dimanche 3 novembre 2013

Mademoiselle Delaunay et le Chevalier de Ménil


Au temps de Charles V, la Bastille n’était ni une prison ni une forteresse, c’était une des portes de la nouvelle enceinte de Paris. Placée entre deux grosses tours, elle menait vers la route qui deviendra plus tard le faubourg Saint-Antoine. Afin de renforcer la défense de Paris, on construisit, pendant la guerre de Cent Ans, deux tours supplémentaires derrière les premières. La porte, qui se présentait alors comme un château fort carré, à quatre tours d’angle, était devenue si encombrante qu’elle gênait la circulation.il fallut en construire une autre, d’accès plus facile, la porte Saint-Antoine.

La première porte, soigneusement fermée, devin un simple ouvrage fortifié, isolé, auquel on ajouta, à la fin du XIVe siècle, quatre nouvelles tours. Avec ses huit tours de vingt-quatre mètres  de haut, la Bastille prit alors l’aspect que nous lui connaissons, d’après les estampes, et qu’elle conservera jusqu’à la Révolution. Les rois de France, afin de l’utiliser, eurent la fâcheuse idée d’y enfermer des prisonniers. Les premiers furent deux religieux qui avaient imprudemment  prétendu guérir Charles VI de sa folie. N’ayant pu y parvenir, et pour cause, ils furent conduits à la Bastille avant d’y être décapités pour crime de sorcellerie.

Louis XI utilisa plus méthodiquement les ressources pénitentiaires du monument, il y fit incarcérer ses plus dangereux adversaires politiques, comme l’évêque de Verdun et le duc de Nemours, que, pour plus de sûreté, on enferma dans des cages de fer. Chacune des tours de ce château-prison portait un nom différend. Il y avait la tour de la Comté – on dirait aujourd’hui du Comté, bien que l’on dise encore la Franche-Comté ; la tour du Trésor, ainsi désignée parce qu’elle avait reçu plusieurs fis la garde des deniers publics, notamment sous Henri IV ; la tour de la Liberté, où l’on enfermait les détenus jouissant d’un régime de faveur, ceux qui avaient l’autorisation de se promener dans les cours du château , et qu’on appelait « prisonniers de la liberté » par opposition aux « prisonniers renfermés ».
Durant les guerres de Religion, la Bastille abrite quelques huguenots de marque. L’un des plus illustres, Bernard Palissy, céramiste et homme de lettres, y mourut à l’âge de quatre-vingts ans. Comme il était hérétique, son corps fut jeté en terre non bénite, « avec les chiens », précisa le gouverneur, sur le bastion qui, depuis Henri II, s’avançait vers le faubourg Saint-Antoine.

Par les soins du cardinal de Richelieu, la Bastille perd toute importance militaire pour devenir prison d’Etat, mais eu cœur du XVIIIe siècle, elle prend un caractère exceptionnel : c’est la prison des gens distingués. Non seulement il n’est pas infâmant de s’y voir conduit, mais encore, on se vante volontiers d’y avoir fait un séjour. Sébastien Locatelli, dans le récit de son voyage à Paris en 1665, fait allusion à cet honneur insolite : C’est une faveur particulière du Roi de se voir condamné à une aussi belle prison.
Sa Majesté accord d’ailleurs aux privilégiés qu’elle envoie dans cette geôle de luxe le droit d’y vivre selon leurs goûts. Ils ont la permission de faire décorer et meubler à leur fantaisie les appartements où ils sont enfermés, et ils peuvent y amener leurs domestiques ordinaires. Le service de la Bastille est cependant irréprochable. Renneville écrit, vers 1690, que le chirurgien-barbier servait les prisonniers avec un équipage tout des plus magnifiques, bassin et coquemar d’argent, savonnette parfumée, serviette à barbe garnie de dentelles, beau bonnet.

Il était malheureusement des prisonniers sans fortune pour qui les dépenses d’une aussi luxueuse captivité étaient trop élevées. A ceux-là, le roi, qui pensait à tout, offrait des bourses et des pensions, dont le supplément constituait un appréciable pécule. On a vu quelques gentilshommes particulièrement économes réaliser ainsi de jolies fortunes par le simple fait d’avoir été embastillés. On en a vu d’autres qui demandaient la faveur de prolonger leur séjour en prison à seule fin d’arrondir leur petit capital, faveur qui fut parfois accordée. Le roi fournissait en linge et en vêtement sur mesures ceux qui ne possédaient point de garde-robe, et poussait la complaisance jusqu’à leur faire tailler des robes de chambre ouatinées pour la saison froide. Cet usage a malheureusement disparu de nos jours.
Le ton même des billets d’arrestation était plein d’une exquise courtoisie : « Mon intention est que vous vous rendiez dans mon château de la Bastille... » Personne n’aurait songé à décliner cette royale invitation. Le nouveau prisonnier était généralement invité à déjeuner ou à dîner par le gouverneur ainsi que les officiers de police qui l’accompagnaient, pendant que l’on faisait préparer son logement.
Du Junca a noté dans son journal, comme un incident quotidien, l’arrivée à la Bastille, le 26 janvier 1695, d’un colonel de cavalerie, nommé de Courlandon. Ce colonel se présenta au gouverneur pour être incarcéré, mais, faute d’une chambre aménagée à son intention, il fut prié d’aller dormir dans une auberge du quartier, à l’enseigne de la Couronne, et de vouloir bien revenir le lendemain, en fin de matinée. M. de Courlandon n’a pas manqué de revenir sur les onze heures du matin ; ayant dîné avec M. de Besmans, le gouverneur, il est entré dans le château l’après-midi.
Les huit tours du château royal comprenaient quatre ou cinq étages de chambres octogonales ; celles du rez-de-chaussée, glacées et humides, étaient réservées aux « criminels de mort », aux vauriens de basse classe et aux prisonniers coléreux qui assommaient les gardiens. Les plus hautes, que le soleil de l’été et les neiges de l’hiver rendaient inconfortables, étaient rarement occupées. Seuls les logements du premier, du second et du troisième, bien aérés et bien chauffés, étaient offerts à la clientèle de choix. Il faut reconnaître qu’au grand siècle la Bastille est bien fréquentée : les procès de sorcellerie, les complots, l’espionnage, les malversations y conduisent régulièrement de hauts fonctionnaires, des gentilshommes et des dames du monde ou de la cour. Seule ombre au tableau, il arrive qu’on oublie de préciser au détenu les motifs et la durée de son emprisonnement. Et ceux qui l’ont fait incarcérer les oublient parfois, eux aussi !

Le grand ministre de Louis XIV, Louvois, posa, par exemple, cette question au gouverneur de la Bastille :... Je vous prie, Monsieur, de me faire savoir qui est ce sieur de la Fontaine qui est depuis cinq ans à la Bastille. Vous souvenez-vous pourquoi il y a été mis ?

Plusieurs évasions ayant attiré l’attention sur la médiocre fermeture des logements, on posa, vers la fin du règne de Louis XIV, des verrous aux portes et des barreaux aux fenêtres. Sous la Régence, toutes les pièces fermaient à triple tour, les porte-clefs avaient un service régulier, mais on avait laissé aux détenus le loisir de meubler leur logis provisoire, soit en faisant apporter leur propre mobilier, soit en s’adressant au tapissier de la Bastille. L’excellent homme louait, au mois ou à l’année, tapis, miroirs, candélabres, fauteuils, commodes et guéridons en tout genre.
On a conservé certains inventaires des effets amenés par les prisonniers. L’abbé Brigault, incarcéré en 1719, , pour avoir participé à la conspiration de Cellamare, avec la duchesse du Maine et son mari, était fort bien installé. Son mobilier comprenait cinq fauteuils, deux pièces de tapisserie, onze tentures, huit chaises, un bureau, une petite table, trois tableaux, deux glaces et de nombreux livres et accessoires.
Cet abbé ne fut pas la seule victime du complot espagnol, le chevalier de Ménil, le marquis de Pompadour et quelques autres suspects furent conduits avec lui à la Bastille, tandis que le duc et la duchesse du Maine, quittant leur châteaux de Sceaux, se retrouvaient en forteresse.
La « nymphe » de Sceaux, Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, qui avait épousé le duc du Maine, était blonde, jolie et passait pour spirituelle. Mlle Delaunay, sa secrétaire, prétend qu’ « on n’avait point de conversation avec elle ; elle ne se souciait pas d’être entendue ; il lui suffisait d’être écoutée... » Elle était inégale d’humeur, mais chacun, même son mari, évitait de la contrarier, songeant aux bizarreries de son père, Henri-Jules de Bourbon, le fils du Grand Condé. Henri-Jules, dont les talents étaient aussi nombreux qu’inutiles, vit en effet sa raison s’affaiblir avec l’âge. Il se crut un moment chien de chasse et prenait plaisir à aboyer en suivant quelque chevreuil imaginaire. A Versailles, on avait peine à le faire taire en présence du roi. Tout ce que le prestige royal pouvait obtenir c’est qu’Henri-Jules veuille bien ne pas faire de bruit : il se contentait d’un mouvement muet des mâchoires... Plus tard, il se prétendit mort et, comme tel, refusa toute nourriture.  Son médecin, homme d’esprit, se garda bien de le contredire et organisa, par amitié, des dîners auxquels il conviait de faux défunts qui avaient bon appétit.

Anne-Louise-Bénédicte avait hérité de quelques-uns des travers paternels et, comme on avait pris l’habitude de luis passer dès son enfance, tous ses caprices, elle avait aménagé sa vie de façon curieuse. A Sceaux, elle tient une véritable cour où les divertissements se succèdent sans répit, sous le prétexte qu’elle n’éprouve pas le besoin de dormir.
Dans une fête où le Sommeil est personnifié sur scène, on entend des vers qui le condamnent :

                        Quitte nos champs délicieux
                        Délectable Sommeil ; va dans de sombres lieux
                        Nourrir l’oisiveté des moines.
                        Augmente, si tu peux, l’embonpoint des chanoines ;
                        Sur leurs sens engourdis va verser tes pavots...

La duchesse fatigue ses invités par des jeux de qualité : poésie, musique, philosophie, danse, comédie. La cour de Versailles se déplace en partie pour prendre part aux délassements de la cour de Sceaux : Mme la princesse, M. le prince, Mlle d’Enghien, le duc de Nevers, la duchesse de La Ferté... Le meneur de jeu est un poète, géomètre et philosophe, Malézieu, surnommé Euclide. Il est assisté par le joyeux abbé Genest, auteur tragique et esprit curieux qui mit en vers la physique de Descartes et dirigea, en soutane, les écuries du duc de Nevers. Parmi les habitués, Destouches, ambassadeur et poète ; Voltaire, jeune encore, et Fontenelle, déjà vieux ; La Fare, Lamotte-Houdar, improvisant des madrigaux, et le spirituel abbé de Chaulieu, que ses quatre-vingts ans n’empêchent pas d’être amoureux de Mlle Delaunay, plus célèbre sous le nom de Mme de Staal.
Cette jeune personne  est née à Paris en 1684. Elle est la fille d’un peintre, contraint à l’exil en Anglererre pour une aventure galante, et d’une gouvernante de Mlle de Ventadour. Elle n’a pas connu ce père, qui s’appelait Cordier, et choisit de garder le nom de sa mère, Delaunay, qu’elle eut l’adresse de couper en deux pour lui donner quelque noblesse. Recueillie par la supérieure du prieuré de Saint-Louis, à Rouen, qui était aussi médisante que spirituelle, l’enfant grandit en lisant Descartes et Malebranche, préférant la géométrie au clavecin et la philosophie à la danse. Cette éducation en fit une singulière « raisonneuse », capable, en toute circonstance, d’analyser ses propres sentiments et ceux des autres.

Adolescente, alors qu’elle éprouve un premier amour pour M. de Rey, gentilhomme qu’elle a rencontré chez les d’Epinay, elle a une façon personnelle et mathématique de constater l’évolution régressive des sentiments de son cavalier : J’allais souvent voir Mlles d’Epinay, chez qui M. de Rey était presque toujours. Comme elles demeuraient fort près de mon couvent, je m’en retournais ordinairement à pied, et il ne manquait pas de me donner la main pour me conduire jusque chez moi. Il y avait une grande place à passer et, dans les commencements de notre connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place. Je vis alors qu’il traversait par le milieu, d’où je jugeai que son amour était au moins diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré.

A la mort de sa protectrice, Mlle Delaunay chercha une situation dans une noble maison. Après avoir été distinguée, pour son savoir et son esprit, par la duchesse de La Ferté, elle entra, grâce à quelques recommandations, dans le corps des femmes de chambre attachées à la personne de la duchesse du Maine.

Elle avait vingt-cinq ans, un visage ingrat et de grandes ambitions, lorsqu’elle débuta dans cet emploi subalterne. Elle consacre un long passage de ses « Mémoires » à ses premiers travaux :
J’entrai en fonctions ; on me donna pour partage ce qui s’appelle, en termes de l’art, des chemises à bâtir. Je  n’avais jamais fait que les petits ouvrages dont on s’amuse dans les couvents, et je n’entendais rien aux autres... Je passai la journée tant à prendre les mesures qu’à exécuter cette grande entreprise, elle trouva dans le bras ce qui devait être dans le coude. Patiente ou distraite, la duchesse supporta ce que la responsable appelle ses « balourdises » : La première fois que je lui donnai à boire, je versai l’eau sur elle, au lieu de la mettre dans le verre. Le défaut de ma vue, extrêmement basse, joint au trouble où j’étais toujours en l’approchant, me faisait paraître dépourvue de toute compréhension pour les choses les plus simples.

Une lettre, que Mlle Delaunay adressa à Fontenelle, fit soudain découvrir qu’elle avait de l’esprit. Ecrit à propos de certain faux prodige qui passionnait l’opinion, le billet fut considéré comme une sorte de chef-d’œuvre, et l’on en fit des copies qui coururent tout Paris. Cette réputation subite attira autour de la femme de chambre maladroite de nombreux curieux. L’abbé de Chaulieu, malgré son âge avancé, voulut l’entretenir et lui offrir les parures dont il la jugeait digne. Il était aveugle, mais n’avait rien perdu des agréments de son esprit. Il composait des vers enflammés, pour la nouvelle idole de Sceaux qu’il appelait sa bergère, son Hélène ou sa Doris :

                        Launay, qui souverainement
                        Possèdes le talent de plaire
                        Qui sait de tes défauts te faire un agrément...
                        Que ne te dois-je point ?...
                        Toi seule, ranimant par d’inconnus efforts,
                        D’une machine presque usée
                        Les mouvements et les ressorts,
                        As fait renaître encor, dans une  âme glacée,
                        Les fureurs de l’amour et mes premiers transports.

M. de Valincourt montrait plaisir à accompagner Mlle Delaunay à la Comédie et, sans prendre le ton galant, lui témoignait un véritable attachement. M. de Fontenelle la voyait fort souvent, et le savant Duverney affirmait qu’elle était la femme du royaume qui connaissait le mieux l’anatomie. Devant l’empressement de tant de gens d’esprit, la duchesse du Maine consentit à écouter la conversation de sa femme de chambre. Charmée à son tour, elle en fit sa conseillère en divertissements.

C’était l’époque où le roi avait accordé aux princes légitimés des avantages très honorables ; la duchesse du Maine, voyant son bâtard de mari atteindre un rang égal au sien, pouvait en toute insouciance s’abandonner aux plaisirs. On prépara, pour occuper ses nuits d’insomnie, une suite de spectacles qui devaient demeurer célèbres sous le titre général de « Grandes Nuits ». Mlle Delaunay en fit le plan, écrivit des vers, composa des pièces, joua des rôles, chanta. La dernière de ces fêtes fut même signée par elle. Le sujet en était charmant : c’était l’aventure symbolique du Bon Goût, réfugié à Sceaux, et présidant aux diverses occupations de la duchesse ; il amenait avec lui les Grâces, les Jeux et les Ris, prétexte à comédies et ballets.

Ces divertissements avaient pour cadre les somptueux jardins de Sceaux, aménagés, écrit un contemporain empressé à plaire « dans une prairie où la nature et l’art semblent avoir disputé à qui des deux aurait l’avantage ». Cet invité enthousiaste ajoute que « la terre y est parfumée de fleurs plus odorantes qu’ailleurs » et que « l’air qu’on y respire dispose le cœur à la tranquillité ». Tranquillité bien illusoire, semble-t-il...

Le testament de Louis XIV et l’arrêt de 1717 viennent gâcher la douce existence de la cour de Sceaux. La duchesse du Maine ne peut se résoudre à voir s’effondrer toutes ses espérances ; les princes légitimés perdant les avantages promis, son mari étant abaissé, elle décida de rechercher un appui auprès du roi d’Espagne. Elle rencontra d’autres mécontents prêts à lutter pour d’autres motifs contre la politique du Régent. Le comte de Laval et le marquis de Pompadour avaient conçu un plan compliqué qui devait, disaient-ils ruiner en trois jours l’influence du nouveau gouvernement : le prince de Cellamare, ambassadeur d’Espagne, interviendrait auprès de son roi, celui-ci refuserait de signer une alliance avec la France, contraignant ainsi le Régent à accepter certaines conditions. On espérait amener sur le trône de France un Bourbon d’Espagne à la place de Louis XV. Le duc et la duchesse du Maine seraient alors comblés d’honneurs, un poste était même prévu pour Monsieur le duc : il serait ministre du roi. Ainsi présenté, le complot ne pouvait que séduire la duchesse. Elle eut un rendez-vous clandestin avec le prince de Cellamare, et l’on se mit aussitôt à conspirer dans les bosquets de Sceaux. Mlle Delaunay n’écrivait plus qu’à l’encre sympathique, des messagers inconnus venaient la nuit, en chaise à double fond, porter ou chercher des documents secrets, M. de Malézieu et le cardinal de Polignac rédigeaient des rapports pour le roi d’Espagne. Un messager fut arrêté et fouillé à Poitiers. Après l’avoir soulagé de quelques documents, on le laissa poursuivre sa route. Il put ainsi dépêcher un courrier au prince de Cellamare qui, par sa maladresse, permit un important coup de filet. Successivement, la police arrêta les marquis de Pompadour et de Saint-Geniès, et l’abbé Brigault communiqua la liste de tous les agents de la conspiration.
Le chevalier de Ménil, compromis pour avoir transmis la cassette de l’abbé Brigault, dont il ignorait le contenu, fut enfermé à la Bastille ; tous les habitués de la cour de Sceaux furent dispersés, la duchesse du Maine incarcéré à Dijon et le duc emprisonné en Picardie. Le 19 décembre, Mlle Delaunay est arrêtée, au petit jour, par un officier de la garde et deux mousquetaires. Arrivée à la Bastille, elle est placée dans une chambre non meublée : ... si dégarnie de meubles, dit-elle, qu’on alla chercher une petite chaise de paille, deux pierres pour soutenir un fagot qu’on alluma et on attacha promptement un petit bout de chandelle au mur pour m’éclairer.

L’infortunée entend se refermer sur elle cinq ou six serrures et le double de verrous, mais si le Régent a donné l’ordre de se montrer sévère envers les conspirateurs, il a recommandé que Mlle Delaunay soit traitée avec ménagements, sans doute pour l’amener à quelque aveu spontané. Par une coïncidence amusante, le nouveau gouverneur, installé la veille, s’appelle de Launay, lui aussi. Il envoie à sa prisonnière quelques tomes dépareillés de « Cléopâtre », un jeu de cartes, l’autorise à entendre la messe et donne à sa femme de chambre la permission d’aller la retrouver.

Dans cette chambre peu confortable, elle reçoit la première visite de M. de Maisonrouge, lieutenant du roi du château, un bon et franc militaire, plein de vertus naturelles. Les discours et l’esprit de la prisonnière le surprennent et le charment. Il s’accoutume à la visiter et finit par en tomber éperdument amoureux. C’est le seul homme, écrit cette femme intelligente, dont j’ai cru être véritablement aimée... Il était tellement occupé de moi qu’il ne parlait d’autre chose. J’étais l’unique sujet de son entretien avec tous les prisonniers à qui il rendait visite, et il croyait bonnement que c’étaient eux qui ne faisaient que lui parler de moi. Le penchant de Maisonrouge ayant été rapidement découvert, chacun s’efforce de lui être agréable en envoyant à sa préférée des rafraîchissements, des livres amusants ou d’autres hommages qui donnent au geôlier de fréquentes occasions de rendre visite à celle qu’il aime.

Le chevalier de Ménil, s’ennuyant dans sa cellule, raconte à M. de Maisonrouge un songe qu’il prétend avoir fait : il a rêvé qu’on l’avait condamné à demeurer à perpétuité à la Bastille, mais en compagnie de cette demoiselle Delaunay, condamnée à la même peine et dont on dit tant de bien. Et il ajoute habilement que cette  circonstance l’a consolé d’un jugement rigoureux. Ce récit enchante le lieutenant ; il n’y voit qu’un compliment à rapporter d’urgence à l’intéressée. Quelques jours plus tard, il vient chercher des nouvelles du chevalier qui a pris médecine et, au cours de la conversation, ces messieurs discutent des attraits de la poésie. Le lieutenant, fort incapable d’écrire, conseille à de Ménil de composer des vers pour divertir sa voisine, Mlle Delaunay. « Et comment, dit le chevalier, ferais-je des vers. Je n’ai ni papier, ni plume ! – Qu’à cela ne tienne, répond l’autre, voilà un crayon et du papier. Ecrivez ! »
Il griffonne quelques rimes que Maisonrouge porte dans la chambre d’en face, charmé de procurer à son amie un divertissement nouveau. Afin de le rendre encore plus piquant, il lui dit : « Répondez donc en même style... je vous donnerai ce qu’il vous faudra. »
Mlle Delaunay, trouvant le jeu plaisant, répond aux poésies de son voisin : A ma réponse en succéda une autre le lendemain, à laquelle on me fit encore répliquer. Maisonrouge, ne voyant rien dans le badinage qui pût intéresser le roi ni l’Etat, et s’apercevant que j’y prenais grand plaisir, nous exhorta de continuer, et nous en fûmes ravis.  Notre poésie, tout informe qu’elle était, me gênant un peu, j’insinuai que la prose, comme plus facile, serait plus agréable. Le lieutenant y consentit avec la même bonté d’âme, et tous les jours, il m’apportait une lettre ouvert et reportait ma réponse.

Le long séjour qu’elle a fait au couvent a donné à la jeune femme une grande sagesse. Si, à la Bastille, elle écrit régulièrement au chevalier de Ménil, si, dès la première rencontre, elle le trouve très séduisant, elle demeure toujours raisonneuse et raisonnable et, dans ses « Mémoires », elle précise qu’elle ne se laissera aller à son sentiment tendre que lorsque ce gentilhomme l’aura assurée, le menteur, de ses intentions matrimoniales. Elle admet l’amour, elle en apprécie la griserie, mais elle exige que la raison connaisse les raisons du cœur. Elle repousse toute passion désordonnée. Elle éteint les flammes trop vives et parvient à conserver, dans chacune de ses admirables lettres, une dignité, une retenue, une modération qui surprennent. Je suis plus heureuse que vous, mon cher voisin. Le désir de la liberté ne me tourmente point. Non que je le prise moins que vous le faites. Mais je prétends, ne vous effrayez pas du paradoxe, que bien loin de l’avoir perdue, c’est ici que j’ai trouvé la véritable : celle qui ne dépend pas d’une porte ouverte ou fermée, mais de l’affranchissement que le monde et tout ce qu’il contient exerce sur nous. Goûtons le plaisir de tromper le sort qui nous persécute, en faisant notre bien du mal qu’il nous a préparé.
Bientôt ce passe-temps littéraire prend la forme d’une correspondance amoureuse. Chacun, à travers les lignes des billets et les commentaires du messager, s’efforce de deviner le caractère et le visage de son correspondant. Mlle Delaunay ne tient pas tellement à se montrer au chevalier qu’elle sait fort beau garçon, car elle ne se trouve pas jolie. Il suffit de lire le portrait sans retouches qu’elle a tracé d’elle-même à l’intention de Mme du Deffand : Delaunay  est de moyenne taille, maigre, sèche et désagréable. Son caractère et son esprit sont comme sa figure, il n’y a rien de travers, mais aucun agrément.
L’insistance du chevalier, la complaisance du lieutenant ont finalement raison de la captive : Maisonrouge nous montra l’un à l’autre, en nous plaçant chacun sur le pas de la porte. Nous demeurâmes assez interdits... Nous ne dîmes rien, telle était la convention, et un moment après nous disparûmes.

Les lettres qui suivent immédiatement cette entrevue son marquées par l’embarras de chacun. Le plaisir de l’inconnu est épuisé. Le chevalier de Ménil espérant trouver une nouvelle ressource dans un entretien avec sa voisine, supplie le lieutenant de lui accorder une faveur plus grande. Il réussit à lui arracher la permission de faire, en sa compagnie, une visite à Mlle Delaunay. La conversation se traîne, les deux intéressés semblent n’avoir rien à se dire, et le lieutenant reconduit hâtivement le prisonnier déçu.il continue à écrire, mais le jeu a perdu la grâce du mystère et Mlle Delaunay suspend ses billets sous prétexte d’une pieuse retraite.

Le lieutenant de Maisonrouge, de plus en plus amoureux et de plus en plus complaisant, accepte, après les fêtes de Pâques, de ramener à l’heure du thé le chevalier chez la demoiselle. Après un  échange de banalités aimables, le prisonnier se retire en laissant tomber un billet roulé en boule, message énigmatique que seuls comprennent les amoureux : Le sage législateur qui reconnaît avoir établi une loi trop dure doit en avouer la modification. Le sujet soumis attend cet aveu, avant que de se permettre la moindre transgression. Savoir si cette loi demeurera éteinte pour toujours ou si ce ne sera que pour un temps. en ce dernier cas, la tranquillité du peuple ne souffre point de suspension.

Mlle Delaunay, à cette discrète allusion à son silence, répond :
« Parlez, on vous écoute. » Ménil n’hésite plus, il ouvre sa porte avec adresse et, comme la clef demeurait toujours sur la serrure de sa voisine, pénètre chez elle à l’heure où le lieutenant est allé dîner.
Crainte, inquiétude, joie... Le chevalier prétend qu’il adore Mlle Delaunay. Dans un lieu où, parvenus à se voir, des jeunes gens ne savent pas s’ils se reverront, ils disent en une heure ce que, hors de là, ils n’eussent pas dit peut-être dans le cours d’une année. La raisonnable prisonnière a tout écouté, mais le lendemain, la vertu reprenant ses droits, elle écrit à  cet audacieux qu’après de tels aveux, il ne saurait plus être question, entre eux, de billets ni d’entretiens. Ménil n’accepte pas si facilement de se voir privé de distractions. Il revient chez elle ; elle le prie de renoncer à toute relation, et il se retire avec l’apparence d’une extrême douleur. Une lettre larmoyante vient confirmer ce sentiment nouveau.
Mlle Delaunay, imprudente, se laisse apitoyer et accepte un dernier rendez-vous : Je le reçus d’un air assez triste et un peu embarrassé. « Vous avez pu croire, dit-il, tant que je n’ai fait que vous débiter des fariboles, que je  ne songeais qu’à charmer l’ennui de ma solitude. Il est pourtant vrai que dès lors je pensais former avec vous une liaison qui pût devenir plus intime. »

La respectueuse déclaration du chevalier se terminant par une demande en mariage, la jeune femme entrevoit un bonheur sans obstacles. Les lettres des amoureux ne passent plus par les mains du lieutenant et, sans toutefois offenser la vertu ni la raison, on voit Mlle Delaunay s’abandonner à l’amour : Je parlais à quelqu’un à qui je me regardais comme déjà unie par les plus sacrés liens, n’attendant pour rendre cet engagement indissoluble et authentique que la fin de notre captivité.

Sa correspondance devient très tendre : Vos m’avez bien aimée aujourd’hui, et je suis fort contente de ma chère âme... Qu’elle soit toujours de même, je ne lui en demande pas davantage. Je crois qu’elle est satisfaite de son côté, mais qu’elle ne doute jamais, qu’elle ne s’inquiète plus, ou elle m’offensera véritablement. Il faut que nous soyons bien ingénieux à nous tourmenter pour faire naître les peines entre nous. Car, encore si nous les allions chercher dans ce qui nous environne, ou dans ce qui nous poursuit, il n’y aurait rien à  dire. Mais que nous nous plaignions de nous, étant si véritablement et si tendrement attachés l’un à l’autre, c’est une folie que je crois sans exemple. Jamais plus ces extravagances-là, ni de votre part ni de la mienne. Il ne tient qu’à nous,  du moins pour le présent, d’être les plus heureuses gens qui soient au monde. Ne mettons pas nous-même des obstacles à notre bonheur, après avoir vaincu ceux qui l’on traversé. Bonsoir. Que je serais fâchée si je  ne vous donnais point d’autre lettre aujourd’hui.

Le 20 juillet, elle a pu rencontrer quelques instants son bien-aimé chevalier. Oh ! qu’on se trouve bien de se voir un pauvre moment.

Encore n’aurait-il pas été si court, si nous avions pu n’avoir pas tant de peur. Tel qu’il a été, je l’ai trouvé charmant. Il m’a paru que ma chère âme en était également charmée, que je lui sais bon gré de ne plus disputer à sa fidèle compagne l’avantage d’aimer aussi bien qu’elle. Véritablement, je crois qu’un juge équitable ne peut rien prononcer en faveur de l’une au préjudice de l’autre. Cette parfaite égalité doit établir entre nous une paix bien douce et inaltérable. Que je la sens bien maintenant dans mon cœur. Je sens même de la joie. Jamais il n’y eut rien de mieux assorti que nos deux âmes. Aussi suis-je persuadée que leur union est une de ces choses parfaites que la nature se plaît à montrer en différents genres, de temps en temps, pour faire voir de quoi elle est capable et réparer la honte que lui attire une infinité de ses ouvrages.

D’autres fois, ses lettres s’élèvent jusqu’à la dissertation philosophique, ce qui ne doit pas donner autant d’amusement au frivole chevalier.

... Je ne pouvais, dites-vous, me passer de vous voir, dans les premiers temps. Donc, j’aimais mieux. C’est votre conclusion. Elle ne vaut rien et, pour vous en convaincre, tâchez de comprendre ou de vous souvenir quels désordres les premiers mouvements  d’une passion qu’on n’a point éprouvée jettent dans l’âme, et jugez si, au milieu de ce trouble, elle peut entendre la voix de la raison, qui peu à peu se fait reconnaître dans les sentiments aussi forts, mais moins tumultueux, qui lui laissent passage. Mais bien loin que cette espèce de calme soit au détriment de l’amour, ce n’est que dans cette situation qu’il commence à prendre une véritable consistance, et à devenir un attachement solide et inébranlable... Ce n’est donc que lorsque les sentiments commencent à s’accorder avec la raison qu’ils deviennent sûrs et estimables, et c’est le point où nous en sommes... Après vous avoir parlé raison et vous avoir dit ce que je pense, qu’il me soit permis aussi de dire ce que je sens d’extrême. Le désir de vous voir, quoique vous en doutiez. Oui, jamais je n’ai souhaité plus ardemment de vous être intimement unie. Jamais je ne me figurais plus de charme dans cette étroite union. Enfin, jamais je ne fus plus à vous que j’y suis et ne vous désirais plus à moi que je fais. J’espère vous réciter ces protestations à vous-même ce soir.

Mlle Delaunay entend l’amour à sa façon personnelle. Elle ne l’accepte que dompté, apprivoisé par la décence, la bonne éducation et les principes bourgeois. Mais le jour où le règlement de la Bastille la prive du plaisir de rencontrer son beau chevalier, elle retrouve les accents de toutes les amoureuses : ...Que nous nous aimions bien, et quelle félicité doit produire un attachement si tendre, quand le sort ne se mêle pas de la traverser. Mais quelles douleurs aussi ne cause-t-il pas quand une cruelle violence sépare ce qui tend à une union si intime. Il est vrai que l’on ne peut séparer des âmes bien unies. Le destin, même plus puissant que les dieux, n’y peut rien. Mais ce n’est pas assez, l’amour veut tout !

En attendant les jours heureux où rien ne pourra plus séparer son âme de celle du bien-aimé, elle songe à meubler son logement de captive : Je crus que c’était assez d’avoir passé un hiver dans une grande chambre sans tapisserie ; le second approchait. M. de Maisonrouge demanda aux gens d’affaires de M. le duc du Maine des meubles convenables pour mon logement. Ils en prêtèrent. Et c’est dans cette chambre bien décorée que la prisonnière attend, impatiente, les billets de son fiancé et qu’elle écoute les galanteries du lieutenant de Maisonrouge, jusqu’au matin de janvier 1720, où le marquis de Pompadour et le chevalier de Ménil retrouvent, en même temps leur liberté.
C’est une immense déception pour la trop confiante amoureuse... La joie d’abandonner la prison surmonte visiblement chez le chevalier la peine qu’il a de l’y laisser. Il est médiocrement touché par leur séparation, et elle sait qu’il n’en aurait pas été de même si elle était sortie la première : cette  différence de sentiments la fait souffrir. Je restai dans cette espèce d’immobilité où l’âme, trop pleine de sentiments, demeure sans action...

Elle n’aura guère l’occasion de montrer sa tristesse car, après un dîner avec le marquis de Saint-Geniès et le lieutenant de Maisonrouge, elle reçoit l’ordre de  ne plus sortir de sa chambre. Le même compliment est adressé à Saint-Geniès, et le pauvre lieutenant, très affligé de cette disgrâce, informe ses prisonniers préférés que l’élargissement de certains captifs  est accompagné d’un renouvellement de captivité pour les autres : Le lieutenant du roi, me voyant dépourvue de toute compagnie et dans un état triste à tous égards, reprit son ancienne assiduité auprès de moi. Il me dit, deux jours après la sortie du chevalier de Ménil, qu’il avait reçu un billet de lui rempli de sentiment pour moi. Il voulut me le montrer et ne put le retrouver. Je le connaissais trop bien pour y soupçonner quelque finesse. Le lendemain, j’en reçus un qui m’était directement adressé, dont je fus peu contente.

Le chevalier de Ménil écrira plusieurs lettres fort évasives à celle qui avait été sa fiancée : Presque toutes ses lettres me maintinrent dans cet état d’incertitude et de trouble que je lui cachai autant qu’il me fut possible dans mes réponses.

Après cinq mois passés au milieu de toutes les incommodités qu’elle avait ignorées jusqu’alors, elle reçoit enfin la lettre de cachet qui la fait sortir de la Bastille. C’est le lieutenant de Maisonrouge qui la lui remet : « Vous voilà libre... et je vous perds »

Dans cet instant, Mlle Delaunay n’oublie pas d’analyser ses sentiments qui sont, dit-elle, « suspendus par la force presque égale d’un sentiment contraire » : Je regrettais un ami capable d’un sentiment que je ne voyais que trop être unique. Je souhaitais de revoir le chevalier de Ménil et d’éclaircir mes soupçons. Enfin, je désirais de me retrouver auprès de madame la duchesse du Maine, et j’étais effrayée des fatigues et des peines où j’allais retomber.

Bien des déceptions l’attendaient : le vieil abbé de Chaulieu lui prête son carrosse, mais il est si malade que la libération de sa « bergère » ne paraît pas le toucher.  Il devait mourir trois semaines plus tard.

Elle arrive à Sceau sur le soir, pendant la promenade de la duchesse du Maine, et va à sa rencontre dans le jardin. La duchesse, l’apercevant, fait arrêter sa calèche et lui dit : « Ah ! voilà Mlle Delaunay... Je suis bien aise de vous revoir. » Elle l’embrasse distraitement  et poursuit son chemin. C’est tout l’accueil que lui réservait celle pour qui elle avait été embastillée.
Le lendemain, elle reçoit une lettre du seul ami sincère qu’elle a rencontré, le lieutenant de Maisonrouge : Je flotte entre la joie et la tristesse, écrit le malheureux, vous savez avec quelle passion j’ai souhaité votre liberté. Elle vous est enfin rendue, à la bonne heure ! Je l’aurais achetée de la mienne propre. Mais enfin, qu’il m’en a déjà coûté, et que je prévois qu’il m’en coûtera !... Je vous aimerai toujours avec toute la tendresse de mon cœur. Je prendrai toute ma vie infiniment de part à ce qui vous arrivera d’heureux.

Cette déclaration touchante n’atteint pas Mlle Delaunay qui n’a alors en tête qu’une pensée : revoir son chevalier. Hélas ! Elle le retrouve à Paris où il lui montre un air si embarrassé qu’elle voit confirmées toutes ses inquiétudes : Il me parla du mauvais état de ses affaires... Il me dit qu’il était bien éloigné de renoncer à ses anciens projets, mais qu’il les fallait suspendre pour voir le cours que prendraient ses affaires.

Elle lui fixe un rendez-vous pour le lendemain, mais elle s’y retrouvera seule : J’attendis sans fin le chevalier de Ménil, qui ne vint point. C’est principalement l’impression de cette cruelle soirée qui effaça de ma mémoire ce qui l’avait précédée et ce qui la suivit. Je n’ai passé aucun temps de ma vie que je puisse comparer à celui-là.  Je vis l’infidélité de Ménil avérée ; je vis qu’il se dispensait même de toute mesure d’honnêteté et de bienséance avec moi ; et, ce qui mit le comble à mon désespoir, c’est que je vis que, tout perfide qu’il était, je ne pouvais me détacher de lui... Je passai la nuit dans une agitation qu’aucun instant de sommeil ne calma. Dès la pointe du jour, elle écrit à l’insolent chevalier qui, pour toute excuse, prétendra s’être trompé de date.

L’attitude de Mlle Delaunay en prison et son refus de communiquer les noms et les rôles des conspirateurs lui valent d’être fêtée : Bien des gens que je ne connaissais pas voulurent me connaître, et j’aurais joui de beaucoup d’agréments si le malheureux poison dont mon âme était imbibée ne l’avait rendue impénétrable à toute satisfaction.
M. Dacier, veuf, riche et célèbre, considérant que seule Mlle Delaunay pourrait remplacer son illustre épouse, la demande en mariage. L’affaire est intéressante : 25 000 écus, un logement au Louvre et une partie des pensions. Il ne manque que le consentement de la duchesse du Maine. Celle-ci refuse, disant que la compagnie de la jeune fille lui est nécessaire, et Mlle Delaunay se réfugie derrière ce prétexte, car elle aime toujours son volage compagnon de captivité : Tout indignée que j’étais contre lui, les sentiments que j’avais eus pour lui, cachés au fond de mon cœur, y agissaient encore sourdement et contrebalançaient mes plus grands intérêts.
Contre toute logique, elle ne désespère pas du retour de la « chère âme » et elle lui adresse une lettre ferme, cinglante mais si adroite, si mesurée qu’on la peut considérer comme un chef d’œuvre du genre :

Vous n’êtes pas le même, vous ne tenez plus à moi... Toutes mes démarches tendent à vous en séparer. Que n’en convenez-vous de bonne foi ? Croyez-bous que je veuille vous retenir malgré vous ? Ne vous ai-je pas toujours dit que, quelque engagement que vous puissiez prendre avec moi, vous en seriez toujours le maître ? Et que je ne voudrais jamais rien devoir qu’à vos propres sentiments ? Mais s’ils sont de l’espèce commune, variables, sujets au changement, je perdrai moins que je ne croyais en vous perdant. Ah ! si votre confiance ne s’est pas trouvée à l’épreuve, après quelques mois d’absence, que n’aurais-je point à craindre, dans le cours de ma vie, de tant d’autres choses plus propres à diminuer un tendre attachement. Je vous avoue qu’une pareille expérience serait bien capable de m’éloigner du dessein de la passer avec vous. Je veux pourtant connaître plus nettement la disposition de votre âme. Autrefois, je savais comment m’en assurer, mais cette règle tant vantée entre nous s’est enfin trouvée fausse ; je serais bien loin de compte si je m’avisais de juger encore vos sentiments sur les miens. Quoi qu’il en soit, je ne puis supporter l’incertitude où je suis. Il faut que je vous voie... ne préparez pas ce que vous aurez à me dire car ce ne sont pas vos discours que je veux entendre. Je veux voir le fond de votre cœur. S’il est véritablement changé au point que je me le persuade, je vous demande seulement d’en convenir de bonne foi. Je m’en affligerai sans aigreur, car enfin, est-on maître de ses sentiments ? Mais la seconde trahison serait sans excuse. Je n’exige donc de vous qu’une entière sincérité sur vos dispositions présentes, moyennant quoi je vous pardonne d’avance tout le mal qui m’en pourra venir. Mais si vous songez tant soit peu à dissimuler sur rien avec moi, je ferai en sorte que ce ne soit pas impunément. Non que je médite aucune sorte de vengeance contre vous, mais si vous avez fait cas de mon estime, je pourrai vous punir par un éternel mépris. J’ose dire qu’alors il vous serait si justement dû que vous n’auriez aucun droit de vous en plaindre. Fasse le ciel que je ne sois pas contrainte de changer mes sentiments en une forme qui leur est si contraire.  Adieu. Je vous souhaite autant de satisfaction que j’ai de peine. Je ne puis vous souhaiter autant de satisfaction que j’ai de peine. Je ne puis vous souhaiter un bonheur plus complet.

D’autres lettres, de plus en plus rares, reflèteront pendant deux années la déception de Mlle Delaunay, jusqu’au dernier billet daté de janvier 1722 : J’ai trouvé votre réponse suffisamment claire pour savoir à quoi m’en tenir. Je m’en contente et vous promets que vous ne serez plus importuné de mes questions ni de rien de ma part qui puisse troubler ce parfait bonheur dont vous jouissez. Je souhaite que les réflexions que vous pourriez faire sur l’irrégularité de votre procédé n’y apportent aucune altération.

Elle avait conquis, par son embastillement, tant d’éclat et de renommée, que plusieurs prétendants se présentèrent. Un homme de bien lui offrit, par pure estime, de partager sa fortune avec elle. Mais les affaires de ce gentilhomme étaient si embrouillées qu’elle ne put se résoudre « d’entrer dans ce labyrinthe où l’on ne voyait pas d’issue ». Un homme de finance, venu de sa province, s’imagina qu’une personne aussi favorisée par une princesse pourrait lui apporter une puissante protection ; il lui offrit une commission sur toutes les affaires qu’elle lui ferait réaliser. Mlle Delaunay répondit qu’elle n’avait aucun crédit et aucune volonté de le vendre si elle en avait eu. Sa franchise et sa probité firent changer les desseins du financier, qui tint soudaine à l’épouser. Malgré son insistance et sa fortune, elle refusa. Un autre désirait une femme jeune encore, mais raisonnable, pour lui tenir compagnie. Un gentilhomme voulut l’entraîner dans un château perdu en la couvrant d’or. Aucun parti ne l’intéressait plus. Elle se décida enfin pour un mariage de raison avec le baron de Staal.
Ce lieutenant aux gardes suisses possédait une maison de campagne et quelques terres de culture dans un paysage « qui rappelait la simplicité de l’âge d’or », à Gennevilliers. Il y élevait des vaches, et c’est ce qui attira Mlle Delaunay : Je prenais alors du lait, et rien ne me parut plus satisfaisant que d’avoir des vaches sous la main.  Elle a conservé son acuité de jugement et ne se trompe guère sur son prétendant : Il a une certaine politesse non étudiée qui part du cœur...Son âme, exempte de toutes passions, va vers le bien par une pente naturelle... Il a plus de justesse que d’abondance d’esprit.  En réalité, il était sot, et, Mlle Delaunay avait de l’esprit pour deux ; à la fin du récit qu’elle fait de sa première visite à M. de Staal, on ne peut s’empêcher de la voir sourire entre les lignes : Quand je fus montée en carrosse, il mit à mes pieds un petit agneau, le plus gras de son troupeau, qu’il me pria d’emmener avec moi. Cette galanterie pastorale me sembla parfaitement assortie à tout le reste.

L’enthousiasme tombé, elle essaya de revenir sur sa parole. C’était trop tard. Le duc de Maine avait déjà nommé le baron de Staal commandant de sa compagnie. La duchesse du Maine donna de beaux habits à la mariée que l’on conduisit à l’autel, après avoir passé un contrat par lequel la pension accordée depuis sa prison lui était assurée.
La baronne de Staal, qui s’ennuyait au logis, fréquenta Mme du Deffand et écrivit ses « Mémoires » qui remportèrent un grand succès. Grimm affirme, dans sa « Correspondance », qu’il ne connaît  pas de prose plus agréable que celle de Mme de Staal, celle de Voltaire mise à part. les « Mémoires » furent publiés en 1755, cinq ans après la mort de l’auteur, alors que le baron vivait encore, plus stupide que jamais. Il termina sa vie avec le grade de maréchal de camp.

La seule victime véritable de l’idylle de la Bastille fut l’infortuné lieutenant de Maisonrouge qui s’éteignit de chagrin et de langueur.

samedi 2 novembre 2013

La Fontaine : A Madame de Montespan


L'apologue est un don qui vient des Immortels;
          Ou, si c'est un présent des hommes,
Quiconque nous l'a fait mérite des autels:
          Nous devons, tous tant que nous sommes,
          Ériger en divinité
Le sage par qui fut ce bel art inventé.
C'est proprement un charme : il rend l'âme attentive,
          Ou plutôt il la tient captive,
          Nous attachant à des récits
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
O vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse
A quelquefois pris place à la table des dieux,
Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux,
Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse.
Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage:
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
          Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix:
          Il n'est beauté dans nos écrits
Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces.
Eh! qui connaît que vous les beautés et les grâces?
Paroles et regards, tout est charme dans vous.
          Ma muse, en un sujet si doux,
          Voudrait s'étendre davantage;
Mais il faut réserver à d'autres cet emploi;
          Et d'un plus grand maître que moi
          Votre louange est le partage.
Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri.
Protégez désormais le livre favori
Par qui j'ose espérer une seconde vie;
          Sous vos seuls auspices, ces vers
          Seront jugés, malgré l'envie,
          Dignes des yeux de l'univers.
Je ne mérite pas une faveur si grande,
          La fable en son nom la demande:
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
Je croirai lui devoir un temple pour salaire:
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

vendredi 1 novembre 2013

Marion de Lorme et Henri de Cinq-Mars


La place des Vosges, que l’on appelle en 1640, la place Royale, a été tracée sur l’emplacement de l’hôtel des Tournelles, résidence ordinaire des rois de France, de Charles VI jusqu’à Henri II qui est, bien malgré lui, responsable de la création de cette place prestigieuse.
En effet, en 1559, Gabriel de Montgomery, capitaine des gardes du roi, blessa mortellement le souverain au cours d’un tournoi, devant le château. Sa veuve, Catherine de Médicis, fort superstitieuse, prit le quartier en horreur et s’enfuit épouvantée. Elle supplia son fils de faire démolir le palais maléfique : en 1665, on exécutait l’édit de destruction de Charles IX.

Durant plusieurs années, les ruines servirent de refuge aux malandrins, truands et malveillants des environs, puis, en 1585, un nivellement sommaire permit d’y ouvrir un marché aux chevaux, marché important puisque, chaque samedi, on y négociait plus d’un millier de bêtes, dans la boue et le fumier qui répandait à travers le quartier une odeur déplaisante.

Les spéculateurs s’intéressent bientôt à ce terrain où Sully et Henri IV ont le dessein d’établir une manufacture de draps de soie, de lamés tissés d’or et d’argent, dans le goût de ceux de Milan. Le 29 mars 1605, le bon roi Henri écrit à son ministre son désir de voir édifier « une place que je veux que l’on fasse devers le logis qui se fait au marché aux chevaux  pour les manufactures ».

L’affaire des fabriques de soies d’or échoua et Sa Majesté dut renvoyer les deux cents ouvriers spécialisés qu’elle avait fait venir d’Italie ; par contre, la place fut dessinée à son goût et bâtie selon ses instructions. La construction des pavillons qui l’encadrent a donné lieu à de multiples truquages et malfaçons que Sully, spécialiste des commissions et pot-de-vin, encouragea à son profit. L’exemple venait de haut, car Henri IV, précurseur de certains entrepreneurs tristement célèbres, fit remplacer économiquement les plafonds robustes de son propre pavillon par des planchers et des lattis camouflés ; quant aux briques qui devaient être enchâssées dans la pierre, on se contenta, sur plusieurs façades, de les peindre en trompe-l’œil !

Le Béarnais, en souvenir des places à arcades de sa province natale, exigea une galerie couverte autour de la place carrée. Sa place, il la verra terminée, avec ses trente-six pavillons, mais le poignard de Ravaillac l’empêchera d’assister à l’inauguration officielle, qui n’aura lieu qu’en 1612. Les divertissements dureront trois journées entières, les 5, 6 et 7 avril, car on profitera de cette occasion pour fêter les bans de mariage de Louis XIII et d’Anne d’Autriche et ceux de l’infante de France Elisabeth et du prince d’Espagne.
Comme on n’a pas encore oublié la fin tragique du roi Henri II, aucun tournoi ne figure au programme. Les invités de marque ont droit à des estrades et la reine Margot a demandé, afin de mieux suivre les évolutions des écuyers, une sorte d’échafaudage à roulette que l’on approche ou que l’on recule, selon les besoins. Un feu d’artifice et une retraite aux flambeaux couronnent la fête donnée en présence de dix mille spectateurs.
Ainsi lancée, la place Royale ne va pas tarder à devenir le rendez-vous du beau monde, la promenade en vogue, le centre des élégances de Paris. C’est d’abord le séjour des gens de finances, puis celui des beaux esprits et des personnages célèbres : Corneille, Richelieu, Condé, Descartes, Voiture ; la galanterie suivra... comme d’habitude.
C’est là, dit-on, que les « femmes mondaines » doivent se montrer, exhiber leurs nœuds de rubans aux tendres couleurs, qui portent tous des noms symboliques : le « mignon » qui se place sur le cœur, le « favori » sur le haut de la tête, le « galant » sur la poitrine, et le « badin » que l’on laisse pendre à l’éventail. Toutes les belles dames ont le cheveu frisé sur les tempes, en boucles, qui s’appellent des « cavaliers ». Quant aux mouches, elles envahissent les plus jolis minois. Il  n’est pas d’élégance véritable sans une demi-douzaine de morceaux de velours ou de taffetas découpés et collés sur le visage. On ne se contente pas de simuler des grains de beauté, on porte aussi des croissants, des étoiles et même des silhouettes de personnages et d’animaux. Mais la classique mouche ronde qui se nomme l’ « assassine », est indispensable, si l’on en croit les vers de Tallemant des Réaux :

                        Vous auriez beau être frisée,
                        Par anneaux tombant sur le sein,
                        Sans une amoureuse « assassine »
                        Vous ne seriez pas prisée.

La position des mouches est d’une importance capitale, car chaque partie du visage correspond à un symbole. En 1654, on publie un manuel destiné aux gens de « meilleure mine », dans lequel ils pouvaient trouver les précisions sur la taille, la forme et la signification de toutes les mouches. Cet ouvrage intitulé « la Loterie d’Amour », donne la liste des sept places réservées : la « galante » se porte au milieu de la joue, l’ « effrontée », sur le nez, la « coquette », sur la lèvre, tandis que la « passionnée » ne peut se coller qu’au coin de l’œil ; tout est prévu, même la « recéleuse », qui est destinée à cacher les boutons d’acné !
Dans les manuscrits de Conrart, il existe une sorte de prospectus pour faiseuse de mouches, où se mêlent les vers et la prose :
                                   On ne les met jamais en vains.
                                   Si la mouche est mise en pratique,
                                   Tel galant qui nous fait la nique,
                                   S’il n’est aujourd’hui pris, il le sera demain,
                                   Qu’il soit indifférent ou qu’il fasse le vain,
                                   A la fin la mouche le pique...

Tout ce petit monde, assoiffé de préciosité, se retrouve place Royale où l’extravagance est de rigueur : l’ambassadeur du Portugal, par exemple, se fait remarquer en jetant des bas de soie aux jolies femmes, par la portière de son carrosse, et il porte, noué à son feutre, un des bas de la dame de ses pensées. On cite encore le cas d’un magistrat original qui, ne sachant qu’inventer pour attirer l’attention de celle qu’il désire ardemment, met le feu à son hôtel tout neuf... Heureusement, ce gentilhomme, aussi maladroit en amour qu’en pyromanie, ne parvient pas plus à enflammer son hôtel que le cœur de la dame. Un contrôleur des Finances, le sieur Gallet, propriétaire, lui aussi, d’un pavillon de la place Royale, s’en va le jouer dans un tripot, et il le perd chez la Blondeau, qui a pompeusement appelé son établissement « Académie de jeux ». C’est Sully qui le rachètera. Le ministre ne quittera plus le quartier. Enrichi par les commissions et les pots-de-vin, il vieillira sur la place où Tallemant des Réaux se plaît à le voir passer, en vêtements démodés : Plus de vingt-cinq ans après que tout le monde avait cessé de porter des chaînes et des enseignes de diamants, Sully en mettait tous les jours pour se parer, et se promenait en cet équipage sous les porches de la place Royale, près de son hôtel. Tous les passants s’amusaient à le regarder.

La mode passe vite dans ce rond-point de l’élégance où tout gentilhomme désireux de faire bonne figure doit se soumettre à ses caprices. D’une saison à l’autre, on voit réduire ou gonfler les chausses, allonger ou raccourcir les manteaux à franges d’or ; les chapeaux de castor à vastes ailes sont tantôt garnis de plumes de héron, tantôt de long plumages d’autruche ; jusqu’aux gants, dont les revers changent de forme et de garniture quatre à cinq fois par an !
La gamme des coloris est si étendue, si délicate qu’un raffiné, un  « muguet » comme on dit, a lancé la « chromatique », science de la concordance des couleurs d’ajustement, permettant d’éviter toute erreur dans la composition d’un ensemble. Agrippa d’Aubigné consacre un passage des « Aventures du baron de Foeneste », à l’énumération des coloris préférés en 1630 par les élégants et les coquettes. Signalons les plus subtils : »péché mortel, trépassé revenu, veuve réjouie, singe envenimé, triste amie, Espagnol malade, face grattée, bœuf enfumé, racleur de cheminée et jambon commun ».
La coquetterie pousse les dames et les demoiselles de bonne compagnie aux fantaisies les plus coûteuses, les moins pratiques et souvent les moins gracieuses. Elles portent, sans discuter, trois robes l’une sur l’autre, des collets empesés à plusieurs étages qui interdisent les mouvement de la tête, des « corps » baleinés, alourdis de tissus brodés, heureusement fort décolletés, pour découvrir les « tétons bondissants ». Enfin, victimes volontaires, elles supportent, en souriant, le poids du vertugadin.
Il faut encore ajouter à ces multiples contraintes, les entêtantes senteurs dont chacune s’imprègne sous forme d’huile, d’essences, d’onguents ou de sachets remplis de poudre odorante. Il est d’ailleurs impossible de s’en passer, si  l’on veut dissimuler les mauvaises odeurs des corps mal lavés. Il est si difficile d’être propre dans ce Paris où l’on manque d’eau ! il n’y a guère que deux cent cinquante immeubles privilégiés qui reçoivent, par canalisation, un filet d’eau pure. On ne compte dans toute la ville que vingt-neuf fontaines publiques devant lesquelles les domestiques font la queue tous les jours. Les pauvres vont puiser l’eau dans la Seine ; quant aux bourgeois et aux commerçants, ils l’achètent aux porteurs d’eau, à raison d’un denier le seau.
Il n’est donc pas question de gâcher un si précieux liquide en ablutions : on se contente d’un coup de « frottoir » et l’on se parfume. Pour quelques maniaques de l’hygiène, il reste la possibilité du bain que l’on peut aller prendre chez les barbiers-étuvistes.

Cette foule élégante et parfumée qui se presse place Royale est également tourmentée par l’élégance de l’esprit. Elle a des soucis littéraires, et l’on va vois se multiplier les sanctuaires pour gens de plume. La marquise de Rambouillet, dans la chambre bleue de son hôtel, rue Saint-Thomas du Louvre, a donné l’exemple du bel air et de la galanterie poétique, mais le langage ridiculement précieux dont rira Molière, la « fleur du bien dire », n’est pas né chez elle, on le parle plutôt chez les habitués de la « place de Coquetterie », comme la nomme l’abbé d’Aubignac.
Ces beaux messieurs et ces belles dames ont décidé, pour le plaisir de l’oreille, de supprimer quelques consonnes et de transformer quelques voyelles ; la méthode est simple : en supprimant, par exemple, de d d’admirable, on devient distingué : « c’est amirable ! » : on dit la « chouse » pour la chose, une paire de « bouttes » pour une paire de bottes, et « souleil » pour soleil. De même, la règle de la préciosité impose de prononcer é  la diphtongue oi , déplaisante et vulgaire, ce qui donne évidemment des phrases bizarre, comme celle-ci : « La vésine est en véture à la paresse » On est en droit de préférer cette ingénieuse formule à la phrase classique : « La voisine est en voiture à la paroisse. »

La conversation, en code ou en langage clair,  a pris la première place dans la vie mondaine, on se passionne pour les échanges d’idées, l’érudition et la culture. La mission initiale que s’étaient donnée les dames éprises de belles manières, de belles-lettres et de discours bien faits, était l’éducation de leurs contemporains, par réaction contre la grossièreté des mœurs. Peu à peu, cette tâche ardue a évolué : à force d’échanger des idées, on s’est mis à échanger des sentiments, les propos philosophiques ont pris le tour de badinages galants, et l’on parle surtout d’amour.
Mlle de Scudéry, dans « Le Grand Cyrus », définit le rôle social du sentiment, qui n’est pas du tout celui que l’on pourrait imaginer : L’amour n’est pas seulement, écrit cette aimable précieuse, une simple passion comme partout ailleurs, mais une passion de nécessité et de bienséance : il faut que tous les hommes soient amoureux et que toutes les dames soient aimées. Nul insensible parmi nous.

Ne nous méprenons pas sur les sens des mots, la vertueuse Mlle de Scudéry qui tient, rue de Beauce, dans le Marais, un salon de haute moralité, a soin de préciser : Le principal honneur de nos belles est de retenir dans l’obéissance les esclaves qu’elles sont faits, par la seule puissance de leurs charmes et non par des faveurs, de sorte que, par cette coutume, il y a presque une égale nécessité d’être amant et d’être malheureux.
Mais cette conception idéale des rapports amoureux n’est pas de son invention. Depuis 1610, Paris s’attendrit sur les épisodes innombrables d’un roman-fleuve, dont la publication devait durer dix ans, avec un succès toujours croissant : « L’Astrée » d’Honoré d’Urfé, Henri IV, cloué au lit par la goutte se fit relire bien souvent et toujours avec le même plaisir, le premier volume de la série.
Contrastant avec les joyeusetés très crues, publiées au siècle précédent, cette pastorale sentimentale, allégorique et puérile influença toute la vie littéraire et le goût du public. On verra, en effet, les romans de Madeleine de Scudéry, inspirés par « L’Astrée », s’arracher comme de simples feuilletons à chaque publication.

C’est dans son cénacle du samedi que sera mis au point un jeu nouveau. L’abbé d’Aubignac, auteur d’une « Relation de voyage au royaume de la Coquetterie », décrit cette île dont la capitale est ornée de monuments symboliques : la place des Cajoleries, le palais des Bonnes Fortunes et le temple de la Pudeur. On applaudit à ces allégories charmantes, et les hôtes de Mlle de Scudéry imaginent à leur tour un pays fantaisiste, le royaume du Tendre, dont ils dressent la carte. On y voit le fleuve d’Inclination, le lac d’Indifférence et des villages aux noms suggestifs : Grands-Serments, Billets-Doux, Petit-Louis et Jolis-Vers. On s’amusa longtemps, le samedi, dans le salon de la rue de Beauce, à voyager au pays du Tendre, on imagina des lois, des réceptions de nouveau citoyen, des fêtes royales, jusqu’au jour où Mlle de Scudéry eut la malencontreuse idée de publier dans « Clélie » cette innocente  carte du Tendre qui fut caricaturée et ridiculisée dans toutes les ruelles rivales.
La place Royale, intellectuelle et aristocratique, se devait de rendre hommage au roi de France. En septembre 1639, on inaugure en grande pompe la statue équestre de Louis XIII, sur piédestal de marbre, décoré de bas-reliefs et d’inscriptions françaises et latines. Le cardinal de Richelieu, qui a présidé à la réalisation du monument, a utilisé, par économie, sans doute, un cheval de bronze commandé autrefois par Catherine de Médicis à un élève de Michel-Ange, décédé depuis. On a remis en état ce cheval, conçu pour accueillir Henri II, afin qu’il fut digne  de recevoir Louis XIII. Mais le cavalier, signé Pierre Biard, est nettement disproportionné à sa monture. C’est en vain que le sculpteur a fait tout son possible pour amplifier la stature du roi, faible de constitution, et qu’il l’a vêtu d’une tenue de guerrier romain. Le cardinal, néanmoins satisfait de l’ensemble choisit, pour la fixer sur le piédestal, une inscription qui chante indirectement ses louanges :

Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand et très invincible Louis le Juste, treizième du nom, Roi de France, et de Navarre, Armand, Cardinal et Duc de Richelieu, son principal Ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d’honneurs et de bienfaits par un si bon Maître et si généreux Monarque, lui a fait élever cette statue pour une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa reconnaissance.

Un an plus tard, un autre évènement passe inaperçu : une jolie femme emménage avec sa mère place Royale ; elle va faire de son salon un des hauts lieux de la capitale du Tendre. Cette jeune femme, personne de bonne éducation, dont « les baisers vont laisser dans l’histoire un bruit très doux », se nomme Marie Delon elle  est la cinquième des douze enfants de l’honorable Jean Delon, seigneur de Lorme, présidents des trésoriers de France en Champagne. Elle est née à Paris, rue Diane, aujourd’hui rue Elzévir, le 20 décembre 1614, mais c’est dans le château paternel, à Baye, aux confins de la Brie et de la Champagne, qu’elle passera  ses jeunes années.
A quinze ans, elle rêve déjà d’amour, de prince Charmant et d’indépendance. Elle s’ennuie en province, a tapisserie ne l’amuse pas, elle préfère assister aux bals campagnards plutôt qu’à la messe. A dix-huit ans, elle apprend la musique, joue du théorbe avec grâce, lorsque son père, soucieux de la bonne éducation qui conduit aux beaux mariages, lui donne un maître de calligraphie et de littérature, Alais de Beaulieu.
Ce Monsieur de Beaulieu a composé quelques élégies chrétiennes et profanes, il est aussi l’auteur d’un roman pastoral qui fait pleurer la tendre Marie. Entre deux dessins de  majuscules moulées, il l’initie aux mystères de la poésie ; il lui vante les mérites des poètes qu’il a connus, du grand Théophile de Viau et de l’un de ses bons amis, Jacques Vallée des Barreaux, conseiller au parlement de Paris, poète de talent. Il en fait tant d’éloges que Marie est prise du désir violent de voir de près cet écrivain parisien ; M de Beaulieu obtient aisément la permission d’inviter son ami des Barreaux, car M. de Lorme est flatté de recevoir un conseiller au parlement.
C’est ainsi que pénétra dans le manoir de Baye le plus grand débauché de Paris, pilier de cabaret, impie et coureur de filles. Ce brillant invité charme pourtant M. de Lorme par son intelligence et son esprit. Marie admire ce joli garçon qui apporte avec lui le « bel air » de Paris. Les premiers rendez-vous, les doux entretiens dans l’ombre de l’église du pays transforment celui que ses amis avaient surnommé l’ « illustre débauché ». Il se montre si convenable avec Marie, il l’aime d’un amour si pur qu’il en est surpris lui-même. M. de Lorme commence à envisager la possibilité de marier sa fille au jeune conseiller, mais son projet est arrêté par une terrible révélation : il vient d’apprendre la vérité sur celui dont il a  failli faire son gendre. Le soir même, professeur de calligraphie et poète-conseiller au parlement sont chassés du château malgré les larmes de Marie.
Elle demeure fidèle, plusieurs mois durant, à ce premier amour, tandis que Des Barreaux, pris à son propre piège, lui adresse de tendres élégies :
                        Mon Ange, mon Soucy, s’il est vray que mon âme
                        Sçait soupirer pour toy d’une si sainte flâme
                        Que dans le doux poison que m’ont donné tes yeux,
                        Je ne sens rien qui soit brutal ou vicieux...
                        Pourquoi faut-il, ô dieux ! qu’une injuste défense
                        De tes cruels parents, malgré ton innocence,
                        Malgré la pureté de tes feux et des miens,
                        Aille rompre les nœuds de ces sacrez liens ?

De tels chants d’amour donnent, de l’esprit aux filles ! Marie cherche et trouve des complices, invite son poète à Baye, en l’absence de l’austère M. de Lorme. Le voici caché à quelques pas du château. Elle va, en tremblant, le rejoindre. Ils échangent les premiers baisers. Maintenant, tout se déroule comme dans les mélodrames : le père noble, alerté par l’ami fidèle, revient au galop et il arrive à temps pour sauver l’honneur de sa fille. Mes réprimandes, les menaces, les punitions ne peuvent rien contre l’amour. Marie, asse de sa vertu, s’obstine. Elle imagine un second plan, plus audacieux que le premier. Cette fois ; elle aménage une cachette amoureuse pour Des Barreaux à l’intérieur du château, dans un cabinet noir où l’on entasse les bûches. Dans cette garçonnière improvisée, elle reprend la conversation interrompue. Prévenu de nouveau, M. de Lorme revient une fois de plus au galop... mais il arrive trop tard ! Après trois ans de patience, le roman d’amour de Marie de Lorme a trouvé le plus classique des dénouements. Des Barreaux, chassé du château comme un vil suborneur, peur écrire son triomphe :
                        Je suis vainqueur d’une maîtresse
                        Que seule j’estimois digne de mes soupirs,
                        Et quoy qu’elle ait monstré  l’orgueil d’en déesse,
                        J’éteins dans son beau sein le feu de mes désirs.

La colère du père noble se traduit par la séquestration de la polissonne, mais l’amour est toujours le plus fort. Marie s’échappe définitivement du château familial pour habiter à Paris avec son poète. De ces amours coupables naîtra bientôt le fruit : « un petit garçon qui se porte le mieux du monde ». Malgré sa bonne santé, remarquons en passant que ce bébé disparaîtra si bien que personne, jamais, n’en entendra plus parler.
M. de  Lorme, accablé de honte et de chagrin, préfère se laisser mourir. Il rend le dernier soupir, fort pieusement, le 13 juillet 1639, accordant enfin à sa chère Marie l’entière liberté de se mal conduire, pour la plus grande joie de Des Barreaux :
                        Es ce que les parents avaient tant défendu
                        Leur est par la fortune heureusement rendu ;
                        Un doux calme succède à la fureur des vents,
                        Et la mort d’un seul homme a sauvé deux vivants.

Fier de sa conquête, le poète la montre à ses amis, la conduit dans les « ruelles » de la place Royale, jusqu’au jour où, dans un salon, Marie fait la connaissance du favori de Louis XIII, l’élégant Cinq-Mars, dont toutes les dames de la cour admirent la fière allure et la « belle situation ». A dix-neuf ans à peine, il est grand écuyer de France, il est beau, son visage est fin, sa bouche bien dessinée, son regard velouté. Son élégance est proverbiale ; il porte avec grâce des hauts-de-chausses brodés, passementés d’or ; de volumineux canons de dentelle retombent sur ses bottes à revers, un baudrier d’or barre sa poitrine, et ses larges manchettes de dentelle sont assorties à son col en point de Venise.

Ce don Juan est l’un des fils du maréchal d’Effiat, et comme son père est à la solde du cardinal de Richelieu, Henri, marquis de Cinq-Mars, a fait, tout naturellement, une carrière rapide. Appelé à la cour alors qu’il allait fêter son treizième anniversaire, il s’est vu accorder deux ans plus tard la charge de lieutenant du roi ; à dix-huit ans, on l’envoie en mission spéciale : officiellement, il est chargé de distraire le mélancolique Louis XIII et, officieusement, de l’espionner pour le compte du cardinal. Successivement capitaine aux gardes, maître de la garde-robe et grand écuyer de France, cet ambitieux jouvenceau a rêvé, l’imprudent, de s’affranchir du joug de son protecteur. Il sollicite le titre de duc et de pair, une place au conseil et, se croyant tout permis, demande l’autorisation d’épouser un princesse.
Richelieu, qui désire un « mouchard » de qualité et non un rival éventuel, fait échouer ses projets, et se permet même de traiter Cinq-Mars de « petit insolent ». Depuis qu’il a entendu cette remarque désagréable, M. le grand écuyer, vexé, cherche sa vengeance et, de son côté, le cardinal se méfie de l’indocile. C’est que le jeune homme est devenu dangereux : le roi ne peut plus se passer de sa présence, il a même pour son nouveau favori des égards exceptionnels : on voit Sa Majesté suivre la chasse à cheval pour offrir son carrosse à Cinq-Mars, et ils sont si intimes qu’ils s’appellent « mon cher ami ».
Malgré la faveur royale, son service à la cour paraît ennuyeux à M. de Cinq-%ars, qui s’échappe en cachette du triste château de Saint-Germain pour venir respirer l’air de la place Royale.
Toute la cour parle de ce rendez-vous brillant auxquelles les ruelles de la comtesse de Saint-Géron et de Mme de Rohan donnent un caractère d’aristocratique préciosité. L’endroit est si bien fréquenté que des règlements sévères tentent d’y sélectionner les passants. L’accès des arcades est formellement interdit à tout mendiant et vagabond, pour qui les tentations seraient trop fortes, car c’est l’un des coins de Paris où l’or scintille le plus. En dépit des édits contre le gaspillage, on en voit partout, sur les porte-fraise, sur les chapeaux, les bottes, les ceintures, il y en a même sur le mors des chevaux et sur les portières des carrosses.

Les coquettes renoncent à montrer en d’autres promenades leurs robes brodées, leurs rubans, leurs dentelles et leurs bijoux. Les « mourants », ces gentilshommes chamarrés, bardés de velours et de soie, ne promène plus en d’autres allées leurs éperons d’or ni leurs chapeaux à panache. Les marchands, en des galeries de luxe, proposent des soieries, des dentelles, des éventails, des armes, des flacons d’eau de senteur. Un désir, une obsession de luxe, s’est emparé des Parisiens fortunés ; le bourgeois et l’entrepreneur enrichi se mettent comme le noble à dépenser leur argent en divertissements, en réceptions et en festins.

Les repas, finement préparés prennent place dans la vie mondaine car le goût de la bonne chère se répand en même temps que l’usage, tout nouveau, de la fourchette. Les tables sont savamment décorées, surchargées de surtouts, de pyramides, mais on n’y pose ni verres ni flacons ; lorsqu’un invité désire boire, il fait un signe plus ou moins discret au valet chargé de lui apporter un verre de vin, qu’il est convenable de boire d’un seul trait. Pour le dîner de midi comme pour le souper de sept heures, les hommes gardent leur manteau sur l’épaule, leur épée au côté et leur chapeau sur la tête, ce qui est incommode, car la bienséance exige qu’ils se découvrent chaque fois que la maîtresse de maison leur tend un plat, au risque de tremper leur panache dans la sauce !
Un raffinement en amène un autre, les onguents et les fards, le rouge, le noir et le blanc reparaissent aussi violents et criards qu’aux plus beaux jours de Catherine de Médicis. On se farde outrageusement les joues, les lèvres et les yeux, et l’on se blanchit au pinceau la gorge, le front et les bras. Certaines coquettes, afin de paraître plus pâles, couchent dans des draps écrus, d’autres mangent des citrons pour blanchir leur teint.

Marion de Lorme fait exception, elle conserve, son teint de jeune fille sans autre artifice que des compresses d’eau froide, et l’on raconte que dès que le bout de son nez rougit légèrement, elle se tient quelques heures les pieds dans l’eau chaude. La séduction naturelle de la nouvelle idole attire dans son salon de nombreux fidèles qui viennent à ses pieds « brûler l’encens ». Le marquis de Cinq-Mars n’est pas le moins empressé, il lui fait une cour assidue, et seule une vertu surhumaine permettrait de lui résister longtemps. Marion, qui n’est plus amoureuse de son poète, lutte courageusement pendant quelques jours... puis succombe enfin. Des Barreaux doit s’effacer. Le prince des débauchés souffre sincèrement de cette rupture ; les échos de sa douleur se répandent de salon en alcôve : il brûle officiellement les mèches de cheveux de sa belle, ses billets tendre, et il chante sur une lyre désespérée :

                        J’aymay de deux beaux yeux la lumière si pure,
                        Ces beaux yeux n’eurent pas à dédain mon désir,
                        Un temps je fus heureux, elle devint parjure :
                        Que me reste-t-il  plus à faire qu’à mourir ?

Il ne meurt cependant pas et s’efforce d’oublier son infortune dans le désordre. Il joue, il ivrogne, écrit Tallemant, mange si salement qu’on l’a vu cracher dans un plat, afin qu’on lui laissât manger tout seul ce qu’il y avait... Il est plus libertin que jamais.

Marion, occupée de son nouvel amour, ne s’inquiète pas de la déchéance de son premier amoureux. Elle fréquente, en compagnie du favori royal, tant de salons, de ruelles et de spectacles, qu’on la surnomme « Mme la Grande ».

Louis XII, jaloux, proteste vainement contre les dépenses, le faste et la liaison de son meilleur ami : Cinq –Mars exige sa liberté. Le roi se fâche, le favori sort en claquant la porte. Et c’est sa Majesté qui, sur le conseil de Richelieu, consent à pardonner l’incident. Le 26 novembre 1639, les deux amis réconciliés, adressent au cardinal-ministre ce certificat de garantie : Nous, ci-dessous signés, certifions à qui il appartient estre très contents et satisfaits l’un de l’autre et n’avoir jamais esté en si parfaite intelligence que nous sommes à présent. En foi de quoi nous avons signé le présent certificat. Fait à Saint-Germain, le 26 novembre 1639.
                                                           Signé : Louis, Effiat de Cinq-Mars.

Les distractions de Sa Majesté ne sont pas toujours du goût de l’audacieux marquis. Louis XIII aime la chasse, courre le cerf, le loup, le sanglier ; il élève des chiens de toutes tailles et de toutes races ; à Bourg-la-Reine, il entretient une fauconnerie ; mais lorsque ce monarque sportif doit demeurer enfermé, il s’ennuie profondément. Mauvais joueur, il a renoncé au jeu, la lecture ne l’intéresse pas, il se contente de regarder les images des livres, si elles représentent des chiens, des fauves ou des scènes de batailles. Parfois, il habille un singe apprivoisé, ou bien, durant une journée entière, il démonte et remonte des armes à feu dont il possède la plus remarquable collection du royaume.

L’artisanat lui fait parfois passer un bon moment, il lime, il forge, il tourne ; ce bricoleur royal ne manque pas d’habileté. Il peint, joue du luth et compose des chansons. Il rase mieux qu’un barbier et parfois s’exerce sur les joues des gentilshommes qui se trouvent à portée de son rasoir. Il jardine et récolte lui-même des légumes qu’il vend au financier Montauron, un coquin à qui Corneille, pour quelques écus, a fait hommage de « Cinna ».
D’autres jours, il s’enferme dans les cuisines, préparant d’interminables confitures, des tartes aux pommes, des beignets ou du lait d’amandes. Lorsqu’il  a terminé ces jeux culinaires, il se retire dans une sorte de laboratoire où il distille des parfums. De temps à autre, il s’occupe des affaires du royaume et reçoit quelques-uns des courtisans qui l’attendent, désespérément, dans l’antichambre.
La compagnie de ce souverain maniaque n’amuse plus du tout Cinq-Mars. Il réclame avec une insolence croissante son droit de vivre. Il dit au roi qu’il n’entend pas se séparer de Marion, qu’il l’aime et qu’il a décidé de l’épouser. M. le grand écuyer de France se contentera toutefois d’un mariage secret.

Poussées par des motifs différents, trois personnes  vont, par tous les moyens, s’opposer à cette union : Mme d’Effiat pour défendre l’honneur de la famille, le cardinal de Richelieu afin de ne pas laisser échapper un protégé qui lui est utile et le roi parce qu’il est dévoré de jalousie.
Quoiqu’aient prétendu certains chroniqueurs, le mariage n’eut pas lieu. Tallemant des Réaux donne la meilleure version de cette ténébreuse affaire : Mme d’Effiat eut peur qu’il n’épousât cette fille et eut des défenses du Parlement. Il a fait enrager sa mère quelque temps, car elle était avare, et lui, par dépit, changeait d’habits quatre par jour et allait voir Marion autant de fois. Cinq-Mars se fâchera même avec sa mère : Mme d’Effiat lui ayant fait si grand affront que de croire qu’il voulait épouser Marion de Lorme et d’avoir eu des défenses au Parlement, il sortit de chez elle et alla loger avec Ruvigny, vers la Couture Sainte-Catherine. Presque toutes les nuits, il allait donner la sérénade à Marion.

Louis XIII boude tristement, de plus en plus jaloux. Au début de l’année 1640, une nouvelle brouille éclate et, comme d’habitude Sa Majesté adresse une réclamation à Richelieu. Cette curieuse correspondance, publiée autrefois par Marie Dormoy, nous montre un roi de France rageur et troublé au point d’en perdre toute dignité :
... Je suis bien marri de vous importuner sur les mauvaises humeurs de M. le Grand... Je luy ay dit : M. le Cardinal me mande que vous luy avez témoigné une grande envie de me complaire en toutes choses et cependant vous ne le faites pas sur un chapitre... qui est vostre paresse ; il m’a répondu que pour ce chapitre-là il ne pouvait changer... Ce discours m’a fâché, je luy ay dit : Un homme de votre condition, qui doit songer à se rendre digne de commander les armées et qui m’avez tesmoigné avoir ce dessein la paresse y est du tout contraire...
J’ay repris ensuite le discours sur la paresse luy disant que ce vice rendoit un homme incapable de toutes bonnes choses et qu’il n’estoit bon qu’à ceux du Marais où il avoit été nourry, qui estoient adonnés au plaisir et que s’il vouloit une telle vie qu’il faloit qu’il y retournast : il m’a respondu arrogamment qu’il estoit tout prest ; je luy ay respondu : si ne n’estois plus sage que vous, je sais ce que j’aurois à vous respondre là-dessus. Ensuite de cela, je lui ay dit que m’ayant les obligations qu’il m’a, il ne devoit pas me parler de la façon : il m’a respondu son discours ordinaire, qu’il n’avoit que faire de mon bien et seroit aussi content d’estre Cinq-Mars que M le Grand et que pour changer sa façon de vivre, il ne pouvoit vivre autrement. Et ensuite, il est venu toujours me picotant, et moy luy, jusque dans la cour du château, où je luy dit qu’étant en l’humeur où il estoit il me feroit plaisir de ne point me voir. Om en témoigna qu’il le feroit volontiers. Je ne l’ay point revu depuis...

Les interventions diplomatiques du cardinal ramènent la paix entre les amis qui se disputent de nouveau le lendemain. Discussions, bouderies, accommodements se succèdent. Parfois le souverain fait quelque présent à l’insolent Cinq-Mars. Il lui offre, par exemple, le comté de Dammartin, mais il s’en réserve toutefois l’usufruit et la réversibilité à la couronne, si son meilleur ami venait à disparaître sans descendance mêle. Cette disposition permettra à l’amant de Marion de faire ce mot : Je suis l’héritier du roi... et il est le mien !

Sans plus se soucier des reproches dont on l’accable à la cour, il mène l’existence de son choix, partageant ses jours et ses nuits entre Marion de Lorme et ses amis du Marais jusqu’au printemps de cette année 1640.
Ses réjouissances sont interrompues par la guerre, qui offre des passe-temps moins frivoles aux habitués de la place de Coquetterie. Cinq-Mars va se couvrir de gloire, son cheval est tué sous lui pendant le siège d’Arras, ce qui lui vaut l’honneur d’être cité dans la gazette de Théophraste Renaudot. Le cardinal, mécontent s’empresse de faire publier une note précisant que l’information concernant le fait d’armes de M. le Brand n’est pas officielle... Me roi, attendri, se désole. Plusieurs témoins affirment que le « bon Sire » verse des larmes lorsqu’il ne reçoit aucun message de son cher militaire.
Petits-maîtres et libertins reviennent de campagne avec les rousseurs de l’automne. La place retrouve son élégante agitation, Cinq-Mars retrouve Marion de Lorme qui est en grande beauté ; les amoureux goûtent leur bonheur interrompu tandis que le roi s’emporte : Je n’ay point dormy toute cette nuit de rage et aye  un peu d’émotion, écrit-il au cardinal. Je ne puis plus supporter ses hauteurs car elles sont venues à trop haut point.
Afin de se venger des « hauteurs » du favori, il poursuit Marion, en ordonnant qu’on la fasse sortir de Paris chaque fois que la cour s’y trouverait. Ce caprice est exécuté si régulièrement que chaque déplacement de Marion permet aux Parisiens de connaître à l’avance les dates d’arrivées de leur souverain. En novembre 1640, Henry Arnault écrit à un ami : Le bruit court que Marion de Lorme a reçu un petit ordre de sortir de Paris. Si cela étoit vray, ce seroit encore une preuve que le Roy y viendroit.

La situation est compliquée, mais, peu à peu, les sentiments de chacun des intéressés s’affirment : le roi, écœuré par les prétentions et l’inconduite du plus ingrat des favoris, l’abandonne à la haine du cardinal ; le cardinal, inquiet des exigences croissantes du jeune homme, ne songe qu’à le perdre ; Cinq-Mars, grisé par ses succès, pense sérieusement à prendre la place de Richelieu après l’avoir fait assassiner. C’est pourquoi il se joint aux conspirateurs qui préparent, dans l’ombre de Gaston d’Orléans, frère du roi, un accord secret avec l’Espagne ; il ne recule pas devant le crime de haute trahison et signe le traité. L’affaire est faite, l’heure de la vengeance approche lorsqu’au mois de mars 1642 Cinq-Mars quitte Marion pour suivre le roi à Perpignan. Il ne la reverra jamais. Les hommes des services secrets de Richelieu ont découvert le complot, ils en apportent à Perpignan une preuve indiscutable : la copie du traité ! Cinq-Mars est arrêté en juin, à deux cents lieues de la place Royale où Marion pleure... Elle se garde bien d’intervenir car elle se sait surveillée. Une autre amoureuse du beau conspirateur, Marie-Louise de Gonzague, tente vainement de le faire évader, après avoir récupéré les lettres tendres qui auraient pu la compromettre. Personne ne peut sauver Cinq-Mars ni son ami de Thou, qui vont ensemble subir leur destin. Richelieu fait hâter le jugement. Le procès, qui se déroule à Lyon, se termine par la condamnation à mort. Le 12 septembre, à l’âge de vingt-deux ans, le grand écuyer de France aura la tête tranchée, place des Terreaux à Lyon.
Louis XIII apprit une semaine plus tard l’exécution de son « cher ami » ; il était alors dans les cuisines, occupé à faire cuire des confitures. Il se tourna vers les gentilshommes qui admiraient son tour de main et dit simplement : L’âme de Cinq-Mars étoit aussy noire que le cul de ce poislon.

Marie-Louise de Gonzague, inconsolable, attendra cinq années avant d’épouser, par procuration, Vladislas VII, roi de Pologne.
Marion de Lorme, au contraire, ne perd pas son temps en larmes inutiles. La mort de Richelieu, survenue en cette même année 1642, a rendu à Paris le goût des plaisirs. Les récits de son aventure avec le grand écuyer, la jalousie du roi, ont fait d’elle une reine de la place galante. Sa ruelle est un rendez-vous très parisien. Elle y accueille des gens de lettres, des diplomates, des transfuges de l’hôtel de Rambouillet, elle s’amuse des badinages de l’esprit, des galanteries de la conversation mais se montre plus friande de riches présents que de brillants madrigaux.
Le premier remplaçant connu de feu M le Grand est un aimable libertin, le marquis de Rouville, coureur de jupons, beau-frère de Bussy-Rabutin, qui possède l’avantage d’être riche, joli garçon et spirituel. Il paraît toujours « fort magnifique en habits », sa générosité proverbiale en fait un amoureux parfait pour la coquette Marion qui ne porte jamais ses gants plus de trois heures.... La richesse de Rouville est si connue à Paris que les coupe-bourses guettent son carrosse pour l’attaquer, ce qui distrait ce marquis courageux et batailleur, entraîné au combat par les campagnes qu’il fait « hors et dans le royaume ».
Un autre militaire, poète celui-là, Arnauld de Coberville, habitué de la ruelle de la marquise de Rambouillet, prend sa succession dans le cœur et les faveurs de la volage Marion.
On aperçoit également chez elle un don Juan professionnel, le comte de Miossens, qui, sur l’invitation de la belle, vient la visiter en voisin. Simple caprice, car il a la vilaine coutume de faire régler ses factures de tailleurs par ses amies, et Marion a beaucoup trop de frais pour s’encombrer d’un tel amoureux.

Parmi tous les galants qui passeront dans sa vie, un seul apportera à Mlle de Lorme une passion véritable, Gaspard IV de Coligny, bien connu pour son protestantisme héréditaire et son goût des plaisirs. Ses amours avec Marion commencèrent d’une façon pittoresque. Il s’était rendu chez elle avec la ferme intention de s’amuser, en compagnie d’un joyeux compère, mais n’avait pas prévu l’accueil de la célèbre coquette : elle exige avant d’écouter la moindre proposition que les deux soupirants aillent changer de religion ; »Revenez me voir quand vous serez bon catholiques ! »
L’histoire fit le tour des salons et inspira un pamphlet dont, seuls, les trois premiers vers sont publiables :
                        De vos amants, divine Marion,
                        Ne vous mêlez de la religion,
                        Qu’ils soient papistes ou qu’ils soient huguenots...

Par jeu ou par amour, Coligny et son compagnon se laissent enseigner le catéchisme. Ils acceptent de se confesser chez un abbé complaisant, et ce n’est que lorsque Marion tient la preuve qu’ils ont abjuré le protestantisme qu’elle donne suite aux propos galants de Gaspard de Coligny. Durant quelques mois, il parvient à effacer le souvenir de Cinq-Mars. Il avait gagné un cœur mais perdu une famille... Son père, le maréchal de Châtillon, lui coupa les vivres et sa mère passa le reste de ses jours à maudire l’hérésie de Gaspard.
Lorsqu’il quitte l’alcôve de Marion pour celle de sa voisine, Ninon de Lenclos, il est remplacé par le duc de Brissac, gentilhomme qui a l’esprit de faire oublier son âge par sa générosité, ce qui lui vaut quelques ennuis. On lit, en effet, dans un billet du duc de Rohan au prince de Condé : ... J’ai appris hier que Madame de Brissac s’est séparée d’avec son mari, pour les dépenses qu’il fait avec Marion.
Si Marion est exigeante, c’est qu’elle aime à dépenser l’argent. Elle a la passion des bijoux, des gants parfumés, des éventails, des aumônières. Elle aime à  s’entourer d’objets d’art, de velours précieux, de satins et de dentelles. Parmi ses prétendants, elle choisira désormais les plus riches. Le surintendant des Finances, d’Emery, fera tout à fait son affaire. Cet habile spéculateur, protégé par Mazarin, avait réalisé une fortune scandaleuse en confondant son argent de poche avec celui du Trésor public. Sa renommée de banqueroutier et de coquin était si répandue qu’il avait préféré changer d’identité et cacher son véritable nom de famille, Particelli, mais les pamphlétaires  se souvenaient de ce gros pourceau qu’on nomme Particelle.
Marion de Lorme ne s’inquiète jamais de l’origine de la fortune. M. d’Emery règle, sans broncher, toutes les factures, c’est l’essentiel. Chez Martial, le parfumeur à la mode, où elle se fournit de gants, d’éventails, de pommades et de parfums, on le voit payer pour une seule année un relevé de cinquante mille écus. Les prodigalités d’un surintendant des Finances attirent toujours l’attention, de puissantes amitiés retardent souvent sa disgrâce, et la justice triomphe quelquefois de l’intrigue. Ce fut le cas de Particelli.
Il avait laissé tant de pourboires au valet de Marion que celui-ci put s’acheter une charge de greffier au Conseil. Ayant quitté la belle, il fréquenta la ruelle voisine de Mme de Guéméné ; plus poète que galant homme, il prétendait n’y avoir pas été conduit par l’amour, mais par le désir de contempler encore les briques roses et les ardoises bleues de la place Royale.
Après le départ de ce généreux commanditaire, Marion participe à la ruine du fils d’un président à la chambre de la Cour des Comptes et continue à régner par sa beauté sur le quartier du Marais. Elle assiste aux fêtes les plus élégantes, et, malgré la présence des plus nombre dames, c’est elle que citent les chroniqueurs :
                                   La salle était bien éclairée
                                   Et de rares beautés parée
                                   Et sur toutes cette beauté
                                   Par qui tout cœur est enchanté
                                   La belle Marion de Lorme,
                                   En fauteuil, non sur une forme
                                   Foulait aux pieds nombre d’amants,
                                   Dont elle cause les tourments...

Elle s’entoure de poètes, à condition qu’ils soient joyeux, et Scarron évoquera plus tard ces jours heureux où il n’était pas encore un « magasin de douleurs » et où il accompagnait chez Marion l’abbé de Retz, devenu cardinal de la Fronde :

                                   ... c’était le temps que je marchais,
                                   Quand je portais chapeaux de belle forme,
                                   Comme on en voit chez Marion de Lorme...

Insouciante, elle écoute les facéties du sage philosophe Saint-Evremond qui lui donne le goût des « Essais » de Montaigne. Mais avec les troubles de la Fronde, les galants se font plus rares. Le tourbillon des plaisirs de la Régences est bien fini ! Le peuple a si faim, on se bat dans les rues, on poursuit les financiers... les amis de la courtisane ont d’autres soucis que les badinages.
Elle a la sagesse d’accepter l’amour tranquille du gouverneur de Lorraine, La Ferté-Senneterre lorsque par une extraordinaire coïncidence, cette jolie femme, qui a été comblée de présents par un surintendant des Finances, sera ruinée par un autre surintendant des Finances, le vertueux, le tyrannique maréchal de la Meilleraye. Etonné par les prodigalités de son prédécesseur d’Emery, il a entrepris de rechercher dans les archives les preuves de son indélicatesse. Lorsqu’il découvre que Marion de Lorme a reçu des sommes considérables, il exige le paiement d’impôts arriérés. On ne connait pas les raisons profondes de l’acharnement que mettra ce fonctionnaire à ruiner la courtisane. Lui avait-elle refusé une faveur ? Etait-il simplement dévoré de morale ? Quoi qu’il en soit, les conséquences de ses poursuites furent pénibles et « tous les charmes de Marion ne la mirent pas à couvert ». Les habitués de la place Royale protestèrent en vain contre la cruauté de la Meilleraye, firent circuler des pamphlets :

                                   Amants, prenez les armes
                                   On chasse Marion
                                   Faites de beaux vacarmes
                                   Pour votre affection.
                                   Hé quoi ! sous les moustaches
                                   De tant d’amants bravaches
                                   Le sieur de la Meilleraye
                                   La réduit au Marias !

Poursuivie par les agents du fisc, Marion vend une partie de son mobilier, de ses bijoux et de sa garde-robe, et elle va s’installer avec sa mère, sa sœur et son demi-frère, fils d’un premier lit de M. de Lorme, dans une maison modeste de la rue Thorigny. Dans la demeure familiale, Marion s’est réservé une vaste chambre, une garde-robe et un petit cabinet. Autour de son lit, couvert de damas rouge à bouffettes d’argent, on compte, d’après l’inventaire des notaires Rillard et Gognier, dix chaises, cinq sièges pliants, deux fauteuils, trois pliants, une chaise à bras, une chaise de repos, soit un ensemble de vingt-deux sièges.
S’il n’y a plus dans cet inventaire, aucun des bibelots qui encombraient les salons de la place Royale, les deux notaires ont scrupuleusement noté les bas de soie, les mules, les souliers brodés d’or, les chemises en toile de Hollande garnies de dentelle de Gênes, les coiffes, les chemisettes, les masques de velours pour la comédie et les soixante-cinq paires de gants au chiffre de la belle. Des bijoux qui s’entassaient autrefois dans les cassettes, il ne subsistait plus qu’une paire de boucles d’oreilles.

Dans la chambre rouge de la rue Thorigny, elle reçoit ses derniers amants : Amelot, premier président de la cour des aides, vient y oublier ses infortunes conjugales. Hélas ! L’ancienne reine de la place Royale joue de malchance. A trente-sept ans, voici qu’elle va être mère. Sa détresse momentanée lui interdit d’augmenter le nombre de bouches à nourrir. Elle préfère prendre une médecine.

Un apothicaire complaisant conseille une bonne dose d’antimoine. La dose devait être trop forte, une fièvre violente s’empare d’elle. Les saignées n’arrangent rien, la maladie va vite, Marion a tout juste le temps de confesser ses péchés au curé de Saint-Gervais. Chaque fois qu’elle retrouve dans sa mémoire une nouvelle faute, elle fait mander le prêtre qui met deux jours à tout entendre.  Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte, écrit Tallemant des Réaux, quoy qu’elle n’ayt esté malade que deux ou trois jours : elle avait toujours quelque chose de nouveau à dire.

Le 30 juin 1650 elle rend le dernier soupir, après l’absolution. Sa mère et sa sœur l’habillent d’une robe blanche et, d’une main sans malice, posent sur son front la couronne d’oranger des demoiselles vertueuses. Sur le lit, qui en a vu bien d’autres, elles disposent des fleurs blanches. Cette innocence d’apparat fait sourire –ou ricaner –les visiteurs. Dans le journal quotidien de Dubuisson-Aubenay, on lit à la date du 30 juin 1650 : Mort de la demoiselle Marion de Lorme, sur les six heures du soir, après avoir été saignée, son sang toujours fort beau ; elle est morte fort chrétiennement. Elle a été remise sur un lit de parade, parée et vue de tout le monde le lendemain, comme si c’eût été une princesse. Elle avait une couronne de fleurs d’orangers sur la tête et était peu ou point changée de visage. Sur la fin du jour, qu’elle eut été de cette sorte exposée, la populace s’indigna... à cause de sa réputation.
Le curé doit se déranger lui-même pour demander le respect.

Le 2 juillet, la cérémonie funèbre eut lieu, sans incident, dans l’église paroissiale de Saint-Gervais. Loret apprit la nouvelle, le lendemain, à toute la cour, par sa gazette rimée :

                                   La pauvre Marion de Lorme
                                   De si rare et plaisante forme
                                   A laissé ravir au tombeau

                                   Son corps si charmant et si beau...