dimanche 20 octobre 2013

Les Deux Ermites

Sur une montagne isolée vivaient deux ermites : ils adoraient  Dieu et s’aimaient l’un l’autre.
Ces deux ermites avaient une  jatte en terre ; c’était tout ce qu’ils possédaient.
Un jour, un esprit mauvais s’empara du cœur du vieil ermite, qui vint trouver son jeune confrère et lui dit : « Voilà longtemps que nous vivons ensemble. Il est temps de nous séparer ; partageons notre possession. »
Attristé, le jeune ermite lui dit : « Frères ! Il me coûte tant de te voir partir. Mais si tu considères qu’il est vraiment nécessaire pour toit de partir, qu’il en soit ainsi. » Sur ce, il apporta la jatte en terre et la lui donna en disant : »Nous ne pouvons la partager, frère, tu peux la prendre.
-Je ne veux point d’aumône, dit alors le vieil ermite, je ne prends que ma part, il faut partager la jatte. »
Et le jeune ermite répondit : « Si, ce faisant, la jatte se brise, à quoi nous servirait-elle ? Qu’on la tire au sort, si cela te plait. »
Cependant le vieil ermite dit de nouveau : « Je n’exige que ma part selon toute justice. Je n’admets point que la justice, ainsi que ma part, soient livrées à un sort aveugle. La jatte doit être partagée. »
Ne trouvant pas d’issue à une telle discussion, le jeune ermite dit enfin : « So c’est là vraiment ta volonté et que tu veux qu’il en soit ainsi, brisons maintenant la jatte. »
Là-dessus, le vieil ermite, dont le visage s’était assombri d’indignation, s’écria : « Toi, maudit poltron, tu ne veux donc pas te battre ! »

Khalil Gibran, Le Fou

La Princesse Rosette

Par Madame d’Aulnoy
 Il était une fois un roi et une reine qui avaient deux beaux garçons : ils croissaient comme le jour, tant ils se faisaient bien nourrir. La reine n’avait jamais d’enfant qu’elle n’envoyât convier les fées à leur naissance ; elle les priait toujours de lui dire ce qui leur devait arriver.
Elle donna naissance à une belle petite fille, qui était si jolie, qu’on ne la pouvait voir sans l’aimer. La reine ayant bien régalé toutes les fées qui étaient venues la voir, quand elles  furent prêtes à s’en aller, elle leur dit :
« N’oubliez pas votre bonne coutume et dites-moi ce qui arrivera à Rosette. «  (C’est ainsi que l’on appelait la petite princesse)
Les fées lui dire qu’elles avaient oublié leur grimoire à la maison, qu’elles  reviendraient une autre fois la voir.
« Ah ! dit la reine, cela ne m’annonce rien de bon ; vous ne voulez pas m’affliger par une mauvaise prédiction. Mais, je vous en prie, que je sache tout, ne me cachez rien. »
Elles s’en excusaient bien fort, et la reine avait encore bien plus envie de savoir ce que c’était. Enfin la plus jeune des fées lui dit :
« Nous craignons, madame, que Rosette ne cause un grand malheur à ses frères ; qu’ils ne meurent dans quelque affaire pour elle. Voilà tout ce que nous pouvons deviner sur cette belle petite fille : nous sommes bien fâchées de n’avoir pas de meilleures nouvelles à vous apprendre. »
Elles s’en allèrent ; et la reine resta si triste, si triste, que le roi s’en aperçut à sa mine. Il lui demanda ce qu’elle avait : elle répondit qu’elle s’était approchée trop près du feu, et qu’elle avait brûlé tout le lin qui était sur sa quenouille.
« N’est-ce que cela ? » dit le roi.
Il monta dans son grenier et lui apporta plus de lin qu’elle n’en pouvait filer en cent ans.
La reine continua d’être triste : il lui demanda ce qu’elle avait. Elle lui dit qu’étant au bord de la rivière, elle avait laissé tomber sa pantoufle de satin vert dans le cours d’eau.
« N’est-ce que cela ? » dit le roi.
Il envoya quérir tous les cordonniers de son royaume, et apporta dix mille pantoufles de satin vert à la reine.
Celle-ci continua d’être triste : il lui demanda ce qu’elle avait. Elle lui dit qu’en mangeant de trop bon appétit, elle avait avalé sa bague de noce, qui était à son doigt. Le roi découvrit qu’elle mentait car il avait caché cette bague, et lui dit :
« Ma chère femme, vous mentez ! Voilà votre bague que j’ai cachée dans ma bourse. »
Dame ! Elle fut bien attrapée d’être prise à mentir (car c’est la chose la plus laide du monde), et elle vit que le roi boudait. C’est pourquoi elle lui dit ce que les fées avaient prédit de la petite Rosette, et que s’il savait quelque bon remède, il le dit.
  Le roi s’attrista beaucoup. Il avoua enfin à la reine :
« Je ne sais point d’autre moyen de sauver nos deux fils, qu’en faisant mourir Rosette. »
Mais la reine s’écria qu’elle n’y survivrait pas.
On apprit cependant à la reine qu’il y avait dans un grand bois un vieil ermite, qui couchait dans le tronc d’un arbre, que l’on allait consulter de partout. « Il faut que j’y aille aussi, dit la reine, les fées m’ont annoncé le mal, mais elle ont oublié le remède. »
Elle monta de bon matin sur une belle petite mule blanche, toute ferrée d’or, avec deux de ses demoiselles, qui avaient chacune un joli cheval. Quand elles furent auprès du bois, la reine et ses demoiselles descendirent de cheval et se rendirent à l’arbre où l’ermite demeurait. Il n’aimait guère voir des femmes ; mais quand il reconnut la reine il lui dit :
« Soyez la bienvenue ! Que me voulez-vous ? »
Elle lui conta ce que  les fées avaient dit de Rosette, et lui demanda conseil. Il lui répondit  qu’il fallait cacher la princesse dans une tour, sans qu’elle n’en sortit jamais. La reine le remercia, lui fit une bonne aumône, et revint tout raconter au roi.
Quand le roi sut ces nouvelles, il fit bâtir une grosse tour. Il y mit sa fille et, pour qu’elle ne s’ennuyât point, le roi, la reine et les deux frères allaient la voir tous les jours.
L’ainé s’appelait le grand prince, et le cadet, le petit prince. Ils aimaient leur sœur passionnément car elle était la plus belle et la plus gracieuse que l’on eût jamais vue, et le moindre de ses regards valait mieux que cent pistoles.
Quand elle eut quinze ans, le grand prince dit au roi :
« Ma sœur est assez grande pour être mariée : n’irons –nous pas bientôt à la noce ? »
Le petit prince en dit autant à la reine, mais Leurs Majesté leur firent des réponses évasives.
Mais le roi et la reine tombèrent malades. Ils moururent tous deux le même jour.
La cour s’habilla de noir, et l’on sonna les cloches partout. Rosette était inconsolable de la mort de sa maman.
Quand le roi et la reine eurent été enterrés, les marquis et les ducs du royaume firent monter le grand prince sur un trône d’or et de diamants, avec une belle couronne sur sa tête, et des habits de velours violet, chamarrés de soleils et de lunes ; et puis toute la cour cria trois fois : « Vive le rois ! » L’on ne songea plus qu’à se réjouir.
Le roi et son frère décidèrent : « A présent que nous sommes les maîtres, il faut retirer notre sœur de la tour où elle s’ennuie depuis longtemps. » Ils  n’eurent qu’à traverser le jardin pour aller à la tour, qu’on avait bâtie la plus haute que l’on avait pu car le roi et la reine défunts voulaient qu’elle y demeurât toujours.
Rosette brodait une belle robe sur un métier qui était là devant elle ; mais quand elle vit ses frères, elle se leva et prit la main du roi, lui disant :
« Bonjour sire ! Vous êtes à présent le roi et moi, votre petite servante. Je vous prie de me retirer de la tour où je m’ennuie fort. »
Et, là-dessus, elle se mit à pleurer. Le roi l’embrassa et lui dit de ne point pleurer ; qu’il venait pour l’ôter de la tour et la mener dans un beau château. Le prince avait ses poches pleines de dragées, qu’il donna à Rosette.
« Allons, lui dit-il, sortons de cette vilaine tour ! Le roi te mariera bientôt ! Ne t’afflige point ! »
Quand Rosette vit le beau jardin tout rempli de fleurs, de fruits, de fontaines, elle demeura si étonnée qu’elle ne pouvait pas dire un mot, car elle n’avait encore jamais rien vu d’aussi beau. Elle regardait de tous côtés ; elle marchait, elle s’arrêtait ; elle cueillait des fruits sur les arbres et des fleurs dans le parterre : son petit chien, appelé Frétillon, qui était vert comme un perroquet, qui n’avait qu’une oreille et qui dansait à ravir, allait devant elle, faisant jap, jap, jap, avec  mille saut et mille cabrioles.
Frétillon réjouissait fort la compagnie. Il se mit tout à coup à courir dans un petit bois. La princesse le suivit et fut émerveillée de voir, dans ce bois, un grand paon qui faisait la roue et qui lui parut si beau, si beau, qu’elle ne pouvait détourner les yeux.
Le roi et le prince arrivèrent auprès d’elle et lui demandèrent à quoi elle s’amusait. Elle leur montra le paon et leur demanda ce que c’était que cela ; ils lui dire que c’était un oiseau dont on mangeait quelquefois
« Quoi ! dit-elle, on ose tuer un si bel oiseau et le manger ? Je vous déclare que je ne me marierai jamais qu’au roi de paons et quand j’en serai la reine, j’empêcherai bien que l’on en mange. »
 L’on ne peut dire l’étonnement du roi. « Mais, ma sœur, lui dit-il, où voulez-vous que nous trouvions le roi des paons ?
-Où il vous plaira, sire ! Mais je ne me marierai qu’à lui ! »
Après avoir pris cette résolution, les deux frères la conduisirent à leur château, où il fallut apporter le paon, et le mettre dans sa chambre ; les dames qui n’avaient pas encore vue Rosette, accoururent pour la saluer : les unes lui apportèrent des confitures, les autres du sucre, les autres des robes d’or, de beaux rubans, des poupées, des souliers en broderie, des parles, des diamants.
Pendant qu’elle causait avec des amis, le roi et le prince songeait à trouver le roi des paons, s’il y en avait un au monde. Ils s’avisèrent qu’il fallait faire un portrait de la princesse Rosette ; et ils le firent faire si beau, qu’il ne lui manquait que la parole et lui dirent :
« Puisque vous ne voulez épouser que le roi des pains, nous allons partir ensemble, et nous irons le chercher par toute la terre. Prenez soin de notre royaume en attendant que nous revenions. »
Rosette les remercia de la peine qu’ils prenaient ; elle leur dit qu’elle gouvernerait bien le royaume et qu’en leur absence tout son plaisir serait de regarder le beau paon et de faire danser Frétillon. Ils ne purent s’empêcher de pleurer en se disant adieu.
Voilà les deux princes partis, qui demandaient à tout le monde : « Ne connaissez-vous point le roi des paons ?
-Non, non ! »
Ils passaient et allaient encore plus loin. Comme cela, ils allèrent si loin, si loin, que personne n’a jamais été si loin.
Ils arrivèrent au royaume des hannetons : il ne s’en est pont encore tant vu : ceux-ci faisaient un si grand bourdonnement que le roi avait peur de devenir sourd ; il demanda à celui qui lui parut le plus raisonnable s’il ne savait point en quel endroit il pourrait trouver le roi des paons.
« Sire, lui dit le hanneton, son royaume est à trente mille lieues d’ici. Vous avez pris le plus long chemin pour y aller.
-Et comment savez-vous cela ? dit le roi
-C’est, répondit le hanneton, que nous vous connaissons bien, et que nous allons tous les ans passer deux ou trois mois dans vos jardins. »
Voilà le roi et son frère qui prirent le hanneton bras dessus, bras dessous : en guise d’amitié, ils dinèrent ensemble. Ils virent avec admiration toutes les curiosités de ce pays-là, où la plus petite feuille d’arbre vaut une pistole. Après cela, ils partirent pour achever leur voyage, et comme ils savaient le chemin, ils ne mirent pas longtemps. Ils voyaient tous les arbres chargés de paons et tout en était rempli qu’on les entendait crier et parler de deux lieues
Le roi disait à son frère :
roi-des-paons« Si le roi des paons est un paon lui-même, comment notre sœur prétend-elle l’épouser ? il faudrait être fou pour y consentir. Voyez la belle alliance qu’elle nous donnerait, des petits paonneaux pour neveux. »
Le prince n’était pas moins en peine :
« C’est là, dit-il une malheureuse fantaisie qui lui est venue dans l’esprit ; je ne sais où elle a été deviner qu’il y a dans le monde, un roi des paons. »
Quand ils arrivèrent à la grande ville, ils virent qu’elle était pleine d’hommes et de femmes, mais qui avaient des habits faits de plumes de paon et qu’ils en mettaient partout, comme une fort belle chose. Ils rencontrèrent le roi qui allait se promener dans un beau petit carrosse d’or et de diamants, que douze paons menaient à toute bride. Ce roi des paons était si beau, si beau, que le roi et le prince en furent charmés : il avait de longs cheveux blonds et frisés, le visage blanc, une couronne de queue de pan. Quand il les vit, il jugea que puisqu’ils avaient des habits d’une autre façon que les gens du pays, il fallait qu’ils fussent étrangers ; et pour le savoir, il arrêta son carrosse et les fit appeler.
Le roi et le prince vinrent à lui. Ayant fait la révérence, ils lui dirent :
« Sire, nous venons de bien loin pour vous montrer un beau portrait. »
Ils tirèrent de leur valise le grand portrait de Rosette. Lorsque le roi des paons l’eut bien regardé : « Je ne peux croire dit-il, qu’il y ait au monde une si belle fille !
-Elle est encore cent fois plus belle, dit le roi.
-Ah ! Vous vous moquez, répliqua le roi des paons.
-Sire, dit le prince, voilà mon frère qui est roi comme vous. Notre sœur, dont voici le portrait, est la princesse rosette : nous venons vous demander si vous voulez l’épouser, elle est belle est bien sage, et nous lui donnerons un boisseau d’écus d’or.
-Oui, dit le roi, je l’épouserai de bon cœur. Elle ne manquera de rien avec moi, je l’aimerai beaucoup : mais je vous assure que je veux qu’elle soit aussi belle que son portrait, sinon, je vous ferai mourir.
-Eh bien, nous y consentons, dirent les deux frères de Rosette.
Vous y consentez ? ajouta le roi. Allez donc en prison et restez-y jusqu’à ce que la princesse soit arrivée.
Les princes le firent sans difficultés, car ils étaient bien certains que Rosette était plus belle que son portrait.
Lorsqu’ils furent dans la prison, le roi allait les voir souvent et il avait dans son château le portrait de Rosette, dont il était si fou, qu’il ne dormait ni jour, ni nuit. Comme le roi et son frère étaient en prison, ils écrivirent par la poste à la princesse de faire rapidement sa malle et de venir le plus vite possible parce que, enfin, le roi des paons l’attendait. Ils ne lui dirent pas qu’ils étaient prisonniers de peur de l’inquiéter trop.
Quand elle reçut cette lettre, elle fut tellement transportée qu’elle pensa en mourir. Elle dit à tout le monde que le roi des paons était trouvé et qu’il voulait l’épouser. On alluma des feux de joie, on tira le canon, l’on mangea des dragées et du sucre partout.
Elle laissa ses belles poupées à ses amies, et le royaume de son frère entre les mains des plus sages vieillards de la ville. Elle leur recommanda de  bien prendre soin de tout, de ne guère dépenser, d’amasser de l’argent pour le retour du roi ; elle les pria de conserver son paon, et ne voulut emmener avec elle que sa nourrice et sa sœur de lait, avec le petit chien vert Frétillon.
Elles se mirent dans un bateau sur la mer. Elles portaient le boisseau d’écus d’or et des habits pour dix ans, à en changer deux fois par jour. Elles en faisaient que rie et chanter. La nourrice demandait au batelier :
« Approchons-nous, approchons-nous du royaume des paons ? »
Il lui disait :
« Non, non ! »
Une autre fois elle lui demandait :
« Approchons-nous, approchons-nous ? »
Il lui disait :
« Bientôt, bientôt. »
Une autre fois elle lui dit :
« Approchons-nous, approchons-nous ? »
Il répliqua :
« Oui, oui. »
Et quand il eut dit cela, elle se mit au bout du bateau, assise auprès de lui, et lui dit :
« Si tu veux, tu seras riche à jamais. »
Il répondit :
« Je le veux bien ! »
Elle continua :
« Si tu veux, tu gagneras de bonnes pistoles. »
Il répondit :
« Je ne demande pas mieux.
«-Eh bien, dit-elle, il faut que cette nuit, pendant que la princesse dormira, tu m’aides à la jeter à la mer. Après qu’elle sera noyée, j’habillerai  ma fille de ses beaux habits, et nous la mènerons au roi des paons qui sera bien aise de l’épouser ; et, pour ta récompense, nous te donnerons plein de diamants. »
Le batelier fut bien étonné de ce que lui proposait la nourrice ; il lui dit que c’était dommage de noyer une si belle princesse, qu’elle lui faisait pitié ; mais elle prit une bouteille de vin et le fit tant boire qu’il ne savait plus rien lui refuser.
La nuit étant venue, la princesse se coucha : son petit Frétillon était joliment couché au fond du lit, sans remuer ni pieds ni pattes ; rosette dormait à poings fermés, quand la méchante nourrice qui ne dormait pas, s’en alla quérir le batelier ; elle le fit entrer dans la chambre de la princesse ; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son lit de plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La sœur  de lait les aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent le tout à la mer ; et la princesse dormait de si bon sommeil qu’elle ne se réveilla point.
Mais ce qu’il y eut d’heureux, c’est que son lit de plume était fait de plumes de phénix, qui sont fort rares, et qui ont cette propriété qu’elles ne vont jamais au fond de l’eau ; de sorte qu’elle nageait dans son lit, comme si elle eût été dans un bateau.
L’eau pourtant mouillait peu à peu son lit de plume, puis le matelas ; et Rosette sentant de l’eau, eut peur d’avoir fait pipi au dodo et d’être grondée.
Comme elle se tournait d’un côté sur l’autre, Frétillon s’éveilla. Il avait le nez excellent ; il sentait les soles et les morues de si près, qu’il se mit à japper, à japper, tant qu’il éveilla tous les autres poissons.
Ils commencèrent à nager : les gros poissons donnaient de la tête contre le lit de la princesse, qui ne tenant à rien, tournait et retournait comme une pirouette. Dame, elle était bien étonnée !
« Est-ce que notre bateau danse sur l’eau ? disait-elle. Je n’ai jamais été aussi mal à mon aise que cette nuit. »
Et toujours Frétillon qui jappait et qui faisait une vie désespéré. La méchante nourrice et le batelier l’entendaient de bien loin et disaient :
« Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec sa maitresse à notre santé. Dépêchons-nous d’arriver ! » Car ils étaient tout près de la ville du roi des paons.
Il avait envoyé au bord de la mer cent carrosses tirés par toutes sortes de bêtes rares : il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des bœufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse où la princesse Rosette devait prendre place était trainé par six singes bleus, qui sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours agréables : ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des plaques d’or.  On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la divertir. Elles étaient habillées de toute sorte de couleurs, et l’or et l’argent étaient la moindre chose.
La nourrice avait pris grand soin de parer sa fille ; elle lui mit les diamants de Rosette à la tête et partout, ainsi que sa plus belle robe : mais elle était avec ses ajustements, plus laide qu’une guenon, ses cheveux d’un noir gras, les yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos, de méchante humeur et maussade, qui grognait toujours ;
Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils demeurèrent si surpris,  qu’ils ne pouvaient parler.
« Qu’est-ce que cela ? dit-elle. Est-ce que vous dormez ? Allons, allons, que l’on m’apporte à manger ! Vous êtes de bonnes canailles, je vous ferai tous pendre ! »
« Quelle vilaine bête ! Elle est aussi méchante que laide. Voilà notre roi bien marié, je ne m’étonne point ; ce n’était pas la peine  de la faire venir du bout du monde.’ Elle faisait toujours la maitresse, et pour moins que rien elle donnait des soufflets et des coups de poing à tout le monde.

Comme son équipage était fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine dans son carrosse. Mais tous les paons qui s’était mis sur les arbres pour la saluer en passant, et qui avaient résolu de crier : « Vive la belle reine Rosette ! » quand ils l’aperçurent si horrible, ils criaient :
« Fi, fi, qu’elle est laide ! »
Elle enrageait de dépit et disait à ses gardes :
« Tuez ces coquins de paons qui me chantent des injures. »
Les paons s’envolaient bien vite et se moquaient d’elle.
Le fripon de batelier, qui voyait tout cela, disait tout bas à  la nourrice :
« Commère, nous ne sommes pas bien, votre fille devrait être plus jolie. »
Elle lui répondit :
« Tais-toi, étourdi, tu nous porteras malheur. »
L’on alla avertir le roi que la princesse approchait.
« Eh bien, dit-il, ses frères m’ont-ils dit vrai ? Est-elle plus belle que son portrait ?
-Sire, dit-on c’est bien assez qu’elle soit aussi belle.
-Oui, dit le roi, j’en serai bien content : allons la voir ! »
Car il entendit, parle grand bruit que l’on faisait dans la cour, qu’elle arrivait, et il ne pouvait rien distinguer de ce que l’on disait, sinon : »Fi, fi, qu’elle est laide. »
Il crut qu’on parlait de quelque naine ou de quelque bête qu’elle avait peut-être amenée avec elle, car il ne pouvait lui entrer dans l’esprit que ce fût effectivement de la jeune fille.
L’on portait le portrait de Rosette au bout d’un grand bâton tout découvert, et le roi marchait gravement après, avec tous ses parons et tous ses paons, puis les ambassadeurs des royaumes voisins. Le roi des paons était impatient de voir sa chère Rosette. Dame ! Quand il l’aperçut, il faillit mourir sur place : il se mit dans la plus grande colère du monde ; il déchira ses habits ; il ne voulait pas l’approcher : elle lui faisait peur.
« Comment, dit-il, ces deux marauds que je tiens dans les prisons ont bien de la hardiesse de s’être moqués de moi et de m’avoir proposé d’épouser une magotte comme cela : je les ferai mourir. Allons, que l’on enferme tout à l’heure cette pimbêche, sa nourrice et celui qui les amène ! Qu’on les mette au fond de ma grande tour! »
D’un autre côté, le roi et son frère, qui étaient prisonniers, et qui savaient que leur sœur devait arriver, s’étaient habillés de beau pour la recevoir. Au lieu de venir ouvrir la prison et les mettre en liberté ainsi qu’ils l’espéraient, le geôlier vint avec des soldats et les fit descendre dans une cave toute noire, pleine de vilaines bêtes, où ils avaient de l’eau jusqu’au cou.
« Hélas ! se disaient-ils l’un à l’autre, voilà de tristes noces pour nous. Qu’est-ce qui peut nous procurer un si grand malheur ? »
Ils ne savaient au monde que penser, sinon qu’on voulait les faire mourir.
Trois jours se passèrent sans qu’ils entendirent parler de rien. Au bout de trois jours, le roi des paons vint leur dire des injures par un trou.
« Vous avez pris le titre de toi et de prince, leur cria-t-il pour m’attraper et pour m’engager à épouser votre sœur ! Mais vous n’être tous deux que des gueux, qui ne valez pas l’eau que vous buvez. Je vais envoyer des juges  qui feront bien vite votre procès ! L’on file déjà la corde dont je vous ferai pendre.
-Roi des paons, répondit le roi en colère, n’allez pas si vite dans cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme vous ; j’ai un beau royaume, des habits et es couronnes, et de bons écus ; j’y mangerais jusqu’à ma chemise.
« Ho, ho, vous êtes plaisant de nous vouloir pendre ! Est-ce que nous avons volé quelque chose ? »
Quand le roi l’entendit parler si résolument, il ne savait om il en était, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur sœur sans les faire mourir. Mais on confident, qui était un vrai flatteur, l’encouragea en lui disant que s’il ne se vengeait pas, tout le monde se moquerait de lui, et qu’on le prendrait pour un petit roitelet de quatre deniers. Il jura de ne point leur pardonner, et il ordonna que l’on fit leur procès. Cela ne dura guère : il n’y eut qu’à voir le portrait de la véritable princesse Rosette auprès de celle qui était venue, et qui prétendait l’être, de sorte qu’on les condamna d’avoir le cou coupé, comme étant menteurs, puisqu’ils avaient promis une belle princesse au roi, et qu’ils ne lui avaient donné qu’une laide paysanne.
L’on alla à la prison leur lire cet arrêt ; et ils s’écrièrent qu’ils n’avaient point menti, que leur sœur était princesse, et plus belle que le jour, qu’il y avait quelque chose là-dessous qu’ils ne comprenaient pas, et qu’ils demandaient encore sept jours avant qu’on les fit mourir ; que peut-être pendant ce temps leur innocence serait reconnue. Le roi des paons, qui étaient fort en colère, eut beaucoup de peine à accorder  cette grâce ; mais enfin il le voulut bien.
Pendant que toutes ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la pauvre princesse Rosette. Dès qu’il fit jour, elle demeura bien étonnée et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant qu’elle faisait pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir. « Assurément, disait-elle, j’ai été jetée dans la mer par l’ordre des rois des paons ; il s’est repenti de m’épouser et pour se défaire de moi, il m’a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l’aurais tant aimé ! Nous aurions fait si bon ménage ! » Là-dessus, elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s’empêcher de l’aimer.
Elle demeura deux jours ainsi, flottant d’un côté et de l’autre de la mer, mouillée jusqu’aux os, enrhumée à mourir, et presque transie. Si ce n’avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le cœur, elle serait morte cent fois.
Elle avait une faim épouvantable ; elle vit des huitres à l’écaille, elle en prit autant qu’elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les aimait guère ; il fallut pourtant bien qu’il s’en nourrit. Quand la nuit venait, une grande peur prenait Rosette et elle disait à son chien. :
« Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent. »
Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n’était pas bien loin du bord de l’eau. En ce lieu-là, il y avait un bon vieillard qui vivait tout seul dans une petite chaumière où personne n’allait jamais : il était fort pauvre et ne se souciait pas des biens du monde. Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait guère de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs s’étaient égarés. Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d’un coup, il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer ; et la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria :
« Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici ; il y a deux jours que je languis. »
Lorsqu’il l’entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s’avança dans l’eau jusqu’au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin, il tira tant qu’il amena le lit jusqu’au bord de l’eau. Rosette et Frétillon furent bien aises d’être sur la terre. Elle remercia bien fort le bonhomme et pris sa couverture dont elle s’enveloppa. Puis, toute nu-pieds, elle entra dans la chaumière, où il lui alluma un petit feu de paille sèche et tira de son coffre le plus bel habit de feu sa femme, avec des bas et des souliers dont la princesse s’habilla. Ainsi vêtue en paysanne, elle était belle colle le jour et Frétillon dansait autour d’elle pour la divertir.
Le vieillard voyait bien que Rosette était quelque grande dame, car les couvertures de son lit étaient toutes d’or et d’argent, et son matelas de satin. Il la pria de lui conter son histoire, et qu’il n’en dirait mot si elle le souhaitait. Elle lui apprit tout d’un bout à l’autre, pleurant bien fort, car elle croyait toujours que c’était le roi des paons qui l’avait fait noyer.
« Comment feront-nous ma fille ? lui dit le vieillard. Vous êtes une si grande princesse accoutumée à manger de bons morceaux, et moi, je n’ai que du pain noir et des raves. Vous allez faire méchante chère, et si vous m’en vouliez croire, j’irai dire au roi des paons que vous êtes ici : certainement, s’il vous avait vue, il vous épouserait.
-Ah ! C’est un méchant, dit Rosette, il me ferait mourir, mais si vous avez un petit panier, il faut l’attacher au cou de mon chien, et il y aura bien du malheur s’il ne rapporte la provision. »
Le vieillard donna un panier  à la princesse ; elle l’attacha au cou de Frétillon et lui dit :
« Va-t’en au meilleur pot de la ville, et me rapporte ce qu’il y a dedans. »
Frétillon court à la ville ; comme il n’y avait point de meilleur pot que celui du roi, il entre dans sa cuisine, il découvre le pot, prend adroitement ce qui était dedans et revient à la maison.  Rosette lui dit :
« Retourne à l’office et prends ce qu’il y aura de meilleur. »
Frétillon retourne à l’office et prend du vin blanc, du vin muscat, toutes sortes de fruits et de confitures : il était si chargé qu’il n’en pouvait plus.
Quand le roi des paons voulut diner, il n’y avait rien dans son pot ni dans son office. Chacun se regardait, et le roi était dans une colère horrible.
« Eh bien, dit-il, je ne dinerai donc point ! Mais que ce soir on mette la brioche au feu, et que j’aie de bons rôtis. »
Le soir était venu, la princesse dit à Frétillon :
« Va-t’en à la ville, entre dans la meilleur cuisine et m’apporte de bons rôtis. »
Frétillon fit comme sa maîtresse lui avait commandé, et ne sachant point de meilleure cuisine que celle du roi, il y entra tout doucement. Pendant que les cuisiniers avaient le dos tourné, il prit le rôti qui était à la broche ; il avait une mine excellente et, à voir seulement, faisait appétit. Frétillon rapporta son panier plein à la princesse. Elle le renvoya aussitôt à l’office, et il apporta toutes les compotes et les dragées du roi.
Le roi, qui n’avait pas diné, ayant grand-faim, voulut souper de bonne heure ; mais il n’y avait rien : il se mit dans une colère effroyable, et alla se coucher sans souper, il en fut de même, de sorte que le roi resta trois jours sans boire ni manger, parce que quand il allait se mettre à table, l’on trouvait que tout était pris.
Son confident fort en peine, craignant la mort du roi, se cacha dans un petit coin de la cuisine, et il avait toujours les yeux sur la marmite qui bouillait. Il fut bien étonné de voir entrer tout doucement un petit chien vert, qui n’avait qu’une oreille, qui découvrait le pot et mettait la viande dans son panier. Il le suivit pour savoir où il irait ; il le vit sortir de la ville ; le suivant toujours,  il fut chez le bon vieillard. En même temps, il vit tout conter au roi : que c’était chez un pauvre paysan que son bouilli et son rôti allaient soir et matin.
Le roi demeura bien étonné. Il demanda qu’on allât le chercher. Le confident, pour faire sa cour, y voulut aller lui-même et amena des archers : ils le trouvèrent qui dinait avec la princesse, mangeant le bouilli du roi. Il les fit prendre et els attacha de grosses cordes, ainsi que Frétillon.
Quand ils furent arrivés, on alla prévenir le roi, qui répondit :
« C’est demain qu’expire le septième jour que j’ai accordé à ces affronteurs. Je les ferai mourir avec les voleurs de mon diner. »
Puis il entra dans sa salle de justice. Le vieillard se mit à genoux, et dit qu’il allait lui conter tout. Pendant qu’il parlait, le roi regardait la belle princesse et il avait pitié de la voir pleurer. Puis, quand le bonhomme eut déclaré que c’était elle qui se nommait la princesse Rosette, qu’on avait jetée dans la mer, malgré la faiblesse où il était d’avoir été si longtemps sans manger, il fit trois sauts tout de suite, et courut l’embrasser, et lui détacher les cordes dont elle était prisonnière, lui disant qu’il l’aimait de tout son cœur.
On fut en même temps quérir les princes, qui croyaient que c’était pour les faire mourir, et qui arrivèrent fort tristes, en baissant la tête. L’on alla de même quérir la nourrice et sa fille. Quand ils se virent, ils se reconnurent tous. Rosette sauta au cou de ses frères ; la nourrice et sa fille avec le batelier, se jetèrent à genoux et demandèrent grâce. La joie était si grande que le roi et la princesse leur pardonnèrent ; et le bon vieillard fut récompensé largement ; il demeura toujours dans le palais.
Enfin, le roi des paons fit toute sorte de satisfaction au roi et à son frère, témoignant sa douleur de les avoir maltraités. La nourrice rendit à Rosette ses beaux habits et son boisseau d’écus d’or et la noce dura quinze jours.
Tous furent heureux, jusqu’à Frétillon, qui ne mangeait plus que des ailes de perdrix.

vendredi 18 octobre 2013

Le Petit Poucet

Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous des garçons. L'aîné n'avait que dix ans et le plus jeune n'en avait que sept. On s'étonnera que le bûcheron ait eu tant d'enfants en si peu de temps; mais c'est que sa femme allait vite en besogne, et n'en faisait pas moins de deux à la fois. Ils étaient très pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvait encore gagner sa vie.
Ce qui les chagrinait encore, c'est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot: prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était tout petit, et quand il vint au monde, il n'était guère plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appela le petit Poucet. Ce pauvre enfant était le souffre-douleur de la maison, et on lui donnait toujours tort. Cependant il était le plus fin, et le plus avisé de tous ses frères, et s'il parlait peu, il écoutait beaucoup.
Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande, que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que les enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur: ''Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu d'aller les perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car tandis qu'ils s'amuseront à fagoter, nous n'avons qu'à nous enfuir sans qu'ils nous voient.
Ah! s'écria la bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants?'' Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant.
Le petit Poucet entendit tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu depuis son lit qu'ils parlaient d'affaires, il s'était levé doucement, et s'était glissé sous l'escabelle de son père pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point le reste de la nuit, songeant à ce qu'il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison.
On partit, et le petit Poucet ne dit rien de tout ce qu'il savait à ses frères. Ils allèrent dans une forêt très épaisse, où à dix pas de distance on ne se voyait pas l'un l'autre. Le bûcheron se mit à couper du bois et ses enfants à ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s'éloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné. Lorsque les enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force.
Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison; car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc: ''Ne craignez point, mes frères; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis, suivez-moi seulement.'' Ils le suivirent, et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.
Au moment où le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus qu'il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n'espéraient plus rien: cela leur redonna vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya immédiatement sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu'elle n'avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux. Lorsqu'ils furent rassasiés, la bûcheronne dit: ''Hélas! Où sont maintenant nos pauvres enfants? Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi Guillaume, c'est toi qui les as voulu perdre. J'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt? Hélas! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfants.'' Le bûcheron s'impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient et qu'elle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait pas. Ce n'est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c'est qu'elle lui cassait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.
La bûcheronne était toute en pleurs: ''Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants?'' Elle le dit une fois si haut que les enfants, qui étaient à la porte, l'ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble: ''Nous voilà, nous voilà.'' Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant: ''Que je suis contente de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim; et toi Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille.'' Ce Pierrot était son fils aîné qu'elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau, et qu'elle était un peu rousse. Ils se mirent à table, et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt en parlant presque toujours tous ensemble: ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent. Mais lorsque l'argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore, et pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois.
Ils ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait; mais quoiqu'il se fût levé de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient; il le serra donc dans sa poche. Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur, et dès qu'ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant et les laissèrent là.
Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisément son chemin grâce à son pain qu'il avait semé partout où il avait passé; mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette; les oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé. Les voilà donc bien affligés, car plus ils marchaient, plus ils s'égaraient et s'enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s'éleva un grand vent qui leur faisait épouvantablement peur. Ils croyaient n'entendre de tous côtés que des hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n'osaient presque se parler ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les trempa jusqu'aux os; ils glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue, d'où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.
Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre pour voir s'il ne découvrirait rien; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin par-delà la forêt. Il descendit de l'arbre; et lorsqu'il fut à terre, il ne vit plus rien; cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps avec ses frères du côté qu'il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois. Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdaient de vue, ce qui leur arrivait toutes les fois qu'ils descendaient dans quelques fonds. Ils frappèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient; le petit Poucet lui dit qu'ils étaient de pauvres enfants qui s'étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité.
Cette femme les voyant tous si jolis se mit à pleurer, et leur dit: ''Hélas! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus? Savez-vous bien que c'est ici la maison d'un ogre qui mange les petits enfants? -- Hélas! Madame, lui répondit le petit Poucet, qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères, que ferons-nous? Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange; peut-être qu'il aura pitié de nous, si vous voulez bien l'en prier.'' La femme de l'ogre, qui crut qu'elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer et les mena se chauffer auprès d'un bon feu, car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l'ogre.
Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent frapper trois ou quatre grands coups à la porte: c'était l'ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'ogre demanda d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il reniflait à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche. ''Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d'habiller que vous sentez. -- Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l'ogre, en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose de louche.''
En disant ces mots, il se leva de table, et alla droit au lit. ''Ah, dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours ici.'' Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon; mais ils avaient à faire au plus cruel de tous les ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce.
Il alla prendre un grand couteau, et en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit: ''Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est? N'aurez-vous pas assez de temps demain matin? -- Tais-toi, reprit l'ogre, ils en seront plus mortifiés. -- Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme, voilà un veau, deux moutons et la moitié d'un cochon! -- Tu as raison, dit l'ogre, donne-leur bien à souper afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher.'' La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper, mais ils ne purent manger tant ils étaient saisis de peur. Quant à l'ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses amis.

Il but une douzaine de coupes, plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu mal à la tête, et l'obligea à aller se coucher. L'ogre avait sept filles qui n'étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche comme leur père; mais elles avaient de petits yeux gris et tous ronds, le nez crochu et une fort grande bouche avec de longues dents fortes aiguës et éloignées l'une de l'autre. Elles n'étaient pas encore très méchantes; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'ogre mit coucher les sept petits garçons; après quoi elle alla se coucher auprès de son mari.
Le petit Poucet qui avait remarqué que les filles de l'ogre avaient des couronnes d'or sur la tête, et qui craignait qu'il ne prit à l'ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l'ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d'or qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l'ogre les prit pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé; car l'ogre, s'étant éveillé vers minuit, eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille; il se jeta donc brusquement hors du lit, et prenant son grand couteau: ''Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles; n'en faisons pas à deux fois.''
Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles et s'approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous excepté le petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu'il sentit la main de l'ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L'ogre, qui sentit les couronnes d'or: ''Vraiment, dit-il, j'allais faire là un bel ouvrage; je vois bien que j'ai trop bu hier soir.'' Il alla ensuite au lit de ses filles où, ayant senti les petits bonnets des garçons: ''Ah! Les voilà, dit-il, nos gaillards! Travaillons hardiment.'' En disant ces mots, il coupa sans hésiter la gorge à ses sept filles. Fort content de ce coup, il alla se recoucher auprès de sa femme. Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler l'ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin, et sautèrent par-dessus les murailles.
Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant et sans savoir où ils allaient. L'ogre s'étant éveillé dit à sa femme: ''Va-t'en là-haut habiller ces petits drôles d'hier au soir.'' L'ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât, et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir, elle monta en haut où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanouir (car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres).

L'ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l'avait chargée, monta en haut pour l'aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme lorsqu'il vit cet affreux spectacle. ''Ah! qu'ai-je fait là? s'écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux, et bientôt.'' Il jeta aussitôt une potée d'eau au visage de sa femme, et l'ayant fait revenir: ''Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j'aille les attraper.'' Il se mit en campagne, et après avoir couru bien loin de tous côtés, enfin il entra dans le chemin où marchaient les pauvres enfants qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Ils virent l'ogre qui allait de montagne en montagne, et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre ruisseau.
Le petit Poucet, qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères, et s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'ogre deviendrait. L'ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer, et par hasard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'étaient cachés. Comme il n'en pouvait plus de fatigue, il s'endormit après s'être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement que les pauvres enfants n'en eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'ogre dormait bien fort, et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil et gagnèrent vite la maison.
Le petit Poucet, s'étant approché de l'ogre, lui retira doucement les bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient bien grandes et bien larges; mais comme elles étaient magiques, elles avaient le don de s'agrandir et de se rapetisser selon la jambe de celui qui les chaussait, de sorte qu'elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles avaient été faites pour lui. Il alla droit à la maison de l'ogre où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées. ''Votre mari, lui dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a été pris par une troupe de voleurs qui ont juré de le tuer s'il ne leur donne tout son or et tout son argent. Au moment où ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m'a aperçu et m'a prié de vous venir avertir de l'état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu'il a de valeur sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tueront sans miséricorde: comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je sois un menteur.''
La bonne femme fort effrayée lui donna aussitôt tout ce qu'elle avait: car cet ogre ne laissait pas d'être fort bon mari, quoiqu'il mangeât les petits enfants. Le petit Poucet étant donc chargé de toutes les richesses de l'ogre s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie. Il y a bien des gens qui ne sont pas d'accord avec cette dernière circonstance, et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'ogre; qu'à la vérité, il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu'il ne s'en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'ogre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d'une bataille qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi, et lui dit que s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout.


Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même, et cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait; car le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l'armée, et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs amants, et ce fut là son plus grand gain. Il se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris, mais elles le payaient si mal, et cela allait à si peu de chose, qu'il ne daignait mettre en ligne de compte ce qu'il gagnait de ce côté-là. Après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

Frérot et Sœurette

                                                     Image tirée du site: http://www.aury.fr/

Adapté du conte de Grimm
Ce conte est très répandu en Europe orientale, dans les pays scandinaves, l’Allemagne, l’Italie, mais a rarement été relevé dans les autres pays d’Europe. Il réunit deux thèmes qu’on trouve séparément dans d’autres contes : le Frère changé en animal et l’épouse substituée
A partir de 5 ans
Frérot prit sa Sœurette par la main en lui disant : "Depuis que notre mère est morte, nous n'avons plus un seul moment de bon ; tous les jours, la marâtre nous bat et, si nous voulons nous approcher d'elle, elle nous repousse à coups de pied. Nous n'avons à manger que les croûtes de pain qui restent, et le chien, sous la table, est plus heureux que nous : lui, au moins, il attrape de temps à autre un bon morceau qu'elle lui jette ! Pitié de Dieu, si notre mère le savait ! Viens-t-en, que nous allions ensemble courir le vaste monde !
Tous les jours, main dans la main, ils cheminèrent à travers champs, à travers prés, ou encore, parmi les pierres et les cailloux ; et quand il se mit à pleuvoir, Frérot dit à Sœurette : "Dieu pleure en même temps que nos cœurs." Au soir, ils se trouvaient dans une grande forêt et ils étaient si fatigués, si fatigués par leur lourd chagrin, la faim et le long chemin qu'ils avaient fait, qu'ils se glissèrent dans le creux d'un arbre et s'endormirent tout simplement.
Le lendemain, lorsqu'ils se réveillèrent, le soleil était haut déjà et il faisait bien chaud. "Sœurette, j'ai grand soif, dit Frérot ; si je savais où trouver une source, j'irais y boire. Mais, je crois bien que j'entends murmurer un ruisseau." Il prit Sœurette par la main, et les voilà partis à la recherche du ruisseau.
Or, la marâtre, qui était une sorcière, avait bien vu partir les deux enfants et les avait suivis en cachette, se glissant derrière eux comme le font les sorcières ; et elle avait ensorcelé toutes les sources de la forêt. Quand donc ils arrivèrent près du joli ruisselet qui cascadait en étincelant sur les pierres, et comme Frérot voulait y boire, Sœurette entendit l'eau qui chuchotait dans son murmure : "Le premier qui s'y désaltère est changé en panthère ; le premier qui s'y désaltère est changé en panthère…" "Je t'en prie, Frérot, n'y bois pas, cria-t-elle, sinon tu deviendrais une féroce panthère et tu me dévorerais !"
Si grand soif qu'il eût, Frérot ne but point et dit : "J'attendrai une prochaine source." Mais, lorsqu'ils arrivèrent au deuxième ruisselet, Sœurette entendit comme il murmurait : "Qui boit un coup devient un loup ; qui boit un coup devient un loup…" "Je t'en supplie, Frérot, n'y bois pas, sinon tu serais changé en loup et tu me mangerais." Il ne but point et dit : "J'attendrai jusqu'à la prochaine source, mais cette fois j'y boirai, quoi que tu puisses dire, parce que j'ai trop soif !" Et, lorsqu'ils arrivèrent à la troisième source, Sœurette l'entendit, qui chuchotait dans son murmure : "Qui boit mon eau est changé en chevreau ; qui boit mon eau est changé en chevreau…" "Oh, petit frère, je t'en supplie, n'y bois pas ! N'y bois pas, car tu serais changé en chevreau sauvage et tu t'échapperais loin de moi ! Or, frérot s'était déjà jeté à genoux et penché sur la source, où il buvait avidement ; mais, dès qu'il eut mouillé ses lèvres d'une seule goutte, il n'y eut plus là qu'un petit chevrillard ou, comme on dit, un faon.
Sœurette pleura sur le pauvre petit être ensorcelé, son malheureux petit frère ; et le petit faon pleurait aussi, tristement assis près d'elle. "Ne pleure pas, mon cher petit faon, lui dit-elle pour le consoler : je ne t'abandonnerai jamais." Et elle tira sa jarretière d'or pour la lui mettre en collier, puis elle tressa une souple laisse d'osier fin pour le mener et le garder à la main. Elle s'en alla ainsi et s'enfonça toujours loin, toujours plus profondément dans la forêt ; et, quand ils eurent marché longtemps, longtemps, ils arrivèrent devant une maisonnette abandonnée. Sœurette regarda à l'intérieur et, comme elle était vide, pensa : "Nous pourrions nous installer ici et y rester. Aussitôt, elle alla chercher des feuilles et de la mousse pour faire une douce litière au petit faon, et, désormais, chaque matin, elle s'en alla ramasser, pour elle, des baies sauvages, des racines ou des noisettes, et, pour le faon, de l'herbe tendre qu'il mangeait dans sa main ; et il se régalait, gambadant gaiement autour d'elle. Le soir, quand Sœurette était bien fatiguée, elle faisait sa prière et posait sa tête sur le flanc doux du faon, s'endormant sur ce tiède oreiller. Ah ! si seulement Frérot avait gardé sa forme humaine, qu'ils eussent donc été heureux !
Quand ils eurent ainsi vécu au bout d'un long temps dans cette solitude sauvage, il advint que le roi de la contrée mena une grande chasse à courre dans la forêt, qui retentit soudain du son du cor, des jappements heureux des chiens de la meute et des appels joyeux des chasseurs. Pour le jeune faon, quelle envie et quelle impatience de rentrer dans le jeu ! "Ah ! Laisse-moi aller, Sœurette, laisse-moi libre d'y courir !", supplia-t-il. Elle ne voulait pas mais il insista tellement qu'elle finit par y consentir. "Soit ! dit-elle, mais promets-moi de rentrer à la maison, ce soir. Et comme je garderai la porte close devant les méchants chasseurs, tu frapperas en me disant : "Sœurette, ouvre-moi !" pour que je sache te reconnaître."
Le faon bondit aussitôt dehors, bien heureux et bien aise de courir à sa guise et de goûter la liberté. Le roi et ses chasseurs aperçurent le bel animal et se lancèrent à sa poursuite, courant, mais courant sans pouvoir le rejoindre, car chaque fois qu'ils croyaient enfin le tenir, il bondissait par-dessus le fourré et disparaissait à leur vue. A la brune, le jeune faon revint bien vite à la petite maison, frappa à la petite porte et dit : "Sœurette, ouvre-moi !" La porte s'ouvrit aussitôt et il entra d'un bond pour aller se jeter sur sa douce litière et s'y reposer, toute une bonne nuit.
Le lendemain, la grande chasse recommença, et sitôt que le jeune faon eut entendu sonner le cor et crier les "ho ho" des chasseurs, il ne put plus y tenir : "Sœurette, supplia-t-il, laisse-moi aller !" Elle lui ouvrit la petite porte en lui recommandant de bien rentrer le soir sans oublier de lui donner son petit mot de passe. Dès que le roi et ses chasseurs aperçurent de nouveau le jeune faon au collier d'or, ils le prirent tous en chasse et le poursuivirent toute la journée, mais il était trop vif et trop rapide ; vers le soir, pourtant, ils réussirent à le cerner, et l'un de chasseurs le toucha légèrement au pied. Le faon leur échappa certes, mais il boitait et sa course en était ralentie, si bien qu'un chasseur réussit à le suivre dans sa retraite jusqu'à la maisonnette, où il l'entendit appeler : "Sœurette, ouvre-moi !" Il vit la porte s'ouvrir et se refermer bien vite, juste le temps de le laisser entrer. Notant bien tout dans sa mémoire, il revint vers le roi et lui rapporta ce qu'il avait vu et entendu. Le roi déclara : "Nous reprendrons la chasse, demain."
Sœurette avait été très effrayée en voyant que son cher petit faon avait été blessé. Elle lava le sang de la plaie, y appliqua des herbes et l'envoya bien vite se coucher pour qu'il se rétablisse. Mais la blessure était si insignifiante qu'il n'y pensait même plus le lendemain matin. Et, quand il entendit le joyeux tohu-bohu de la chasse dans le bois, son impatience le reprit et il dit : "Je n'y tiens plus, il faut que j'y aille ! Et ils ne m'attraperont pas de sitôt." Sœurette fondit en larmes et lui dit : "Ils te tueront, et moi qui suis ici toute seule dans la forêt, je serai abandonnée de tous au monde. Non ! je ne te laisse pas sortir - Mais j'en mourrai de chagrin si je n'y vais pas ! répondit le jeune faon. Je ne peux pas entendre le son du cor sans bondir de mes quatre membres !" Ne pouvant pas faire autrement, Sœurette finit par lui ouvrir la petite porte ; mais elle avait le cœur bien lourd quand il bondit avec allégresse et disparut dans la forêt. Le roi, quand il le vit, annonça à ses chasseurs : "Nous allons le poursuivre toute le jour et jusque dans la nuit s'il le faut : mais que personne ne lui fasse de mal." Au coucher du soleil, le roi s'écarta et dit au chasseur de la veille : "Viens maintenant et montre-moi cette maisonnette dans les bois." Ils y allèrent, et quand il fut devant la petite porte, le roi frappa et dit : "Sœurette, ouvre-moi !" La porte s'ouvrit et le roi entra pour se trouver devant une jeune fille si belle qu'il n'en avait jamais vu aucune qui lui ressemblait. Elle, de son côté, sursauta de terreur en voyant que ce n'était pas son petit faon, mais un homme qui était entré et qui avait la tête couronnée d'or. Son regard pourtant était tendre et il lui prit affectueusement la main pour lui demander : "Veux-tu venir avec moi dans mon château et devenir mon épouse chérie? - Oh oui ! répondit la jeune fille, mais si le faon est avec moi, car je ne l'abandonne pas. - Il sera avec toi aussi longtemps que tu vivras, dit le roi, et il aura toujours tout ce qu'il faut."
Le faon arriva sur ces entrefaites et entra d'un bond dans la maisonnette ; elle l'attacha à la laisse d'osier, qu'elle serra bien fort dans sa petite main, et ainsi ils sortirent tous deux de la petite maison de la forêt. Le roi prit la jolie demoiselle en croupe sur son cheval et la ramena dans son château, où les noces furent célébrées en grande pompe ; elle fut donc Madame la reine et ils vécurent dans longtemps ensemble dans le bonheur. Le petit faon au collier d'or était choyé et dorloté, gambadant à son aise dans le parc du château.
Or, la méchante belle-mère, à cause de laquelle ils s'en étaient allés dans le vaste monde, croyait, pendant ce temps, que Sœurette avait été mangée par les bêtes sauvages dans la grande forêt, et que Frérot, devenu jeune faon, avait été tué par les chasseurs. Aussi, lorsqu'elle apprit qu'ils étaient si heureux et que tout allait bien pour eux, fut-elle rongée dans le fond de son cœur par la rage et l'envie ; et elle ne connaissait plus de repos, n'ayant d'autre pensée que d'arriver à faire le malheur de nouveau. En outre, sa propre véritable fille, qui était laide comme la nuit et qui n'avait qu'un œil, lui en faisait un blâme et répétait : "Etre reine, c'est un bonheur qui devait me revenir à moi ! - Patience, ma fille, lui disait la vieille avec une joie mauvaise : quand le moment sera venu, sois sûre que je ne perdrai pas mon temps !"
Or, le moment vint en effet, que la femme reine mit au monde un beau petit garçon ; et comme le roi s'en était allé à la chasse, la vieille sorcière prit l'apparence d'une femme de chambre, entra dans la pièce où reposait l'accouchée et lui dit : "Le bain est prêt, Madame. Venez vite, sinon l'eau va refroidir ; le bain vous fera grand bien et vous rendra vos forces. Sa fille aussi se trouvait là, et toutes les deux aidèrent la reine à se lever et la menèrent jusqu'à la salle de bain, où elles la mirent dans la baignoire. Vite, elles refermèrent la porte derrière elle et se sauvèrent car elles avaient fait un feu d'enfer dans cette salle de bains, de façon que la jeune reine y fût promptement étouffée.
Cela fait et bien fait, la mégère prit sa fille, lui mit une coiffe sur la tête et la coucha dans le lit à la place de la reine. En sorcière qu'elle était, elle lui avait évidemment donné l'apparence et la ressemblance de la jeune reine, à l'exception toutefois de l'œil qui lui manquait, car elle ne pouvait pas le lui rendre. Et pour que le roi ne s'aperçût de rien, elle n'aurait qu'à rester couchée sur le côté de son œil manquant. Le soir, donc, quand le roi fut rentré de la chasse, il apprit avec une joie extrême qu'un bel enfant lui était né ; mais quand il voulut courir au chevet de sa tendre femme pour la voir et prendre des nouvelles de sa santé, la vieille lui barra vivement le chemin : "Restez où vous êtes, lui dit-elle, et n'allez surtout pas ouvrir les rideaux: la reine a besoin de se reposer et ne doit pas encore voir la lumière !" Le roi se retira aussitôt et ne sut point que ce n'était pas la vraie reine qui se trouvait dans le lit clos.
A minuit, quand tout dormait dans le château, à l'exception de la nourrice qui veillait près du berceau du nouveau-né, voilà que la porte s'ouvrit et que la véritable reine entra dans la chambre du bébé. Elle alla au berceau, prit l'enfant dans ses bras et lui donna la tétée ; puis elle arrangea son oreiller en le tapotant un peu et recoucha l'enfant en le bordant soigneusement dans sa petite couverture. Elle n'oublia pas non plus le petit faon qui dormait dans un coin, se pencha sur lui et lui fit une douce caresse sur le dos. Toujours sans bruit et sans un mot, elle regagna la porte et s'en fut. Le lendemain, la nourrice interrogea les gardes pour savoir s'ils avaient vu quelqu'un circuler dans le château. "Personne, répondirent-ils, nous n'avons vu personne entrer ou sortir."

Plusieurs nuits de suite, elle revint de la même manière, à la même heure et toujours sans prononcer la moindre parole. La nourrice la voyait, chaque fois, mais elle n'osait rien en dire à personne. Et puis, après un certain temps, la reine parla, pour la première fois, dans la nuit : Comment va mon enfant ? Comme va mon faon ? Deux fois encore, je reviendrai, puis plus jamais. La nourrice n'osa pas se risquer à lui répondre ; mais, dès qu'elle eut disparu, cette nuit-là, elle courut elle-même tout raconter au roi. "Mon Dieu, qu'est-ce que cela ? dit le roi. La nuit prochaine, je veillerai près de l'enfant." Et, le soir même, en effet, il vint dans la chambre du bébé et attendit. Vers minuit, la reine apparut, de nouveau et dit : "Comment va mon enfant? Et comment va mon faon ? Un soir encore, je reviendrai, puis plus jamais" Ensuite, elle soigna son enfant comme d'habitude, caressa le faon qui dormait et disparut. Le roi n'osa pas non plus lui parler, mais revint et veilla aussi la nuit suivante. Elle apparut et dit : "Comment va mon enfant ? Et comment va mon faon ? Ce soir encore, mais plus jamais je ne viendrai."

Alors, le roi ne put se contenir ; il s'élança vers elle et lui dit : "Tu ne peux être que ma femme, chérie et pas une autre ! - Oui, je suis ta femme chérie", répondit-elle, en retrouvant, par la grâce de Dieu, la vie et sa jeunesse, et ses couleurs et sa santé. Puis elle raconta au roi le forfait que la sorcière et sa fille avaient commis contre elle. Le roi les livra toutes les deux à la justice et elles furent condamnées : la fille fut abandonnée dans la grande forêt, où elle fut déchirée par les bêtes sauvages ; quant à la sorcière, elle fut mise au bûcher et périt dans les flammes très misérablement. Mais, lorsqu'elle eut été complètement brûlée et fut réduite en cendres, le jeune faon fut aussitôt métamorphosé et retrouva sa forme humaine. Et ce fut ainsi que Sœurette et Frérot vécurent désormais et furent heureux ensemble jusqu'à la fin de leurs jours.