommage.
Clymène ayant enfin reployé son ouvrage,
La jeune Iris commence en ces mots son récit :
«Rarement pour les pleurs mon talent réussit ;
Je suivrai toutefois la matière imposée.
Télamon pour Cloris avait l'âme embrasée,
Cloris pour Télamon brûlait de son côté.
La naissance, l'esprit, les grâces, la beauté,
Tout se trouvait en eux, hormis ce que les hommes
Font marcher avant tout dans ce siècle où nous sommes :
Ce sont les biens, c'est l'or, mérite universel.
Ces Amants, quoique épris d'un désir mutuel,
N'osaient au blond Hymen sacrifier encore,
Faute de ce métal que tout le monde adore.
Amour s'en passerait ; l'autre état ne le peut :
Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.
Cette loi, qui corrompt les douceurs de la vie,
Fut par le jeune Amant d'une autre erreur suivie.
Le Démon des Combats vint troubler l'Univers :
Un Pays contesté par des Peuples divers
Engagea Télamon dans un dur exercice ;
Il quitta pour un temps l'amoureuse milice.
Cloris y consentit, mais non pas sans douleur :
Il voulut mériter son estime et son coeur.
Pendant que ses exploits terminent la querelle,
Un parent de Cloris meurt, et laisse à la belle
D'amples possessions et d'immenses trésors.
Il habitait les lieux où Mars régnait alors.
La belle s'y transporte ; et partout révérée,
Partout des deux partis Cloris considérée,
Voit de ses propres yeux les champs où Télamon
Venait de consacrer un trophée à son nom.
Lui de sa part accourt ; et, tout couvert de gloire,
Il offre à ses amours les fruits de sa victoire.
Leur rencontre se fit non loin de l'élément
Qui doit être évité de tout heureux amant.
Dès ce jour l'âge d'or les eût joints sans mystère ;
L'âge de fer en tout a coutume d'en faire.
Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens
Qu'au sein de sa patrie, et de l'aveu des siens.
Tout chemin, hors la mer, allongeant leur souffrance,
Ils commettent aux flots cette douce espérance.
Zéphyre  les suivait quand, presque en arrivant,
Un pirate survient, prend le dessus du vent,
Les attaque, les bat. En vain, par sa vaillance,
Télamon jusqu'au bout porte la résistance :
Après un long combat son parti fut défait,
Lui pris ; et ses efforts n'eurent pour tout effet
Qu'un esclavage indigne. O dieux ! qui l'eût pu croire ?
Le sort, sans respecter ni son sang ni sa gloire,
Ni son bonheur prochain, ni les voeux de Cloris,
Le fit être forçat aussitôt qu'il fut pris.
« Le Destin ne fut pas à Cloris si contraire.
Un célèbre Marchand l'achète du Corsaire :
Il l'emmène ; et bientôt la Belle, malgré soi,
Au milieu de ses fers range tout sous sa loi.
L'Epouse du Marchand la voit avec tendresse.
Ils en font leur Compagne, et leur fils sa Maîtresse.
Chacun veut cet hymen : Cloris à leurs désirs
Répondait seulement par de profonds soupirs.
Damon, c'était ce fils, lui tient ce doux langage :
« Vous soupirez toujours, toujours votre visage
« Baigné de pleurs nous marque un déplaisir secret.
« Qu'avez-vous ? vos beaux yeux verraient-ils à regret
« Ce que peuvent leurs traits et l'excès de ma flamme ?
« Rien ne vous force ici ; découvrez-nous votre âme :
« Cloris, c'est moi qui suis l'esclave, et non pas vous.
« Ces lieux, à votre gré, n'ont-ils rien d'assez doux ?
« Parlez ; nous sommes prêts à changer de demeure :
« Mes parents m'ont promis de partir tout à l'heure.
« Regrettez-vous les biens que vous avez perdus ?
« Tout le nôtre est à vous ; ne le dédaignez plus.
« J'en sais qui l'agréeraient ; j'ai su plaire à plus d'une ;
« Pour vous, vous méritez toute une autre fortune.
« Quelle que soit la nôtre, usez-en ; vous voyez
« Ce que nous possédons, et nous-même à vos pieds. »
Ainsi parle Damon ; et Cloris tout en larmes
Lui répond en ces mots, accompagnés de charmes :
« Vos moindres qualités, et cet heureux séjour
« Même aux filles des dieux donneraient de l'amour ;
« Jugez donc si Cloris, esclave et malheureuse,
« Voit l'offre de ces biens d'une âme dédaigneuse.
« Je sais quel est leur prix : mais de les accepter,
« Je ne puis ; et voudrais vous pouvoir écouter ;
« Ce qui me le défend, ce n'est point l'esclavage :
« Si toujours la naissance éleva mon courage,
« Je me vois, grâce aux Dieux, en des mains où je puis
« Garder ces sentiments malgré tous mes ennuis ;
« Je puis même avouer (hélas ! faut-il le dire ?)
« Qu'un autre a sur mon coeur conservé son empire.
« Je chéris un Amant, ou mort, ou dans les fers ;
« Je prétends le chérir encor dans les enfers.
« Pourriez-vous estimer le coeur d'une inconstante ?
« Je ne suis déjà plus aimable ni charmante ;
« Cloris n'a plus ces traits que l'on trouvait si doux,
« Et doublement esclave est indigne de vous.
« Touché de ce discours, Damon prend congé d'elle.
« Fuyons, dit-il en soi; j'oublierai cette Belle :
« Tout passe, et même un jour ses larmes passeront :
« Voyons ce que l'absence et le temps produiront. »
A ces mots il s'embarque ; et, quittant le rivage,
Il court de mer en mer, aborde en lieu sauvage,
Trouve des malheureux de leurs fers échappés,
Et sur le bord d'un bois à chasser occupés.
Télamon, de ce nombre, avait brisé sa chaîne :
Aux regards de Damon il se présente à peine,
Que son air, sa fierté, son esprit, tout enfin
Fait qu'à l'abord Damon admire son destin ;
Puis le plaint, puis l'emmène, et puis lui dit sa flamme.
D'une Esclave, dit-il, je n'ai pu toucher l'âme :
«Elle chérit un mort ! Un mort ! ce qui n'est plus
«L'emporte dans son coeur ! mes voeux sont superflus. »
Là-dessus, de Cloris il lui fait la peinture.
Télamon dans son âme admire l'aventure,
Dissimule, et se laisse emmener au séjour
Où Cloris lui conserve un si parfait amour.
Comme il voulait cacher avec soin sa fortune,
Nulle peine pour lui n'était vile et commune.
On apprend leur retour et leur débarquement ;
Cloris, se présentant à l'un et l'autre Amant,
Reconnaît Télamon sous un faix qui l'accable.
Ses chagrins le rendaient pourtant méconnaissable ;
Un oeil indifférent à le voir eût erré,
Tant la peine et l'amour l'avaient défiguré !
Le fardeau qu'il portait ne fut qu'un vain obstacle,
Cloris le reconnaît, et tombe à ce spectacle :
Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour
Télamon, d'autre part, tombe presque à son tour.
On demande à Cloris la cause de sa peine :
Elle la dit ; ce fut sans s'attirer de haine.
Son récit ingénu redoubla la pitié
Dans des coeurs prévenus d'une juste amitié.
Damon dit que son zèle avait changé de face :
On le crut. Cependant, quoi qu'on dise et qu'on fasse,
D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir
Ne se perd qu'en laissant des restes de désir.
On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle
A sceller de l'Hymen une union si belle ;
Et, par un sentiment à qui rien n'est égal,
Il pria ses parents de doter son rival :
Il l'obtint, renonçant dès lors à l'Hyménée.
Le soir étant venu de l'heureuse journée,
Les noces se faisaient à l'ombre d'un ormeau ;
L'enfant d'un voisin vit s'y percher un corbeau :
Il fait partir de l'arc une flèche maudite,
Perce les deux époux d'une atteinte subite.
Cloris mourut du coup, non sans que son Amant
Attirât ses regards en ce dernier moment.
Il s'écrie, en voyant finir ses destinées :
«Quoi ! la Parque a tranché le cours de ses années !
«Dieux, qui l'avez voulu, ne suffisait-il pas
«Que la haine du Sort avançât mon trépas ? »
En achevant ces mots, il acheva de vivre :
Son amour, non le coup, l'obligea de la suivre :
Blessé légèrement , il passa chez les morts :
Le Styx vit nos Epoux accourir sur ses bords.
Même accident finit leurs précieuses trames;
Même tombe eut leurs corps, même séjour leurs âmes.
Quelques-uns ont écrit (mais ce fait est peu sûr)
Que chacun d'eux devint statue et marbre dur :
Le couple infortuné face à face repose.
Je ne garantis point cette métamorphose :
On en doute. - On la croit plus que vous ne pensez,
Dit Clymène ; et, cherchant dans les siècles passés
Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite,
Tout ceci me fut dit par un sage Interprète.
J'admirai, je plaignis ces Amants malheureux :
On les allait unir ; tout concourait pour eux ;
Ils touchaient au moment ; l'attente en était sûre :
Hélas ! il n'en est point de telle en la nature ;
Sur le point de jouir tout s'enfuit de nos mains :
Les Dieux se font un jeu de l'espoir des humains.
- Laissons, reprit Iris, cette triste pensée.
La Fête est vers sa fin, grâce au Ciel, avancée ;
Et nous avons passé tout ce temps en récits
Capables d'affliger les moins sombres esprits :
Effaçons, s'il se peut, leur image funeste.
Je prétends de ce jour mieux employer le reste,
Et dire un changement, non de corps, mais de coeur.
Le miracle en est grand ; Amour en fut l'auteur :
Il en fait tous les jours de diverse manière ;
Je changerai de style en changeant de matière.
«Zoon plaisait aux yeux ; mais ce n'est pas assez :
            Son peu d'esprit, son humeur sombre,
            Rendaient ces talents mal placés.
Il fuyait les cités, il ne cherchait que l'ombre,
Vivait parmi les bois, concitoyen des ours.
Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours.
Nous avons condamné l'amour, m'allez-vous dire :
J'en blâme en nous l'excès ; mais je n'approuve pas
            Qu'insensible aux plus doux appas
            Jamais un homme ne soupire.
Hé quoi ! ce long repos est-il d'un si grand prix ?
Les morts sont donc heureux ? Ce n'est pas mon avis :
Je veux des passions ; et si l'état le pire
            Est le néant, je ne sais point
De néant plus complet qu'un coeur froid à ce point.
Zoon n'aimant donc rien, ne s'aimant pas lui-même,
Vit Iole endormie, et le voilà frappé :
            Voilà son coeur développé.
            Amour, par son savoir suprême,
Ne l'eut pas fait amant, qu'il en fit un héros.
Zoon rend grâce au Dieu qui troublait son repos :
Il regarde en tremblant cette jeune merveille.
            A la fin Iole s'éveille ;
            Surprise et dans l'étonnement,
            Elle veut fuir, mais son Amant
            L'arrête, et lui tient ce langage :
«Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous ?
«Je ne suis plus celui qu'on trouvait si sauvage :
«C'est l'effet de vos traits, aussi puissants que doux ;
«Ils m'ont l'âme et l'esprit et la raison donnée.
            «Souffrez que, vivant sous vos lois,
«J'emploie à vous servir des biens que je vous dois. »
Iole, à ce discours encor plus étonnée,
Rougit, et sans répondre elle court au hameau,
Et raconte à chacun ce miracle nouveau.
Ses compagnes d'abord s'assemblent autour d'elle :
Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.
Je ne vous dirai point, mes soeurs, tout ce qu'il fit,
            Ni ses soins pour plaire à la belle :
Leur hymen se conclut. Un Satrape voisin,
            Le propre jour de cette fête,
            Enlève à Zoon sa conquête :
On ne soupçonnait point qu'il eût un tel dessein.
Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,
Poursuit le ravisseur, et le joint et l'engage
            En un combat de main à main.
Iole en est le prix aussi bien que le juge.
Le Satrape, vaincu, trouve encor du refuge
            En la bonté de son rival.
Hélas ! cette bonté lui devint inutile ;
Il mourut du regret de cet hymen fatal :
Aux plus infortunés la tombe sert d'asile.
Il prit pour héritière, en finissant ses jours,
Iole, qui mouilla de pleurs son mausolée.
Que sert-il d'être plaint quand l'âme est envolée ?
Ce satrape eût mieux fait d'oublier ses amours. » 

La jeune Iris à peine achevait cette histoire ;
Et ses soeurs avouaient qu'un chemin à la gloire,
C'est l'amour : on fait tout pour se voir estimé ;
Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?
Quel charme de s'ouïr louer par une bouche
Qui même sans s'ouvrir nous enchante et nous touche
Ainsi disaient ces soeurs. Un orage soudain
Jette un secret remords dans leur profane sein.
Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortège:
«Où sont, dit-il, ces soeurs à la main sacrilège ?
Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur
Opposer son AEgide à ma juste fureur :
Rien ne m'empêchera de punir leur offense.
Voyez : et qu'on se rie après de ma puissance ! »
Il n'eut pas dit, qu'on vit trois monstres au plancher,
Ailés, noirs et velus, en un coin s'attacher.
On cherche les trois Soeurs ; on n'en voit nulle trace :
Leurs métiers sont brisés ; on élève en leur place
Une Chapelle au Dieu, père du vrai Nectar.
Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part
Au destin de ces Soeurs par elle protégées ;
Quand quelque dieu, voyant ses bontés négligées,
Nous fait sentir son ire, un autre n'y peut rien :
L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.
Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple :
Chômons : c'est faire assez qu'aller de Temple en Temple
Rendre à chaque immortel les voeux qui lui sont dus :
Les jours donnés aux Dieux ne sont jamais perdus. »


vendredi 14 février 2014

29- Le Juge Arbitre, L'hospitalier et le Solitaire


Trois Saints, également jaloux de leur salut,
Portés d'un même esprit, tendaient à même but.
Ils s'y prirent tous trois par des routes diverses :
Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrents
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
L'un, touché des soucis, des longueurs, des traverses,
Qu'en apanage  on voit aux procès attachés,
S'offrit de les juger sans récompense aucune,
Peu soigneux d'établir ici-bas sa fortune.
Depuis qu'il est des lois, l'Homme pour ses péchés
Se condamne à plaider la moitié de sa vie.
La moitié ? Les trois quarts, et bien souvent le tout.
Le Conciliateur crut qu'il viendrait à bout
De guérir cette folle et détestable envie.
Le second de nos Saints choisit les hôpitaux.
Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
Est une charité que je préfère aux autres.
Les malades d'alors, étant tels que les nôtres,
Donnaient de l'exercice au pauvre Hospitalier,
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
Il a pour tels et tels un soin particulier ;
               Ce sont ses amis ; il nous laisse.
Ces plaintes n'étaient rien au prix de l'embarras
Où se trouva réduit l'Appointeur de débats :
Aucun n'était content ; la sentence arbitrale
               À nul des deux ne convenait :
               Jamais le Juge ne tenait
               À leur gré la balance égale.
De semblables discours rebutaient l'Appointeur :
Il court aux hôpitaux, va voir leur Directeur :
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
Vont confier leur peine au silence des bois.
Là sous d'âpres rochers, près d'une source pure,
Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
Ils trouvent l'autre Saint, lui demandent conseil.
Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
               Qui mieux que vous sait vos besoins ?
Apprendre à se connaître est le premier des soins
Qu'impose à tous mortels la Majesté suprême.
Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité :
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
              Troublez l'eau : vous y voyez-vous ?
Agitez celle-ci. Comment nous verrions-nous ?
               La vase est un épais nuage
Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer.
Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
               Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert.
               Ainsi parla le Solitaire.
Il fut cru, l'on suivit ce conseil salutaire.
Ce n'est pas qu'un emploi ne doive être souffert.
Puisqu'on plaide, et qu'on meurt, et qu'on devient malade,
Il faut des médecins, il faut des avocats.
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas ;
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
Cependant on s'oublie en ces communs besoins.
Ô vous, dont le public emporte tous les soins,
               Magistrats, Princes et Ministres,
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
Si quelque bon moment à ces pensers vous donne,
               Quelque flatteur vous interrompt.

Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages ;

               Par où saurais-je mieux fini

30 - La Ligue des rats


  Une Souris craignait un Chat
      Qui dès longtemps la guettait au passage.
Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage,
Consulte son Voisin : c'était un maître Rat,
               Dont la rateuse Seigneurie
        S'était logée en bonne Hôtellerie,
        Et qui cent fois s'était vanté, dit-on,
               De ne craindre de chat ou chatte
               Ni coup de dent, ni coup de patte.
        Dame Souris, lui dit ce fanfaron,
               Ma foi, quoi que je fasse,
Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace ;
        Mais assemblant tous les Rats d'alentour,
        Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.
        La Souris fait une humble révérence ;
               Et le Rat court en diligence
A l'Office, qu'on nomme autrement la dépense,
               Où maints Rats assemblés
Faisaient, aux frais de l'Hôte, une entière bombance.
          Il arrive les sens troublés,
          Et les poumons tout essoufflés.
Qu'avez-vous donc ? lui dit un de ces Rats. Parlez.
En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage,
C'est qu'il faut promptement secourir la Souris,
                  Car Raminagrobis
       Fait en tous lieux un étrange ravage.
          Ce Chat, le plus diable des Chats,
S'il manque de Souris, voudra manger des Rats.
Chacun dit : Il est vrai. Sus, sus, courons aux armes.
Quelques Rates, dit-on, répandirent des larmes.
N'importe, rien n'arrête un si noble projet ;
          Chacun se met en équipage (1);
Chacun met dans son sac un morceau de fromage (2),
Chacun promet enfin de risquer le paquet (3).
          Ils allaient tous comme à la fête,
          L'esprit content, le coeur joyeux.
          Cependant le Chat, plus fin qu'eux,
          Tenait déjà la Souris par la tête.
          Ils s'avancèrent à grands pas
          Pour secourir leur bonne Amie.
          Mais le Chat, qui n'en démord pas (4),
Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie.
..........A ce bruit, nos très prudents Rats,
          Craignant mauvaise destinée,
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas (5),
          Une retraite fortunée.
          Chaque Rat rentre dans son trou ;
Et si quelqu'un en sort, gare encor le Matou.





(1) -(2) chacun fait ses préparatifs (s'équipe) pour la campagne de ... Hollande
(3) hasarder le paquet : il faut s'engager dans une affaire douteuse après avoir hésité...
(4) sens propre : il tient la souris !
(5) l'expédition violente qu'ils devaient mener (sus, sus, courons aux armes ...)





jeudi 16 janvier 2014

1- Fluctuat nec mergitur

Voici donc la Cité, le grand navire de la France, la nef amirale de l’Occident, avec l’île Saint-Louis, son matelot à la remorque. Elle est amarrée entre les deux bras de la Seine. A qui vient de l’Orient, elle apparaît dès la boucle de Bercy, et surgit au plus large du fleuve, avec ses mâts de pierre, et le château fort de la cathédrale, puissamment appuyée à l’énorme gaillard arrière, l’abside en dos de lion accroupi. Et la proue de l’Ile, au Pont-Neuf, plus aiguë que l’avant de  la frégate la plus fine, n’attend que le « Largue l’amarre, largue l’écoute », l’ordre du destin, pour filer sur l’Océan, à la poursuite du soleil, vers l’infini de la lumière. C’est ici le cœur premier né, premier battement, et le cerveau de Paris. Cité, tu es la mère de la Ville des Villes : la nef est ton emblème : flotte et ne sombre pas. Ta flèche vers l’Occident est la croisade à la clarté. Ton lest est de science ; ta charge est de toute humanité. Tu es gréée de pensée et pavoisée de plaisir. La joie d’être belle et tout humaine est le vent de tes voiles ; et, dans le triomphe même, au milieu des cyclones et des volcans, tu ne perds jamais le sourire. Tu es l’art même, étant la vie qui invente, qui vole à la beauté et qui toujours anticipe, la vie à son sommet.
Celui qui monte sur la plus haute terrasse de la Samaritaine ou sur la Tour de Notre-Dame, comprend enfin la France, s’il a le sens de la force qui veut toujours créer, et qui recrée sans cesse pour s’accorder avec elle-même. O vocation parfaite de l’unité, trop pure et trop vraie pour se satisfaire. Nulle ville, pour l’harmonie, ne se compare à celle-là. Elle est immense et ses proportions sont aussi justes dans le détail que dans l’ensemble ; elle est colossale, et ce colosse est à l’échelle de l’homme. Sa rumeur est sans bornes, et cette clameur est un chant. Elle a toute la majesté de la puissance, et elle a toutes les élégances. Elle est un monde et cent villages. Son labeur est infini, et elle travaille nuit et jour, depuis les siècles des siècles, dans une robe de plaisir. Toutes les voluptés ont sur ces bords leurs jardins et leurs temples ; et jamais elles ne sont si grossières que la bête y domine ; mais partout au contraire cette Ville des Villes élève au-dessus de ce qui passe et de tout ce qui meurt le visage immortel de l’Esprit. Ainsi la plus femme des villes et la plus amoureuse est aussi la plus virile, puisque l’Esprit est son éternel amant, et qu’il veille à jamais sur elle, tandis qu’elle danse et qu’elle rit, qu’elle souffre et qu’elle enfante.
Or, le Dieu qui sait tout ce qu’il veut et l’enclot dans une forme, a fait de la Cité le dessin même de Paris et tracé tout le plan de cet univers dans la cellule originelle. Dût Paris couvrir un espace triple ou centuple, c’est toujours la figure de la Cité qu’on devrait reconnaître dans la triple et centuple capitale. Sur ses rives, rien n’est ajouté, tout est organe. Je l’ai considérée longtemps dans sa merveille, la plus complexe et la plus une qui soit au monde. Toutes les enceintes successives de Paris répètent les contours de l’Ile. La cité de l’An Cent avant Jésus-Christ, le petit port fluvial où les Nautes de la Seine ont mouillé leurs barques et leurs humbles péniches, a préfiguré Lutèce, la ville de l’empereur Julien, le Paris de Philippe Auguste et de saint Louis, celui de Montaigne et celui de Voltaire, de Louis XIV et de Louis XVI, la ville impériale de Napoléon, la capitale de la République et celle de l’An Trois Mille, s’il doit y avoir encore une Europe.

*

Peu de spectacles plus beaux que la forme des villes. Elle n’est pas seulement dans les lignes telles quelles n’i dans le premier aspect, fut-il séduisant. Pour trouver la vraie figure, il faut la vision du dedans et pénétrer la vie profonde et séculaire de la ville. L’histoire, vaine par ailleurs, est la race de la cité et fait son caractère. Paris a la forme la plus belle, la plus fatale et la plus libre ; la plus une en son plan, la plus illimitée en son développement possible.
4
Les méandres du fleuve et les cercles concentriques du sol la déterminent. Paris peut toujours croître : il grandit semblable à lui-même et selon sa logique : ainsi un organe capital se multiplie de sa propre essence et obéit à la loi de son premier éléments, d’où tout le reste doit dépendre. Paris est au centre de la contrée, et la Cité au centre du centre.
Quelle peut bien être la forme où le plus de vie soit incluse et le plus de pensée, puisque penser, aussi bien, est entre toutes la fonction humaine ? C'est assurément celle de Paris, qui est un cerveau traversé par un sexe de femme déesse. La pensée enferme de la sorte l'éternelle génération, l'amour est toujours au noyau de cette puissance.

*

Chaque anneau intérieur de la Ville a la Seine pour diamètre. À mesure que Paris se développe, le cercle le plus éloigné imite plus exactement le cours de la rivière reine. En dépit de ses colères et de ses brusques fureurs, comme cette reine est éprise de ce lieu unique où elle se couche au plus près de la terre avec langueur ! Comme elle aime Pâris ! Pour lui, c'est une Hélène. Caressante, souriante, qu'elle s'attarde volontiers dans la ville de son choix, son orgueil et sa récréation. Les méandres sont des caresses qui ne finissent pas. Ces plis et ces replis sont des lèvres. Les S de la Seine sont les caprices, les courbes délicieuses, les abandons, les tendres bras, les invites de la plus vive et la plus languissante des amoureuses. L'étreinte et le sourire, c'est le double génie de la Seine. Les premiers boulevards, à demi champêtre encore sous Louis XV, de la Bastille à la République, suivent la flèche du fleuve à son entrée dans Paris. Entre la porte de Clignancourt et la porte de Saint-Cloud, les boulevards des fortifs filent précisément du Nord-Est au Sud-Ouest, selon l'incidence de la Seine entre la Concorde et Issy.
Un immense de Paris se dessine déjà, concentrique ou un autre, le Paris qui aura pour limite, à l'Occident la Seine entre Saint-Denis et Sèvres ; au levant, les coteaux et les bois du Bourget à Nogent ; et au Midi, la Marne même de Nogent à Charenton. Et le fermoir de la boucle se place entre Sèvres et Chaville.
Sur la tour de Notre-Dame et sur la terrasse de la Samaritaine, le regard porte l'esprit dans les temps à venir ; et le rêve suscite la merveille : dix fois plus vaste, elle n'en sera la plus belle mais plus surprenante encore : il n'arrive pas souvent que le même élan de la vie pousse à la fois la double fleur de la grâce et de la grandeur.
On ne peut voir une terre mieux articulée, ni plus une dans le complexe, ni plus complexe dans l'unité : elle sur la volonté humaine qui surmontait ici sur la nature ? Ou la nature que la volonté de l'homme a dirigée ? Le miracle est qu'ils s’accordent. La nature à Paris est disciplinée. L'harmonie et la variété font un concert inimitable : ces entrelacs d'eau, de bois, de vallons urbains, et de collines ont été tressés par la main d'un artiste tout-puissant. Or, la vie de Paris toujours plus grand autour de l'Ile, n'est que l'épanouissements cent et mille fois accru, mais toujours fidèle, de la figure primitive.

Vogue, toujours à flot, vogue, Paris.

2- Le Roi et la Dauphine

Le Roi

Henri IV ne quitte pas le Pont-Neuf : la pointe de l’Ile est au Vert Galant ; et lui-même demeure sur le pont. Il  l'a fait jeter sur la Seine, le plus beau pont du monde en son temps, et le plus solide ; aujourd'hui encore, magnifique dans ses assises et par les proportions. Le Roi vif, hardi, malin et sage pour qui Paris vaut bien plus d'une messe, à sa maison à la belle étoile, d'où il regarde le fleuve et les deux rives : son balcon, le haut socle de pierre, où il se tient à cheval, comme à Fontaine-Française.
De là, jour et nuit, il voit passer son bon peuple : n'y est-il pas pour faire l'ordre, comme le sergent de ville aux carrefours ? En bon capitaine de mer, qui commande sur la dunette, il devait se tenir à l'avant du navire, dans le sens de la route et du flot. S'il tourne le dos à l'aval, s'il surveille l'amont, c'est qu'il ne veut pas perdre de vue le grand peuple de Paris. Tant de hâte l'amuse ; tant de presse lui plaît. Toute cette foule, si gaie et si sérieuse à la fois, tantôt musant comme si le plaisir de vivre suffisait à entretenir la vie ; tantôt se ruant aux affaires ; avec une sorte de plaisir encore ; ce soir, docile, complaisante et tranquille ; demain, enragée, ivre de son destin, rebelle et folle : c'est la nation qui va et vient de bord à l'autre ; le merveilleux navire qui roule et qui tangue, qui jamais ne jette l'ancre dans le sommeil, et qui fait la route en même temps qu'il la découvre.
Sur le Pont-Neuf, Paris est toujours le même à travers les siècles. On s'y heurte, on s'y écrase. L'encombrement du charroi n'est pas moindre un aujourd'hui qu'au siècle de Boileau. Les camions valent les haquets, et les autos rappellent les carrosses.
Même à présent, le Pont-Neuf est le centre de Paris. Au Nord et au Sud, à l'Est et à l'Ouest, le cerveau de la ville double, triple, décuple en circonvolutions ; mais le sillon médian ne change pas, et le Pont-Neuf joint les deux hémisphères. Mieux qu'à Avignon, au Pont-Neuf tout le monde y passe, si l'on n'y danse

*
Rien n'est plus peuple de Paris que le gros quartier qui va du Pont-Neuf à la rue Saint-Antoine, et de la Poste Centrale à l'Hôtel de Ville. Par peuple, on entend toute sorte de gens, et non pas seulement les prolétaires. Depuis des siècles, le populaire a déserté la Cité son premier asile et sa première oeuvre. L'art, l'histoire, le trésor de Paris se sont emparés de ce noyau illustre. Et le peuple, d'où les merveilles de la Cité sont sorties, s'est retiré sur les rives. S'il ne vit plus dans l'Ile, ce peuple grouille sur les quais ou la nef s'amarre, et dans le pâté compact de Saint-Eustache. Devant la Cité, voilà donc les Halles, Rivoli, Saint-Antoine qui jettent même la province et la campagne dans Paris. Le ventre énorme et les viscères débordent les entrepôts et les magasins. Les paysans hantent ces parages. Les commis, les employés, les servantes pullulent. Et la marée y porte aussi les métiers de la mer. Le Pont-Neuf est la passerelle de tout ce peuple-là. Le flot le tourne ou le traverse. Il est le lien de la cité Auguste et mystérieuse avec le reste de l'immense Ville ; car il est tout de même posé sur le bout de la langue du Vert Galant.
On la bâtit pour l'éternité. Pas un pont au monde, voilà trois cent cinquante ans, n'a eu cette force qui fut proverbe, ses assises puissantes, ce jet si large de la pierre sur les piliers ronds en corbeille, et ses arches inébranlables. Tel est le prestige du Pont-Neuf, à Paris, et de son nom, qu'il le partage à tout ce qui le touche.
La fameuse Samaritaine n'est plus la pompe qui fournit l'eau à la ville ; mais c'est toujours la maison la plus populaire de Paris ; et plus de trois siècles, en rendant ce nom évangélique inséparable du Pont-Neuf, l'ont fixé sur les lèvres de la foule.
Les images du Pont-Neuf et de la Samaritaine sont innombrables. Pas un peintre, pas une gravure, pas un dessin à la gloire de la Ville, pas une planche, d'Androuet du Cerceau à Sisley, qui ne les montrent dans le tourbillon des piétons et du charroi. Tant et si bien que Paris et le Pont-Neuf se confondent. Le Grand Roi politique, galant et populaire, peut se réjouir de son œuvre : sur le Pont-Neuf, une sorte d'immortalité vivante, qui n'a pas sa pareille et ne ressemble à aucune autre, est sa récompense.

La Dauphine

Ici, comme au Pont-Neuf, on est chez Henri IV. Le Grand Galant et un grand bâtisseur aussi : il aime sa bonne ville, plus féconde, plus riche et plus capitale chaque jour : il se plaît à l'embellir, et veut lui être utile. Dauphine est de trois ans la cadette de Royale. Elle a été conçue dans la fantaisie. Paysage de pierre, à son tour l'imite la pointe de l'Ile. La place royale est restée ce qu'elle fut, et si belle qu'elle ne  le cède qu'à la Concorde et non pas même, peut-être, au grand style de Vendôme. La Dauphine mutilée, alourdie, défigurée, a perdu de son charmant caractère. La volonté du Roi et le talent des architectes en avaient fait à l'aube du Grand Siècle, la place la plus originale de Paris, une scène de roman : l'attendait l'Astrée.
Je ne sache même pas qu'il en fût une autre de ce goût et de ce plan.. À présent, elle est amputée de sa base. La manie moderne de l'uniforme et de l'alignement l'a rendue quelque peu cul-de-jatte. Les deux maisons, qui mènent du Pont-Neuf à la place, montrent encore de quoi elle était faite et dans quel esprit d'allégresse élégante on l’a bâtie.
Ils ont rasé la rue de Harlay, qui devait être si tranquille, si discrète et si sage. On a sottement rangé au cordeau la façade morne du Palais, qui est aveugle en dépit de ces vingt ou trente fenêtres ; et comme si cette face n'était pas encore assez vulgaire, et assez laide, on lui a collé ce grand goitre  d'escalier. Mais quoi qu'on en pense, la Dauphine pourtant est toujours la Dauphine. Place fermée, bien close. Elle ne dort pas, elle sommeille ; elle regarde avec malice, de côté. Elle a son sérieux, qui pèse lourd, les jours d'hiver, quand le ciel bas y coule des nuées noires. Elle est en forme de coin, alors, comme la hache de la justice voisine, posés à terre entre les bras de la Seine. Tandis que l'ordre règne et la paix, l'arme de la justice est inutile. Dauphine, par temps clair, respire le calme et la douceur du travail honnête, intelligent et fin. Si elle sourit à Henri Quatre, elle ne l'appelle qu'à voix basse ; elle serre ses coiffes sur son visage et semble le cacher. La Dauphine est un asile entre les torrents du Pont-Neuf et des deux rives. Dès qu'on y entre, on échappe au tumulte ; le chaos recule et s'efface ; une nappe de silence se couvre soudain le bruit. Elle est dans l'Ile même un îlot  de vieille France et de sage province. Face au présent, le passé est provincial. Elle a un air Touraine et Valois. Vers le Nord, elle est Valois et c'est bien la Seine qui coule là derrière. Mais vers le Sud, par un beau matin de juin, la lumière blonde fait penser par instants que le quai donne sur un bras de la Loire.

Les ateliers en boutique se succèdent d'arcade en arcade. Ils sont pour les métiers comme les vignes d'Italie : elles s'enlacent aux ormeaux ; les ateliers de la Dauphine s'enlacent au pied des vieilles façades. Les artisans d'élite sont établis sur ce préau depuis des ans et des ans : on compose, on imprime, on travaille au livre, et aux instruments d'optique. Les maisons, même celle de l'un et l'autre quai, gardent un peu l'inflexion et le dessin de la place : plus d'une à l'intérieur, suit des lignes obliques. Les corridors, étroits et courbes, sont coupés de marches non prévues : on monte, on descend ; on glisse sur les degrés lisses et polis. Des coins obscurs alternent avec des jours brusques et très étranges. Une lumière verte rêve en biseau sur les parois. Des cellules se dissimulent peut-être dans les gros murs et des caches bizarres dans les refends.
Je me rappelle une antique demeure où j'ai connu un bon grand-père horloger, l'oeil penché sur les roues dentées et les échappements, tout pareil, avec ses longs cheveux blancs sur des joues d'ivoire maigres, à un savant alchimiste en quête de la philosophale et du grand élixir.
Et un vieillard de ses amis ne vivait, en effet, que pour la sagesse des sciences occultes, tireur d'horoscopes, lecteur de Paracelse, versé dans le grimoire, et cherchant depuis un demi-siècle les secrets de Nicolas Flamel avec la poudre de projection.
La Dauphine

Ici, comme au Pont-Neuf, on est chez Henri IV. Le Grand Galant et un grand bâtisseur aussi : il aime sa bonne ville, plus féconde, plus riche et plus capitale chaque jour : il se plaît à l'embellir, et veut lui être utile. Dauphine est de trois ans la cadette de Royale. Elle a été conçue dans la fantaisie. Paysage de pierre, à son tour l'imite la pointe de l'Ile. La place royale est restée ce qu'elle fut, et si belle qu'elle ne  le cède qu'à la Concorde et non pas même, peut-être, au grand style de Vendôme. La Dauphine mutilée, alourdie, défigurée, a perdu de son charmant caractère. La volonté du Roi et le talent des architectes en avaient fait à l'aube du Grand Siècle, la place la plus originale de Paris, une scène de roman : l'attendait l'Astrée.
Je ne sache même pas qu'il en fût une autre de ce goût et de ce plan.. À présent, elle est amputée de sa base. La manie moderne de l'uniforme et de l'alignement l'a rendue quelque peu cul-de-jatte. Les deux maisons, qui mènent du Pont-Neuf à la place, montrent encore de quoi elle était faite et dans quel esprit d'allégresse élégante on l’a bâtie.
Ils ont rasé la rue de Harlay, qui devait être si tranquille, si discrète et si sage. On a sottement rangé au cordeau la façade morne du Palais, qui est aveugle en dépit de ces vingt ou trente fenêtres ; et comme si cette face n'était pas encore assez vulgaire, et assez laide, on lui a collé ce grand goitre  d'escalier. Mais quoi qu'on en pense, la Dauphine pourtant est toujours la Dauphine. Place fermée, bien close. Elle ne dort pas, elle sommeille ; elle regarde avec malice, de côté. Elle a son sérieux, qui pèse lourd, les jours d'hiver, quand le ciel bas y coule des nuées noires. Elle est en forme de coin, alors, comme la hache de la justice voisine, posés à terre entre les bras de la Seine. Tandis que l'ordre règne et la paix, l'arme de la justice est inutile. Dauphine, par temps clair, respire le calme et la douceur du travail honnête, intelligent et fin. Si elle sourit à Henri Quatre, elle ne l'appelle qu'à voix basse ; elle serre ses coiffes sur son visage et semble le cacher. La Dauphine est un asile entre les torrents du Pont-Neuf et des deux rives. Dès qu'on y entre, on échappe au tumulte ; le chaos recule et s'efface ; une nappe de silence se couvre soudain le bruit. Elle est dans l'Ile même un îlot  de vieille France et de sage province. Face au présent, le passé est provincial. Elle a un air Touraine et Valois. Vers le Nord, elle est Valois et c'est bien la Seine qui coule là derrière. Mais vers le Sud, par un beau matin de juin, la lumière blonde fait penser par instants que le quai donne sur un bras de la Loire.

Les ateliers en boutique se succèdent d'arcade en arcade. Ils sont pour les métiers comme les vignes d'Italie : elles s'enlacent aux ormeaux ; les ateliers de la Dauphine s'enlacent au pied des vieilles façades. Les artisans d'élite sont établis sur ce préau depuis des ans et des ans : on compose, on imprime, on travaille au livre, et aux instruments d'optique. Les maisons, même celle de l'un et l'autre quai, gardent un peu l'inflexion et le dessin de la place : plus d'une à l'intérieur, suit des lignes obliques. Les corridors, étroits et courbes, sont coupés de marches non prévues : on monte, on descend ; on glisse sur les degrés lisses et polis. Des coins obscurs alternent avec des jours brusques et très étranges. Une lumière verte rêve en biseau sur les parois. Des cellules se dissimulent peut-être dans les gros murs et des caches bizarres dans les refends.
Je me rappelle une antique demeure où j'ai connu un bon grand-père horloger, l'œil penché sur les roues dentées et les échappements, tout pareil, avec ses longs cheveux blancs sur des joues d'ivoire maigres, à un savant alchimiste en quête de la philosophale et du grand élixir.
Et un vieillard de ses amis ne vivait, en effet, que pour la sagesse des sciences occultes, tireur d'horoscopes, lecteur de Paracelse, versé dans le grimoire, et cherchant depuis un demi-siècle les secrets de Nicolas Flamel avec la poudre de projection.
Au milieu de la place, les arbres font un petit bois violet et roux, l'hiver ; et un charmant bocage de bourgeons et d'oiseau, à la Pentecôte. Qu'on aimerait, alors, entendre une sérénade de Mozart sous les marronniers. La place Dauphine, en son clos retiré, ne serait-elle pas à souhait pour les concerts et la musique ?
La maison qui fait l'angle, au quai de l'horloge, sous Louis le bien-aimé, était celle du graveur Phlipon, le père de la fameuse Mme Roland. Elle y est née, et moins de quarante ans plus tard, on vint l'y prendre pour la mettre en prison et la porter de la, en charrette, à l'échafaud. Pour une bavarde, quel châtiment d'avoir trop parlé. Combien il eût mieux valu pour elle, sur le conseil du bon Rabelais, rester la femme muette. Les Muses de la Révolution finissent toujours mal. La guillotine n'est pas toujours le pis. C'est plutôt quand elles pérorent jusque dans la tombe, leur nez pendant sur leur bouche, leurs rides pavées de fards, leurs cheveux hérissés vers Apollon qui les fuit, et qu'elles inondent de leur éloquence le peuple qui ne les écoute pas et les cède à la nuit. Il reste les vieux singes dans les cages de la renommée, qui leur font des grâces et qui leur envoient des baisers verts et moisis. Pauvre Manon Phlipon, elle a la tignasse échevelée du tribun ; elle ressemble à un vieux jeune homme. Comme on va lui couper la tête, elle harangue encore la postérité : « Liberté, Liberté, fait-t-elle, que de crimes on commet en ton nom. » Et ce cri même est un emprunt à l'antique, où c’est la vertu qu'on apostrophe. Voilà pour apprendre aux femmes à faire de la politique, à lire Plutarque et chatouiller la Révolution.

Plus chère encore aux artistes la Dauphine, s'ils savaient qu'au temps de Pompadour et de Louis XVI, elle fut tout à eux. Le XXe siècle n'a rien inventé : quand les peintres exposent leurs chefs-d'oeuvre en plein vent, à Montmartre, ou à Montparnasse, et qu'ils mettent au soleil leurs meilleures croûtes à griller, ils imitent la mode de leurs anciens, quelque deux cents ans plus tôt. Sur la place Dauphine, au printemps s'ouvrait chaque année « l'Exposition de la jeunesse » : elle portait sans mentir ce beau nom. Les artistes à leurs débuts montraient là ce qu'il pouvait faire ; et c'est à l'ombre des marronniers en fleur de la Dauphine, que Lancret a découvert Chardin. Plaise au ciel, qu'un autre Chardin se révèle à Montparnasse, sinon ce soir, après demain.