Seule, de la nature, elle a su le
langage ;
L’amour fut dans ses yeux et
parla dans sa voix.
L’esprit, le sentiment, le goût
fut son partage,
Elle embellit son art, elle en
changea le ton.
L’abbé d’Allainval n’hésitera pas à écrire que Mlle
Lecouvreur est l’une des merveilles de Paris, au même titre que le palais des
Tuileries. Il a toujours été facile pour une actrice de séduire les hommes,
même à cette époque où la profession de comédienne est encore considérée comme
un état social inférieur, mais il est exceptionnel de voir s’ouvrir devant une
femme de théâtre les portes des meilleurs salons de Paris. Contrairement à tous
les principes établis, les dames de qualité se disputent l’honneur de recevoir
Adrienne. Elle a tant d’esprit, de cœur et de savoir qu’elle peut prier chez
elle tout ce qu’il y a de plus grand et de plus distingué, et qu’on la voit
figurer dans les assemblées littéraires. La marquise de Lambert, cette femme du
XVIIe siècle, l’invite à moraliser, à parler de littérature et à
étudier les sentiments, dans son cénacle où Fontenelle mène le jeu, les mardis
et mercredis.
Mme de Lambert n’a commencé à tenir « bureau
d’esprit » qu’en 1710, à soixante-trois ans. Son âge et sa fortune lui
permettent de trier les invités qu’elle accueille dans son hôtel, l’hôtel
Colbert. Elle-même ne manque pas de talent : les deux plaquettes qu’elle a
composées, « l’Avis d’une mère à sa fille » et « l’Avis d’une
mère à son fils », ont séduit Fénelon. Les passe-temps philosophiques de
l’hôtel Colbert forment contraste avec les scandaleux divertissemenst du Régent
et même avec les récréations bruyantes de la cour de Sceaux, cependant on ne
s’y ennuie pas. Marivaux vient y badiner avec Mlle Delaunay ; Mme
d’Aulnoye, l’auteur des « Contes de fées », écoute les critiques
pertinentes et les vers médiocre de Lamotte ; le président Montesquieu y
parle de ses « Lettres persanes » et, ainsi que l’écrit d’Argenson,
« la maison de Madame de Lambert fait honneur à tous ceux qui y sont
admis ».
C’est un salon qui ressemble fort à l’antichambre de
l’Académie française et, si l’on espère un fauteuil officiel, il faut d’abord
aller siéger chez Mme de Lambert. On prétend que la moitié des académiciens
reçus de 1710 à 1730 ont été élus chez elle. Un fidèle habitué, le président
Hénault fait allusion, dans ses « Mémoires », à ces petites
combinaisons, déjà en usage : Il fallait passer par la maison de Madame la
marquise de Lambert pour arriver à l’Académie française. On y lisait les
ouvrages prêts à paraître ; il y avait un jour de la semaine où l’on y
dînait (déjeunait) et toute l’après-dînée était employée à ces sortes de
conférences académiques. Mais le soir, la décoration changeait, ainsi que les
acteurs. Madame de Lambert donnait à souper à une compagnie plus galante. Elle
se plaisait à recevoir les personnes qui se convenaient ; son ton ne
changeait point pour cela, et elle prêchait la belle galanterie à des personnes
qui allaient un peu au-delà j’étais des deux ateliers, je dogmatisais le matin
et je chantais le soir.
Dans ce cénacle où l’a menée son ami Fontenelle, Adrienne
Lecouvreur fait une impression si favorable que toutes les maîtresses de maison
recherchent aussitôt l’agrément de sa compagnie. Surprise, mais ravie, la
comédienne, feignant de se plaindre d’un tel succès mondain, décrit, non sans
esprit, les inconvénients d’être une femme à la mode : je
passe les jours à faire les trois quarts au moins de ce qui me déplait ;
des connaissances nouvelles, mais qu’il m’est impossible d’éviter, tant que je
serai liée où je suis, m’empêchent de cultiver les anciennes ou de m’occuper
chez moi selon mon gré. C’est une mode établie de dîner ou de souper avec
moi parce que quelques duchesses m’ont
fait cet honneur !... !Si ma pauvre santé, qui est faible, comme vous
savez, me fait refuser ou manquer une partie de dames que je n’aurais jamais
vues et qui ne se soucient de moi que par curiosité, ou, si je l’ose dire, par
air, car il entre dans tout : « Vraiment, dit l’une, elle fait
ma merveilleuse ! » Une autre ajoute : « C’est que
nous ne sommes pas titrées ! » Si je suis sérieuse, car on ne peut
pas être fort gai avec bien des gens qu’on ne connaît pas : »C’est
donc là cette fille qui a tant d’esprit ? » dit quelqu’un de la
compagnie. « Ne voyez-vous pas qu’elle nous dédaigne, dit une autre, et
qu’il faut savoir du grec pour lui plaire. – Elle va chez Mme de Lambert, dit une
autre, cela ne vous dit-il pas le mot de l’énigme ? »
Ses succès dans le monde déplaisent à ses camarades de
théâtre tout autant que ceux qu’elle remporte sur scène. Dans la troupe, qui
compte vingt-sept sociétaires, tous enragent de la voir triompher. Sa pire
ennemie est Mlle Duclos qui, après avoir doublé la Champmeslé, s’est crue
capable de tenir ses rôles. Malgré une déclamation « ampoulée et
chantante », cette comédienne vieillissante obtenait quelque succès avant
l’arrivée de sa rivale. Furieuse, elle a organisé avec d’autres artistes une
lutte sans merci contre la nouvelle venue. Dans son clan, on trouve les
Quinault et la famille Poisson. Tous répandent sur le compte d’Adrienne les
pires calomnies ; en ce temps où l’anagramme est à la mode, ils lancent
celle-ci qui fait rire : « couleuvre » pour Lecouvreur. Le fils
Poisson compose contre elle une pièce en vers que la troupe de la
Comédie-Française reçoit, après lecture, à l’unanimité. Il faudra toutes les
relations d’Adrienne pour empêcher que la pièce soit jouée. Dans ce pamphlet,
intitulé « l’Actrice nouvelle », quelques traits sont justement
dirigés contre le cercle brillant que fréquente l’actrice :
De fables, de romans, sa table
est toute pleine ;
Sas cesse elle s’habille en
princesse romaine...
Venez la voir en foule, elle aime
le grand monde...
Le fils Poisson n’a pas manqué d’attaquer également son
influence auprès de hauts personnages. Il fait dire à l’héroïne de la
pièce :
Vous pouvez acheter ce nouveau
régiment,
Monsieur, j’en ai pour vous
obtenu l’agrément.
Les Quinault n’écrivent pas de pamphlet, mais ils s’occupent
de lui faire donner des amendes, soit pour n’avoir pas commencé à l’heure, soit
pour n’avoir pas pris une robe imposée par le comité. Les rapports entre
acteurs sont si tendus que, malgré sa patience, Mlle Lecouvreur refuse de jouer
avec l’une de ses camarades ; on a conservé ce billet de sa main, daté du
29 décembre 1721 : Je supplie la Compagnie de ne point compter
sur moi pour jeudi, dans « Britannicus » si Mademoiselle Aubert y
joue Agrippine. Rien ne pourra me déterminer à changer la résolution que j’ai
prise de ne point jouer avec Mademoiselle Aubert.
Au café Procope, qui ouvre ses portes en face du théâtre,
rue des Fossés-Saint-Germain, critiques et habitués vont décrété, dès les
premières représentations, que « la nouvelle actrice commençait comme
finissaient ordinairement les plus grandes ». Les renommées des comédiens
se font et se défont dans ce café Procope où les hommes de lettres et les
gazetiers rencontrent les auteurs, les philosophes, les fermiers généraux qui
commanditent certaines actrices.
Devant les consommateurs, Crébillon, le père, récite des
passages de tragédies qu’il n’a pas le temps d’écrire. Il exige qu’on lui en
fasse la critique. Quand la discussion est terminée, il fait exécuter des tours
à l’un des chiens qu’il se plaît à dresser. Marmontel et Piron conversent avec
Voltaire, qui vient chauffer auprès du poêle ses jambes maigres chaque fois
qu’une de ses œuvres se joue en face, ou que Mlle Lecouvreur se montre dans un
rôle nouveau.
Lorsque Jean-Jacques Rousseau s’attarde au Procope, la foule
des curieux est si grande que M. le lieutenant de police doit y faire placer
une sentinelle. La police a des démêlés dans le quartier avec les porteurs de
chaises dont la station se trouve au coin de la rue de Buci. Ces gens, sous le
prétexte que leur métier est pénible et leur donne soif, ont l’habitude de
s’attarder dans les tavernes, abandonnant à la porte les bâtons qu’ils
utilisent pour porter le client. L’expression « mener une vie de bâton de
chaise » est parvenue jusqu’à nous.
La Comédie-Française non seulement fait vivre les
limonadiers et les porteurs de chaises, mais elle anime tout le quartier. On
vient de loin pour voir les spectacles qui se donnent dans le plus beau théâtre
de Paris. Il a été construit sur l’emplacement du jeu d epaume de l’Etoile,
avec un raffinement inaccoutumé : bélcons dorés, trois étages de loges et
lustres immenses garnis de chandelles que l’on remplace par des bougies les jours
où Mgr le Régent daigne assister au spectacle. Pendant l’entracte, une
mécanique, dernier mot du progrès, permet de descendre tous les lustres pour
que les moucheurs puissent commodément accomplir leur mission.
C’est un théâtre où le spectateur est séduit de tous côtés
par « ce que l’architecture, la sculpture, la peinture et la dorure ont de
plus beau, de plus riche, de plus éclatant ».
Dans ce cadre somptueux, sans s’inquiéter de la cruauté de
ses contemporains, Mlle Lecouvreur se consacre tout entière à son art. Elle est
sincère lorsqu’elle prétend préférer « écouter de bonnes choses plutôt que
des louanges fades prodiguées à tort et à travers ».
On ne sait si elle doit l’élévation de sa pensée à son
éducation religieuse ou à la rudesse d’un père à demi-fou qu’il faudra faire
interner, et d’une mère qu’on appelait « Tape-dur », tant elle
châtiait sévèrement. Après avoir mené la vie facile des actrices, elle n’admet
plus qu’un seul sentiment, qu’elle place très haut : l’amitié.
Je ne me corrigerai point, écrit-elle, de désirer des amis, et je n’ai
ni assez de discernement pour les bien connaître, ni assez de bonheur pour les
rencontrer par hasard. Que faire cependant au monde sans amis, quand
l’ambition, le jeu ou les autres passions ne remplissent point
l’âme ?
Elle saura cependant choisir ses amis et les conserver,
tâche difficile pour une jolie femme. On rencontre chez elle, parmi les plus
fidèles, d’Argental, le comte de Caylus, Fontenelle, du Maris, Voltaire... Elle
poussera la délicatesse jusqu’à les prier de ne pas faire trop souvent son
éloge, afin que la malignité du monde n’aille pas déformer la nature si noble
des sentiments d’amitié qui les unissent à elle : L’amitié a ses enthousiasmes
aussi bien que l’amour ; mais il faut les ménager, surtout aux yeux des
personnes désintéressées. D’ailleurs, je suis d’un sexe et d’une profession où
l’on ne soupçonne pas volontiers cet honnête sentiment, l’unique que je désire,
dont je sois flattée et dont j’ose me croire digne, par la façon dont je le sens ;
j’ajoute même par celle dont je l’ai inspiré plusieurs fois. Mais songez que
vous êtes au milieu de tout un monde qui ne me connaît point et qui n’est pas
obligé de deviner : ainsi, parlez peu de
moi !...
Le théâtre demeure l’unique but de sa vie. Elle y trouve
l’oubli de ses peines et de ses déceptions. A vingt-huit ans, elle a connu
quatre amours malheureuses. Trois amants l’ont abandonnée, un autre est mort.
Les souffrances ont meurtri son cœur, elle a juré de ne plus aimer : Je
sais par expérience que l’on ne meurt pas de chagrin. Il est des erreurs bien
douces où je ne puis plus me livrer. De trop tristes expériences ont éclairé ma
raison. Je suis excédée de l’amour et tentée de rompre pour toujours avec lui,
car je ne veux ni mourir ni devenir folle.
Elle est de bonne foi et le prouve par sa conduite envers un
soupirant jeune et séduisant, le comte d’Argental, célèbre pour être resté
longtemps le meilleur ami de Voltaire. En 1720, il n’a pas vingt ans lorsqu’il
éprouve pour Mlle Lecouvreur une passion d’une violence extrême.
Sans tenir compte des protestations de sa famille, il veut
l’épouser. Rien ne peut l’arrêter, ni la condition de comédienne ni l’âge de sa
bien-aimée, ni les menaces de sa mère, Mme de Ferriol. Tandis qu’il s’obstine à
faire sa conquête, Adrienne s’efforce de transformer en amitié cet amour
juvénile : Ne vous lasser jamais ni d’être sage ni de m’aimer. Les sentiments que
j’ai pour vous valent mieux que la passion la plus violente et la plus déréglée.
Loin d’écouter ces conseils, le jeune comte se livre à de telles excentricités
que sa mère parle de l’envoyer à l’autre bout du monde, à Saint-Domingue.
La comédienne déteste l’injustice ; elle va tenter
d’expliquer à cette mère maladroite la situation psychologique de son fils. Mme
de Ferriol l’entend à peine. Elle a des principes. Elle est la sœur de Mme de
Tencin, la maîtresse du Régent, et, dans cette belel société, on ne reçoit pas
encore les femmes de théâtre. L’entrevue est froide. Mlle Lecouvreur n’insiste
pas. Sûre de ses propres sentiments et sûre de son style, elle lui adresse une
lettre émouvante que Mme de Ferriol cache dans un coffret sans la montrer à son
fils, car elle la trouve trop belle. Sainte-Beuve raconte que le comte
d’Argental, devenu un vieillard presque aveugle, la retrouva par hasard et s’en
fit donner lecture, plus de quarante ans après la mort de celle qu’il avait
tant aimée.
J’avais demandé mardi la permission de vous voir, dans le dessein de
vous parler avec confiance et de vous demander vos ordres. Votre accueil
détruisit mon zèle et je ne me trouvai plus que de la timidité et de la
tristesse... madame, daignez vous joindre à moi pour détruire une faiblesse qui
vous irrite et dont je ne suis pas complice, quoi que vous disiez. Ne lui
témoignez ni mépris ni aigreur ; j’aime mieux me charger de toute sa haine, malgré l’amitié tendre et
la vénération que j’ai pour lui, que de l’exposer à la moindre tentation de
vous manquer.
... Vous craignez qu’en me voyant il ne se dérange de ses devoirs et
vous poussez cette crainte jusques à prendre des résolutions violents contre
lui. En vérité, Madame, il n’est pas juste qu’il soit malheureux de tant de
façons. N’ajoutez rien à mes injustices ; cherchez plutôt à l’en
dédommager ; faites tomber sur moi tout son ressentiment, mais que vos
bontés lui servent de ressource.
Je lui écrirai ce qu’il vous plaira ; je ne le verrai de ma vie,
si vous voulez ; j’irai même à la campagne, si vous le jugez
nécessaire ; mais ne le menacez plus de l’envoyer au bout du monde. Il
peut être utile à sa patrie ; il fera les délices de ses amis ; il
vous comblera de satisfaction et de gloire ; vous n’avez qu’à guider ses
talents et laisser agir ses vertus. Oubliez, pendant un temps, que vous êtes sa
mère, si cette qualité s’oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour
lui. Enfin, Madame, vous me verrez plutôt me retirer du monde, ou l’aimer d’amour,
que de souffrir qu’il soit, à l’avenir, tourmenté pour moi et par moi.
Au comte d’Argental, elle dit simplement : ...
Je suis honteuse de vous quereller quand vous me faites tant de pitié, mais
vous m’y contraignez. Soyez, je vous prie, plus raisonnable.. Adieu, malheureux
enfant, vous me mettez au désespoir.
Alors que la plupart des grandes dames, emportées par les
mœurs capricieuses de la Régence, affectent de mépriser toute vertu, c’est une
comédienne qui donne l’exemple de la rectitude morale. En ce siècle de
libertinage, où l’infidélité insolente est une règle mondaine, elle donnera un
autre exemple, celui de l’amour vertueux et résigné.
L’homme capable de lui inspirer une telle passion ressemble
à un héros de roman d’aventures. Ce prince de vingt-quatre ans, qui a déjà
combattu onze fois à travers l’Europe, s’appelle Maurice de Saxe. Fils naturel
du roi de Pologne, Auguste II, et de la belle comtesse Aurore de Koenigsmark,
il est marié, et c’est même un flagrant délit d’adultère qui l’a contraint à
quitter Dresde précipitamment. Arrivé à Paris en avril 1720, il va se mettre au
service de la France : le Régent lui accordera en août le brevet de
maréchal de camp. Son prestige de guerrier, sa renommée de conquérant ne
tardent pas à en faire l’homme du jour. Les plus jolies femmes tournent autour
de ce gaillard à la mâle beauté. Sa force est exceptionnelle ; il aime à
en faire la démonstration en tordant d’une seule main une barre de fer ou en
redressant un fer à cheval. La dureté de son visage est compensée par ses yeux
bleu clair et son sourire d’enfant.
Il rencontre Adrienne à la Comédie. Lui a entendu les éloges
que l’on fait de la comédienne dans tous les salons, et elle n’ignore ni son
passé glorieux ni sa réputation de don Juan. Elle est impressionnée par sa
séduction brutale, un peu sauvage. Maurice de Saxe, barbare, volage, est attiré
vers cette femme trop douce, trop fine pour lui. Chaque jour, il lui fait la
cour à sa façon, racontant ses voyages, ses batailles et parlant de son avenir.
Adrienne, curieuse tout d’abord, puis intéressée, découvre
que ce guerrier possède des dons éclatants, que la tournure de son esprit est
singulière, qu’il suffirait de lui enseigner quelques raffinements pour faire
de lui un compagnon idéal.
Elle le reçoit dans l’appartement qu’elle a loué rue des
Marais-Saint-Germain (actuellement rue Visconti), afin de se rapprocher de la
maison où est mort Racine. On a prétendu qu’elle vivait dans cette demeure,
mais en réalité son appartement était situé en face, avec une entrée au numéro
20 de la rue Jacob.
Son intérieur est celui d’une femme de goût : les murs
de sa chambre sont recouverts d’un damas cramoisi sur lequel se détachent six
tapisseries de Flandres. La cheminée est encadrée par deux bergères garnies
d’étoffe de soie à fleurs d’or et d’argent, bordée de damas vert. Au-dessus de
la cheminée, en haut d’un « grand miroir de deux glaces », un trumeau s’orne de la ronde dérisoire de
quelques amours dans un décor champêtre. Un clavecin « peint façon de la
Chine », sur lequel la maîtresse de maison jette une housse de coton
blanche parsemée de bouquets rouges, doublée de taffetas citron. Plus loin, un
« lit à tombeau », comme on disait quand le ciel du lit était plus
élevé vers la tête que vers les pieds, et, à côté, la petite table de marbre à
console de bois doré sculpté, sur laquelle Adrienne écrira ses lettres
désespérées. Un lit de repos « à la duchesse », deux autres bergères
à couverture assortie aux deux premières et, sur une console, la grande
« pendule sonnante » qu’elle regardera chaque jour en rêvant à
l’absent.
Maurice de Saxe, habitué à courtiser des femmes sans grand
esprit, se plaît à écouter Mlle Lecouvreur. Il est charmé par sa voix et ses
propos autant que par son physique. Le « Mercure de France » la
décrit en ces termes : ...parfaitement bien faite, quoique de taille
médiocre, avec un maintien noble et assuré, la tête et les épaules bien
placées, les yeux pleins de feu, la bouche belle, le nez un peu aquilin et
beaucoup d’agrément dans l’air et les manières ; sans embonpoint, mais les
joues assez pleines, avec des traits bien marqués pour exprimer la tristesse,
la tendresse, la terreur et la pitié.
Les deux jeunes gens prennent tant d’agrément à leurs
entretiens que lorsque Maurice de Saxe doit quitter Paris pour quelques mois,
Adrienne, dans la mélancolie d’une première séparation, s’aperçoit que son cœur
n’était pas véritablement fermé aux joies et aux souffrances de l’amour.
Maurice lui écrit, elle répond dans cette langue remarquable
par sa netteté et son tour parfait. A l’aube de l’amour, le 13 septembre 1720,
elle l’appelle déjà : »Mon beau comte ». J’ai reçu la lettre et
les reproches que vous avez bien voulu me faire. Vous aurez vu... que vous êtes
aussi injuste que je suis sensible à l’amitié dont vous me faîtes la grâce de
m’honorer...Le récit que vous nous avez fait de La Haye m’a paru le plus
plaisant du monde. Vous devriez bien nous faire souvent de pareilles
descriptions selon les endroits que vous honorez de votre passage. Adieu, mon
grand Prince, recevez avec bonté les assurances parfaites de ma reconnaissance
et donnez-nous souvent de vos nouvelles.
Dès les premiers jours de l’année 1721, le « grand
Prince » est de retour. Adrienne a oublié ses bonnes résolutions ;
l’amour, pour la dernière fois, va bouleverser sa destinée. Le maréchal de
Saxe, pris au jeu, négligera d’être infidèle. Le bonheur parfait des deux
amants fait presque scandale. Dans les salons, on rit en comparant Adrienne et
Maurice aux deux pigeons qui roucoulent dans la fable.
Les « Mémoires pour servir à l’histoire de la
Perse », attribués à La Beaumelle, font allusion, sous des voiles
orientaux très transparents, aux tourtereaux. La comédienne est devenue la
belle Zilamire et le comte s’appelle ici Kalife-Sultan : Il
avait du penchant à la tendresse et passait pour avoir des talents supérieurs,
mérite qui l’avait mis en grande considération auprès des femmes, chez lesquelles
on assurait qu’il s’était fait, à juste titre, une grande réputation. On a
prétendu qu'il s’était épris de belle passion pour une fille nommée Zilamire...
Les premières lettres d’Adrienne, empreintes d’inquiétude,
reflètent la mélancolie des départs. Maurice de Saxe est l’homme des courses
lointaines, des conquêtes et des batailles : Je sens bien des choses que je
n’ose vous dire, mon cher Comte, le terme fatal approche, et Dieu sait quand
nous nous reverrons. J’espère cependant en votre tendresse. Vous m’avez dit de
si bon cœur que vous reviendrez, et je suis si contente de vos soins et de vous
dans ce voyage que j’ai grande confiance en vos promesses... comptez que je
vous suis bien fidèlement acquise, que je vous aime de tout mon cœur, et que je
ne puis vous manquer que par ma mort...
A travers sa correspondance, on voit l’amour d’Adrienne se
renforcer à chaque absence du bien-aimé, éclater à chacun de ses retours, pour
se transformer enfin en une passion qu’elle avoue lettre après lettre : Si le
temps ou quelque autre fantaisie détruisait en vous ce goût que vous me
témoignez, vous en auriez moins d’embarras à me manquer, et j’en aurais moins
de regret de vous perdre, mais je tâcherai de vous conserver...J’aurai soin de
vous prouver que je vous aime, et que ce n’est pas d’une façon commune.
Quelques mots lui suffisent pour exprimer son impatience
joyeuse ou son émotion profonde : Je veux vous voir en arrivant, fussiez-vous
crotté, mouillé, harassé, il m’importe, j’irai chez vous, si vous ne pouvez venir
chez moi... Il faut absolument que nous nous embrassions... je voudrais, en
vérité, pouvoir voler au devant de vous... Adieu, j’ai cent mille choses à vous
dire, et tout cela parce que je vous aime mille fois plus qu’on n’a jamais
aimé.
En observant son prince inconstant à travers ses premières
larmes, Adrienne a-t-elle deviné les souffrances qui l’attendaient ? Elle
renaît à l’espoir à l’arrivée d’une lettre, pleure d’angoisse lorsqu’elle n’en
reçoit pas. A la fin de l’année 1723, le comte revient à Paris, mais son séjour
est si bref qu’elle ne peut même pas lui confier toutes les tendresses dont son
cœur est rempli : Songez-vous bien au temps qu’il y a que je
ne vous ai vu, et au peu de jours que vous avez à rester ici ?Croyez-vous
que je n’aie rien à vous dire ?... J’ai trouvé un billet de vous, mais
quel billet ! Et vous dites que vous m’aimez ? Quelle folie à moi de
l’avoir cru ! Il valait mieux demeurer votre amie... Je me disais bien que
vous n’étiez pas fait pour aimer comme je veux que l’on aime... C’est mon
malheur qui m’a fait prendre de nouveaux sentiments pour vous, quand peut-être
vous en avez d’anciens qui vous occupent encore, quand vous allez partir,
m’oublier, et peut-être ne plus revenir. Je suis désolée, et je sens cependant
que, si je vous voyais bien empressé à
me détromper, j’oublierais ou, du moins, j’y tâcherais, et que je vous
embrasserais de tout mon cœur. Adieu. J’aurais encore à vous écrire d’ici à
demain, si je m’en croyais, et je vous dirais toute ma vie, si vous vouliez, que
je vous aime de tout mon cœur... Adieu. pourquoi voulez-vous plaire si vous ne
voulez pas m’aimer ? Adieu donc, laissez-moi en repos...
Le repos, Adrienne ne le connaîtra plus. L’amour et la
maladie la tourmenteront jusqu’à la fin. Les vapeurs et les malaises de Mlle
Lecouvreur contraignent les comédiens du roi à changer de programme en
1723 : Le 2 juillet, on avait affiché « Inès de Castro », tragédie
de Lamotte-Houdar, mais Adrienne, étant prise d’une fièvre violente, on fut
obligé de remettre la tragédie nouvelle à six jours. Le 28 du même mois, on
devait donner « L’Ecole des Femmes », et Mlle Lecouvreur avait promis
à l’Assemblée d’y représenter Agnès, parce que l’on ne pouvait faire
autrement ; mais la veille, elle envoya dire à la Comédie qu’elle ne le
pourrait pas et l’on fut obligé de faire relâche
Chaque retour de son seigneur ramène en elle le calme moral
et physique, et elle continue à s’imposer à la Comédie un effort qui dépasse
ses forces. On l’applaudit, en 1724 et 1725, dans « le Comte d’Essex »,
« Rodogune » et « Inès ».
Cependant, il n’est guère question, dans ses lettres, de
pièces nouvelles, de répétitions ni de propos e coulisses. Cette femme, qui a
consacré sa vie à un art exigeant, ne consent pas à en parler... Les affaires
de cœur ont bien plus d’importance ! Le comte de Saxe, à peine revenu de
Hollande, prépare une grande expédition en Pologne et, pendant quelques jours,
Adrienne connaît le bonheur de sa présence. Elle conservera le souvenir brûlant
de ces rendez-vous trop courts : Que mardi dernier fut un jour heureux !
Vous aviez mieux que de l’amour, et mes sentiments surpassaient les vôtres. Je
sentais tout le prix de votre confiance, de votre amitié et de la joie que nous
ressentions tous deux... Ecrivez-moi donc, et surtout aimez-moi comme mardi, ou
plutôt comme je vous aime. Adieu, mon roi...
Les beaux mardis passent trop vite. La Comédie-Française a
rejoint la cour à fontainebleau où le roi s’ennuie. Adrienne aussi. Son amant,
qui court les chemins, a inventé, en cette fin d’année 1724, une torture
nouvelle pour son âme blessée. Il la soupçonne injustement. Peut-être est-ce
afin de donner quelque excuse à ses propres infidélités. Aux accusations de
l’amant jaloux, Adrienne va répondre ; elle va lutter, de toutes ses pauvres
forces, pour défendre ce qui reste de son bonheur :
Fontainebleau,
ce lundi matin
Voici le troisième jour que vous êtes parti, et je n’ai reçu aucune de
vos nouvelles... Je ne me suis point bien portée depuis votre départ, je ne
suis point sortie, et je n’ai vu nul étranger, c’est-à-dire que je n’ai eu
aucune visite ni que je n’en ai point faite. J’allais seulement hier à la messe
du Toi. Je compte rester beaucoup chez moi faire des réflexions ou tristes ou
gaies selon que vous vous conduirez, et m’appliquer surtout à dissiper en vous
cette humeur noire qui vous a tant tourmentée depuis quelque temps. C’est une
chose insupportable d’être soupçonnée de ce que l’on aime. Au nom de tout ce
qui vous est cher au monde, mon cher Comte, revenez à moi avec cette heureuse
confiance et cette tendresse qui faisaient le charme de ma vie. Je n’ai jamais
été heureuse que quand vous l’avez voulu. Je n’ai jamais rien tant désiré que
de vous conserver et de vivre avec vous à votre gré... Revenez donc... Ne vous
tourmentez plus vainement, ne m’accusez point, car je ne suis plus moi-même dès
que je me vois soupçonnée par vous...
Je ne puis trop vous le répéter, vous ne vous repentirez jamais de
m’honorer de toute votre estime, et j’ose ajouter de votre confiance, et nous
ne pouvons vivre ensemble si les sentiments ne sont la base et le fondement de
notre tendresse. Quelque indulgence que vous ayez pour ma figure, je ne vaudrai jamais rien
sans cette façon d’aimer que je veux, que j’exige, que je mérite, et dont je
sais que vous êtes capable.
Le comte, oubliant sa jalousie, revient vers la belle, plus
épris que jamais, puis il repart et reparaît, écrivant, au hasard des voyages, des
billets singuliers où il appelle Adrienne son « cher enfant » :
...Vous
qui avez du goût, de la délicatesse, du fin, de l’agréable et tout ce que l’on
peut avoir pour être adorée et révérée, je crains de décider devant vous.
Adieu, mon cher enfant, je vous embrasse bien tendrement. Adieu jusqu’au
revoir, quel jour, quelle heure, quel moment, quel plaisir et que
ravissement ! Puissent-ils durer toujours, et vous, m’aimer autant que je
le désire !
L’ambition et le goût de l’aventure sont plus forts que
l’amour chez ce guerrier impénitent. Malgré le chagrin qu’elle éprouve à le
voir chevaucher vers les pays « aux mœurs féroces », Adrienne trouve
la force d’encourager son ardeur de conquérant. Ce sacrifice d’elle-même pour
l’avenir du bien-aimé est le thème de toutes les admirables lettres de
1725 : ... Vous ne me perdrez que par la mort, et votre amour me fera vivre
tant qu’il vous plaira... Si vous m’aimez, si mon repos vous est cher, enfin si
mes plus vives sollicitations, si mes prières les plus humbles ont quelque
pouvoir sur vous, vous n’écouterez aucun mouvement de passion dans votre
conduite. Donnez à vos affaires tout le temps nécessaire... Agissez pour votre
gloire, l’amour même vous en sollicite. Ne craignez rien pour ma vie, elle ne
paraît point en danger, je suis seulement très maigrie et je n’ai nul appétit,
je ne digère qu’avec peine ; mais on dit toujours que ce ne sera rien. Le
crachement de sang est cessé, et je n’ai point de fièvre. J’observe un très
grand régime, je ne sors point. Mais le plaisir que me font vos lettres, votre
exactitude à m’écrire, et, si je l’ose dire, la véritable tendresse qui paraît
dans tout ce que vous m’écrivez, sont des moyens plus que sûrs pour ma
guérison.
La maladie fait cependant de si rapides progrès que la jeune
femme craint de mourir avant le retour de son cher comte : Je
n’ai pas de raison ni de courage pour une heure de plus, et je trouve que c’est
assez grand effort de vous avoir toujours exhorté jusqu’à présent à ne point
revenir avant la fin de vos affaires. J’ai cru qu’il y avait de quoi régler
tous les intérêts de l’Europe, et le mien me paraît, à l’heure qu’il est, le
plus cher et le plus pressé. Je ne veux pas mourir enfin sans vous revoir.
Pardonnez-moi cette façon de parler... Je mène une vie languissante et si
ennuyeuse qu’elle pourrait bien me mener au tombeau, et il n’y a que vous au
monde qui puissiez m’en garantir... Il faut que
vous reveniez, et que vous reveniez bien vite, je voudrais aller au
devant de vous jusqu’à Dresde...
Un portrait qu’elle « baise mille fois » et qui la
fait redoubler de larmes, une lettre tendre qu’elle relit cent fois, viennent
distraire Adrienne de son chagrin : Il est bien étonnant, je ne puis me lasser
de le lire, qu’avec un petit morceau de papier que vous m’envoyez de si loin,
vous puissiez tant sur ma santé, sur mon humeur, sur tout moi-même enfin ;
je ne suis pas reconnaissable quand j’ai reçu de vos nouvelles et que je puis
croire que vous m’aimez.
Le mois de mai 1725 lui apporte une cruelle déception :
le roi de Pologne et ses ministres refusent de laisser partir le comte. On
parle même à Paris de son mariage, et l’on parle aussi de celui du roi de
France avec Marie Leczinska. Adrienne, malgré son désespoir et sa santé
chancelante, règne toujours sur la scène du Théâtre-Français où elle joue
« Hérode » et « Marianne » de Voltaire. Elle séjourne à
Fontainebleau pour la seconde fois.
C’est là que, le 5 septembre, est célébré le mariage de
Louis XV et de Marie Leczinska. Dans le château remis à neuf, il y a, comme dit
Voltaire, « un bruit, un fracas, une presse, un tumulte
épouvantable ». Tout se passe bien, mais les illuminations se trouvent manquées, car le vent éteint les lampions.
Adrienne joue « Mariamne » et « l’Indiscret » devant Marie
Leczinska. La comtesse d’Armaillé note, sur son carnet, que « les larmes
de la reine furent, ce soir-là, le succès de Voltaire et le triomphe de
l’actrice ». La reine dit le bien qu’elle pense du jeu de Mlle
Lecouvreur : Sa Majesté a parlé de moi avec beaucoup de bonté, et malgré deux
princesses, elle a déclaré tout haut qu’elle me donnait la préférence. Cela a
fait beaucoup parler, et l’on prétend que je dois en être bien aise. Je le suis
effectivement dans ce moment, mais c’est d’avoir lu votre lettre et d’avoir
lieu de me flatter que vous m’aimez.
Vient enfin un heureux temps où la comédienne fidèle
retrouve la paix de son cœur entre les bras de son amant. Ils passent quelsues
heures à Dammartin, loin du monde, dans un pavillon de chasse caché sous les
feuilles. Deux jours plus tard, le comte repart vers son destin. Elle joue
« Hérode », toujours avec
succès, lorsqu’un singulier incident la prive brusquement de la présence d’un
ami et d’un conseiller précieux,
Voltaire. Le chevalier de Rohan, qui se trouve dans la loge de la comédienne en
même temps que lui, demande à voix haute : « Quel est donc ce petit
monsieur qui parle si fort ? » Voltaire
répond : « C’est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais
qui sait faire honneur à celui qu’il porte ! »
Le chevalier brandit sa canne, Voltaire met la main à son
épée, Adrienne s’évanouir. L’affaire semblait terminée, lorsque le surlendemain,
le chevalier de Rohan se venge en faisant bastonner l’écrivain. Celui-ci
demande réparation, provoquant le chevalier en duel, mais celui-ci préfère
lâchement faire embastiller son ennemi. Ecœuré par ce régime du bon plaisir,
Voltaire s’exile en Angleterre.
Bien que cette historie fasse grand bruit à Paris, Adrienne
n’en écrit pas le moindre mot à son cher comte, soit qu’elle redoute une lettre
de jalousie, soit elle ait, comme lui, d’autres soucis plus graves. Les
nouvelles de Varsovie sont affligeantes. Maurice de Saxe renonce à la France, à
Paris à tout ce qu’il aime, parce que l’heure de la grande aventure a sonné
pour lui. Une couronne est à prendre dans le duché de Courlande, il a décidé de
la conquérir. Sa liberté, sa gloire et sa vie vont se jouer à l’autre bout de
l’Europe et, par un étrange retour des choses, ce sont les lettres d’Adrienne
qui vont le soutenir dans cette lutte inégale. Les cris de passion de cette âme
épuisée vont apporter un réconfort au guerrier. Lorsque l’expédition ayant mal
tourné, il devra faire appel aux amis de France, Adrienne vendra ses bijoux et
son argenterie pour lui faire parvenir quarante mille livres.
A travers la correspondance de cette période, 1726-1727,
l’esprit de sacrifice et l’amour fidèle d’Adrienne s’expriment sans
faiblir : Songez, mon cher Comte, que vous pourrez peut-être encore désirer
quelque chose de moi avec vivacité, et qu’il n’y a rien au monde que je ne vous
promette et que je ne tienne en récompense de ce que je vous demande... Sacrifice,
voyage, tout enfin ce que vous pouvez souhaiter, je ne balancerai jamais ;
mais écrivez-moi longuement.
Parfois, elle rêve d’une existence modeste où les joies de
l’amour compenseraient celles de la gloire : je vous aimerai mille fois mieux
simple habitant de Dammartin qu’avec toutes les couronnes du monde, et
cependant je risquerais mille fois ma vie pour vous procurer un établissement
digne de vous. La petite maison de Dammartin me paraît bien plus belle que
toutes les cours du monde.
Influencé par le ton des lettres d’Adrienne, le conquérant
malheureux trouve des formules de tendresse auxquelles rien ne l’avait préparé
avant sa rencontre avec la passion : Le cœur me dit que nous serons heureux, que
je vous aimerai toute ma vie, et que vous en serez bien aise. Quel charme cette
idée répand dans mon âme ! Vous aimer toute ma vie, peut-il y avoir une
chose qui exprime une félicité si parfaite ? Non, sans doute, et vous ne
pouvez le concevoir, ni je ne puis vous le dire... Je vous promets à mon tour de
faire couler vos jours dans la confiance.
Avec sincérité, il évoque ce bonheur et cette fidélité qu’il
sera bien incapable de respecter lorsqu’il aura retrouvé une existence moins
troublée : Moins de chiens et de chevaux, beaucoup de tendresse dans le cœur, et
nos jours couleront dans les lits et les roses s’ils ne subsistent à l’ombre
des étendards. L’une et l’autre de ces situations me paraîtra également
agréable si je la partage avec vous, mais il n’y en a aucune qui le soit sans
vous. Ce n’est, je vous assure, pas façon, c’est mon cœur qui vous parle !
Adrienne verse des larmes de joie en se voyant en rêve, sur
un fond de lis et de roses, enlacée par Maurice. Mais soudain, une angoisse
efface la vision : son âge, ses rides, ses maladies. Elle écrit qu’elle
est vieille et infirme. Maurice proteste, décidé à tout supporter, en galant
homme : Ne craignez pas que l’âge ni les infirmités puissent nuire à ma tendresse. N’en n’aurai-je pas aussi quand
vous serez dans le cas d’en avoir ?... Je vous aime, je trouve tout en
vous, pourquoi craignez-vous que je puisse vous manquer ?
Avril 1727 ramène à Paris le comte de Saxe a demi vaincu. Il
tente d’intéresser le cardinal de Fleury à son sort et à celui des Courlandais,
mais il doit retourner « chez les sauvages » sans avoir obtenu le
moindre appui. Abandonné, proscrit par les Polonais, menacé par les Russes, le
comte n’oublie pas, dans le fracas des camps, son Adrienne. A son tour, il
implore des lettres fréquentes : Il y a une chose que je désire... c’est de
recevoir de vos nouvelles. J’en ai un besoin extrême, il me semble qu’il y a un
temps infini, et je ne m’accoutume point à être des trois semaines, passé les
mers et les pays sauvages, sans savoir ce que vous faites. J’ai beau penser
très tendrement à vous, cela ne me suffit pas...
Il écrit encore de l’Ile Maurice, pour lui confier son
désespoir : Les Russes sont à la portée de canon, je suis sans armes, il faut
quitter la partie... Demain je ferai une bonne sortie et percerai au travers, s’ils
se trouvent sur mon chemin... Adieu, aimez-moi. Si je péris, vous perdrez
quelqu’un qui vous a bien sincèrement aimée.
Au moment le plus tragique de son aventure, il déclare que
seule la tendresse est importante : « Tout le reste ne m’est
rien ! »
Vaincu, il ne consent pas encore à s’asseoir définitivement
aux pieds d’Adrienne. L’année suivante, son ambition insatisfaite l’entraîne
sur les routes de Russie. Jamais la comédienne n’a connu un désespoir aussi
profond : Je vis d’amertume et de frayeurs depuis deux ans. Je m’en faisais un
mérite et un plaisir quand j’ai cru que vous reveniez ici pour toujours. Mais cela
me paraît un supplice depuis que vous voulez retourner, et que je n’envisage
plus de fin à tout ceci... Vous retrouverez cent maîtresses, vous ne retrouverez
peut-être pas l’occasion de vous exposer à tant de malheurs et de gloire. Mais moi
qui passe ma vie à gémir et à craindre moi que vous faites vieillir dans l’ennui,
que me restera-t-il à la fin de toutes vos courses ? Un cœur fatigué de la
reconnaissance, qu’il me croira devoir, et des infirmités que le temps m’aura
procurées, ou le désespoir de vous voir périr par quelque trahison ou par
quelque coup d’éclat. Voilà mon état, mes espérances et le fruit des sentiments
que j’ai pour vous...
Après des mois de tourments, d’espérance et d’attente, l’heure
promise arrive enfin. Le 23 octobre 1728, Adrienne écrit à une de ses amies : « Une
personne attendue depuis très longtemps arrive enfin ce soir. »
Voici apaisées les angoisses de l’absence, mais il demeure
les soupçons et les regrets. Le charme d’Adrienne s’est terni comme son cœur s’est
usé, elle sait qu’elle ne peut retenir l’amant volage : Je
suis faible et délicate, mes beaux jours s’avancent, je me vois telle que je
suis, et dès que je réfléchis, je frémis de ce qui peut m’arriver... Adieu, mon grand Comte, soyez heureux
si vous voulez me rendre heureuse.
La jalousie a changé de camp, c’est Adrienne qui fait des
reproches : On vient de me parler de vous pendant une heure, et de m’assurer que
vous aviez renoué avec quelqu’un que vous convenez d’avoir aimé et que je ne
disconviens pas qui ne puisse l’être. On dit que vous avez soupé plusieurs fois
avec elle et qu’on lui a parlé de moi. Je n’ai pas voulu en savoir davantage...
Il est tard, vous ne venez point...
Au théâtre, elle joue « la Surprise de l’amour »,
de Marivaux. A la ville, ses rivales se multiplient dans le cœur de Maurice de
Saxe, qui a trouvé auprès du roi de France une consolation à ses malheurs. Le marquis
d’Argenson le juge sans indulgence : Il a peu d’esprit, il n’aime que la guerre, le
mécanisme et les beautés faciles. Otez-le de ces trois articles, vous n’y
trouverez qu’un soldat allemand, désœuvré et sans propos. Voltaire lui
accorde des qualités mondaines et une certaine philosophie de boudoir. Adrienne
Lecouvreur, victime de la séduction de ce soldat philosophe, doit lutter encore
contre les calomnies, les accusations fantaisistes que son amant accueille, ou feint
d’accueillir, pour hâter la rupture0
Les derniers billets qu’elle adresse à l’infidèle sont
gonflés de larmes. Tout Paris est informé des amours de Maurice de Saxe et de
la duchesse de Bouillon. Je ne puis souffrir d’être trompée, et si
vous avez à me quitter... quelle idée et quelle parole !... Mais enfin si
vous voulez absolument rompre... Je ne puis continuer. Mon cœur dément et ma
main et ma plume. Mandez-moi ce que vous faites, pourquoi vous ne venez point,
ce qui vous arrête et ce qui vous empêche de m’écrire...
Les historiens de la Comédie, les spécialistes des échos de
coulisses ont exposé le détail de l’aventure romanesque de l’abbé Bouret :
ce petit bossu adresse, le 24 juillet 1729, un étrange message à Adrienne, lui
fixant rendez-vous sur la terrasse du Luxembourg pour l’informer qu’on « voulait
lui jouer un tour qui ne lui serait pas avantageux ». le clerc tonsuré
finit par avouer qu’il s’agit d’un paquet de pastilles confié par des hommes à
la solde de la duchesse de Bouillon pour le remettre à Mlle Lecouvreur. On saisit
les pastilles, le savant chimiste M. Geoffroy, après en avoir fait l’expérience
sur un chien, déclare que « quelques-unes pouvaient sembler douteuses,
mais que la quantité n’est pas suffisante de permettre d’asseoir un jugement ».
Les magistrats concluent que l’affaire avait été montée de toutes pièces par le
jeune abbé, aussi malicieux que contrefait, amoureux sans doute d’Adrienne
Lecouvreur.
L’affaire en reste là. Le comte de Saxe, lassé des charmes
de la duchesse de Bouillon, est revenu rue Visconti. Il s’occupe moins de ses
amours que d’une galère à mécanisme qu’il vient d’inventer. Le 14 juillet 1760,
dans une lettre à Sénac de Meilhon, Voltaire écrit à ce propos : Il
est étrange que le maréchal de Saxe ait fait la guerre avec une intelligence si
supérieure, étant très chimérique sut tout le reste. Je l’ai vu partir pour
conquérir la Courlande avec deux cents fusils et deux laquais, revenir en poste
pour coucher avec Mlle Lecouvreur, et construire sur la Seine une galère qui
devait remonter de Rouen à Paris en douze heures. Sa machine lui coûta dix
mille écus, et les ouvriers se moquaient de lui. Mlle Lecouvreur disait : « Qu’allait-il
faire dans cette galère ? »
Le modèle s’en trouvait dans le cabinet de M. Bonnier de la
Mosson ; on lit, dans le catalogue raisonné qu’en a donné Gersaint, la
description suivante : « Cette galère... porte un manège qui
renferme la mécanique propre à faire agir les roues par le secours de chevaux
pour la faire voguer. » Ce maréchal bricoler, à l’esprit inventif, est
responsable aussi d’une grosse arquebuse qu’il appelait « l’amusette » ;
on la chargeait par la culasse et ses balles étaient d’une demi-livre. Il ne
fallait que deux hommes pour la manœuvrer...
Adrienne, après un repos de trois semaines, reparaît à la
Comédie le 10 novembre, dans le rôle de Phèdre. Pour cette rentrée à sensation,
le public est de qualité. Mme de Lambert, Mme de Ségur, la présidente de
Bertier, la maréchale de Bezons, d’Argental, Fontenelle, sous ses amis de la
cour et de la ville se sont déplacés.
Au lever de rideau, la salle est pleine, du parterre jusque
sur la scène, sauf une loge qui est vide. Elle ne sera occupée qu’au troisième
acte, après les ovations qui ont salué Adrienne. La duchesse de Bouillon et ses
amis s’y installent. Elle prend la place la plus proche de la scène, afin de
témoigner par son sourire froid et dédaigneux qu’elle ne craint ni sa rivale ni
le public. Adrienne, l’apercevant, se tourne vers la loge pour lancer l’apostrophe
de Phèdre :
Je ne suis point de ces femmes
hardies
Qui, goûtant dans le crime une
tranquille paix,
Ont su se faire un front qui ne
rougit jamais...
« ... L’affaire du poison, écrit Mlle Aïssé, était
devenue publique et faisait un bruit horrible. » Le parterre applaudit,
les gentilshommes ne savent quel parti prendre et les belles dames se
réjouissent sans le montrer. Devant ce scandale sans précédent, la duchesse de
Bouillon exige que la Comédie lui fasse porter ses excuses par son doyen dès le
lendemain, en son hôtel. Le samedi suivant, elle fait siffler Adrienne.
Le vieux M. de Bouillon, que l’on avait oublié, intervient
auprès du lieutenant de police qui se voit contraint de remettre en prison l’abbé
Bouret, sous l’inculpation de « poison et de faux avis donné à la célèbre
comédienne Le Couvreur. » L’affaire ayant ainsi rebondi, on ne se gêne
plus pour parler de la rivalité des deux amoureuses du beau Maurice de Saxe.
De plus en plus affaiblie par les émotions, la fatigue, le
chagrin et la maladie, Adrienne Lecouvreur, après un mois d’absence, revient au
théâtre et joue Jocaste dans l’ « Œdipe » de Voltaire, le
mercredi 15 mars 1730. Mlle Aïssé, qui assistait à cette dramatique soirée, en
a laissé le compte rendu : Avant de commencer, elle fut prise d’une
dysenterie si forte que, pendant la pièce, elle fut vingt fois à la garde-robe
et rendit le sans pur. Elle faisait pitié de l’abattement et de la faiblesse
dont elle était ; et quoique j’ignorasse son incommodité, je le dis deux
ou trois fois à Madame de Parabère. Entre les deux pièces, on nous dit son mal.
Ce qui nous surprit, c’est qu’elle reparut à la petite pièce et joua dans « le
Florentin », de La Fontaine, un rôle très long et très difficile, et dont
elle s’acquitta à merveille, et où elle paraissait se divertir elle-même. On lui
sut un gré infini d’avoir continué pour qu’on ne dît pas, comme on l’avait fait
autrefois, qu’elle avait été empoisonnée. La pauvre créature s’en alla chez
elle, et quatre jours après, elle mourut, lorsqu’on la croyait hors d’affaire.
Elle s’éteignit, dit-on, comme une chandelle, le lundi 20
mars, vers onze heures du matin, entre les bras du comte de Saxe.
Dans l’une des dernières lettres qu’elle lui adressa, elle
disait : Je voudrais de tout mon cœur être à l’agonie, pour avoir le plaisir de
vous l’apprendre. Je ne puis encore vous annoncer qu’un peu de fièvre... Il est
vraisemblable que nous serions bien contents si nous étions débarrassés, vous
de moi et moi de la vie. Je trouve seulement, comme vous, que c’est une chose
trop difficile et que les femmes ont trop de peine à mourir. Mais ce que je
puis vous promettre au moins, c’est que j’y vais travailler de mon mieux et de
tout mon cœur. Vous ferez bien de n’en pas perdre, comme vous disiez, un coup
de dent !...
Voltaire et le chirurgien Faguet assistèrent, avec le comte,
aux derniers instants de la tragédienne. Le diagnostic du médecin était formel :
hémorragie intestinale provoquée par une dose trop forte d’ipécacuanha. Le curé
de Saint-Sulpice, l’abbé Longuet, arrivé
trop tard pour entendre la renonciation rituelle au théâtre, s’en tin au
règlement : le corps de Mlle Lecouvreur n’entrerait pas dans son église. Des
amis de la grande actrice ont raconté que le matin de sa mort, elle avait reçu
la visite d’un vicaire de Saint-Sulpice, à qui elle avait assuré « n’avoir
pas négligé les pauvre dans son testament ». Comme le ^prêtre lui parlait
ensuite de son salut, elle se serait tournée vers un buste de Maurice de Saxe
en déclarant :
Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux
Cette profession de foi, digne de l’amoureuse passionnée,
est démentie par le testament qu’elle avait rédigé l’année précédente, et dans lequel elle souhaitait une fin
chrétienne.
Le lendemain, le Théâtre –Français fait relâche. L’émotion
soulevée par la triste nouvelle s’étende aussitôt du Procope jusqu’aux salons
du Marais. Dans la rue, des groupes accusent à voix haute la duchesse de
Bouillon d’avoir empoisonné sa rivale. L’agitation populaire incite les amis de
la morte à ordonner l’autopsie. Le diagnostic est confirmé : la duchesse
est innocente. La colère de la foule va changer d’objectif : le refus du
curé de Saint-Sulpice est le prétexte à d’autres manifestations. En ce temps où
les convulsionnaires provoquent de grands désordres au cimetière Saint-Médard,
M de Maurepas, en accord avec le cardinal de Fleury, écrit au lieutenant de
police de « faire enlever le corps la nuit et enterrer avec le moins de
scandale que faire se pourra ».
Vers minuit, on enleva en effet les restes d’Adrienne :
sans cercueil, enveloppée d’un drap, elle fut emportée par trois hommes dans une voiture qui stationnait rue de
Seine. Ils déposèrent le corps dans un trou, au coin de deux rues, au milieu d’un
terrain vague, et le couvrirent de chaux vive.
Cinquante-six ans après la mort d’Adrienne, le fidèle d’Argental,
croyant avoir retrouvé la place où l’on avait enterré son amie, fit poser une
plaque de marbre sur une maison de la rue de Grenelle. Un poème y était gravé,
en souvenir de l’amour qu’il avait éprouvé et de l’amitié qu’elle lui avait
offerte en échange.
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